Par Pino Cabras

Le journal La Repubblica a, par exemple, atténué considérablement la nouvelle en pointant sur une vidéo plutôt comique montrant une « big Mama » énergique gifler son adolescent de fils qui participait aux manifestations. Résultat : le lecteur n'en sait pas plus sur le soulèvement et se noie dans la mélasse de la « nouvelle icône sociale de la révolte », sans même se rendre sur le véritable hashtag authentiquement social du moment, #BaltimoreRiots.

Je n'imagine même pas ce qui se serait produit dans nos médias si une scène similaire avait été filmée dans une métropole russe.
Selon une étude récente, plus de 3000 personnes ont été tuées par la police américaine depuis mai 2013, et la tendance serait à l'augmentation de ces incidents, qui ne sont que la pointe de l'iceberg d'un système de harcèlement généralisé. Pour se rendre compte de son absurdité, on peut comparer ces chiffres avec ceux du Royaume-Uni en 2013, où la police n'a pas tué une seule personne au cours d'un quelconque affrontement par armes à feu, et n'en a tué qu'une en 2012. The Economist a fait un rapide calcul et a établi qu'un citoyen britannique avait 100 fois moins de chances d'être abattu par la police qu'un citoyen américain. Les données pour le reste de l'Europe sont assez similaires. Ces statistiques terribles pour les USA sont de surcroit inégales selon les races : en effet les Afro-Américains représentent un peu moins de 13% de la population, mais constituent 37% des morts « légalement justifiées. »
Et cela s'arrête pas là ! Frida Ghitis, dans un éditorial paru sur le site de CNN, explique que le concept d'homicide « légalement justifié » cache une totale aberration, en cela qu'aucune agence fédérale n'ose avancer le moindre chiffre sur les homicides qui ne sont pas « légalement justifiés. » Le FBI ne compile que les chiffres que lui envoient volontairement à peine 750 agences sur les 17 000 en charge de faire respecter la loi aux USA. Mais qu'en est-il des quelque 16250 autres qui n'envoient aucune statistique ? Les chercheurs en criminologie analysent en détail ces disparités, et avancent des chiffres augmentés de plusieurs milliers de victimes par rapport aux statistiques « officielles ». En pratique, même le Washington Post a décrit une nouvelle et étrange forme de secret d'État : le « ne pas vouloir savoir ». D'où découle le « ne pas vouloir diffuser » une mauvaise image du pouvoir aux USA.
Voilà pourquoi, lors des violents affrontements dans les rues [de Baltimore], on a vu autant d'Afro-américains brandir des pancartes affichant « Am I the next ? » (Suis-je le prochain ?)
À Baltimore, les agents antiémeutes ne suffisent plus. De nombreuses bandes - composées à la fois d'adolescents et d'adultes en colère - lancent toutes sortes d'objets contre ces nouvelles générations de policiers déguisés en Robocops, et refusent toute proposition tardive de dialogue. La police utilise en abondance les gaz lacrymogènes et les balles de caoutchouc, arrête les gens par centaines, applique le couvre-feu (il est même interdit aux mineurs de sortir pendant la journée), tandis que les hypermarchés et l'Université du Maryland tiennent leurs grilles fermées.
Il ne s'agit pourtant pas d'une ville dégradée comme Detroit, ni d'un ghetto comme La Nouvelle-Orléans, mais d'une métropole parmi les plus prospères des États-Unis. Les biotechnologies et l'électronique militaire disposent à Baltimore d'entreprises de pointe et de centres de recherche d'avant-garde qui assurent un emploi et des investissements de qualité.
Que signifie alors tout cela ? Cela montre simplement que le chaos peut s'installer n'importe où aux États-Unis, compte tenu de l'attitude de la police américaine, partout la même, le doigt sur la gâchette, peu importe la ville ou l'État.


Au cours des deux dernières années du mandat de l'actuel président noir, Barack Obama, la question afro-américaine semble devoir peser de tout son poids, en particulier avec la campagne électorale qui vient tout juste de commencer.
La tendance générale n'est pas celle de l'installation de nouveaux droits civils, à Baltimore pas plus que dans le reste des États-Unis. Le système de Washington semble plutôt enclin à utiliser ce climat d'embrasement général pour justifier de nouvelles étapes vers plus de surveillance / contrôle / répression, dans la continuité de la ligne politique adoptée au lendemain des attentats du 11 septembre 2001. Les lois PATRIOT ACT, les nouvelles lois liberticides, et le système totalitaire de surveillance révélé par le scandale du Datagate ne donnent finalement qu'un avant-goût de cette nouvelle stratégie de la tension.
Pino Cabras
Megachip, le 26 avril 2015
Source originale : Caos razziale a Baltimora: prove generali per USA 2016, Megachip, le 29 avril 2015
Traduction : Christophe pour ilFattoQuotidiano.fr
[Les photos sont issues du quotidien The Baltimore Sun, qui a assuré une excellente couverture de ces événements]

