Contrat Gazprom-Budapest : de l'eau dans le gaz entre l'Ukraine et la Hongrie

par Maxime Perrotin.

Attachée à une rente gazière sur le point de lui échapper, l'Ukraine tente de torpiller un contrat d'approvisionnement signé entre la Hongrie et Gazprom. Dernier avatar d'un passif diplomatique qui, pour Budapest, n'a pas plaidé en faveur de Kiev.

Les Ukrainiens, ingrats envers les pays qui leur ont tendu la main ? La réponse est clairement oui pour le ministre des Affaires étrangères hongrois, Péter Szijjártó. « Contester le droit d'un autre pays à assurer sa sécurité d'approvisionnement énergétique,  c'est trop ! », a-t-il fermement déclaré le 28 septembre à la presse ukrainienne, dans le hall du Parlement européen.

« Nous vous avons aidé avec des dispositifs médicaux à lutter contre le Covid, j'ai toujours défendu l'intégrité territoriale et la souveraineté de votre pays », a égrainé le chef de la diplomatie hongroise. « Comparé à cela, cette réaction est très hostile ! »

Raison de sa « déception » : la crise de nerfs à laquelle Kiev est en proie depuis le 27 septembre. Date à laquelle Péter Szijjártó annonçait la signature avec Gazprom d'un contrat d'approvisionnement de 4,5 milliards de mètres cubes par an jusqu'en 2036, soit près de la moitié de la consommation nationale hongroise.

Kiev accuse Budapest de compromettre la sécurité nationale ainsi que « la sécurité énergétique de l'Europe » entière et Gazprom d'user de son gaz comme d'une « arme ». Le jour même de l'annonce hongroise, l'ambassadeur magyar était convoqué et la Commission européenne saisie. Le 1er octobre, c'est  Washington et Berlin qui étaient appelés à prendre de nouvelles sanctions contre l'énergéticien russe.

Contrat gazier: « sabotage », « effondrement de l'Ukraine »

À la Rada, le Parlement ukrainien, certains députés brandissent le passé pro-hitlérien de la Hongrie. D'autres la menace d'un « effondrement de l'Ukraine » et appellent à juger le Président du pays, critiqué pour sa passivité et son « abandon des intérêts nationaux » et son « sabotage ». Mais pour l'heure, la seule mesure de rétorsion concrète que l'Ukraine a prise a été de reporter une commission intergouvernementale ukraino-hongroise... qui n'a pas siégé depuis sept ans.

« Ils se rendent compte qu'ils ne sont pas essentiels, qu'ils sont contournables, le tout à l'initiative de ceux qui se réclament être leurs alliés. C'est-à-dire principalement l'Allemagne et les pays d'Europe centrale », analyse pour Sputnik Thibaud Gibelin, auteur de « Pourquoi Victor Orban joue et gagne » (Éd. Fauves, 2020).

À première vue, le contrat entre Gazprom et la Hongrie n'a pourtant rien d'exceptionnel pour un État dont 80% du gaz consommé est russe, sauf que cette fois-ci, l'or bleu transitera par la mer Noire et les Balkans, via le Turkish Stream, et l'autre partie sera fournie via l'Autriche. Résultat : plus un dollar ne sera versé dans les caisses de l'Ukraine au titre des droits de transit. Le contrat gazier est entré en vigueur le 1er octobre, et les Ukrainiens s'estiment ainsi floués par leur voisin. Ce volume de gaz contournant l'Ukraine vers la Hongrie est 11 fois inférieur à ce que transportera le Nord Stream 2, dont le préjudice pour les Ukrainiens est estimé à 1,5 milliard par l'AFP.

« Il y avait peut-être pour les Ukrainiens le sentiment que cet acheminement gazier était éternel, qu'ils pouvaient compter là-dessus comme une ressource propre, alors qu'ils ne faisaient que tirer une rente d'un transit », estime Thibaud Gibelin, professeur associé au Mathias Corvinus Collegium (MCC) de Budapest.

En effet, grâce aux taxes de transit appliquées sur le gaz russe, l'Ukraine engrange annuellement trois milliards de dollars, soit deux points de son PIB. Cet afflux de devises étrangères est tel qu'il contribuerait à la  stabilité du taux de change de la hryvnia, la devise ukrainienne, et permettrait de rénover l'ensemble des routes du pays, allègue l'Ukraine Crisis Media Center (UCMC).

Droits de transit, « bouclier de sécurité » pour l'Ukraine ou « aumône »?

Bref, l'appétit européen en gaz russe serait la poule aux œufs d'or pour l'Ukraine, mais pas seulement : Kiev considère son réseau de transport gazier comme « un bouclier de sécurité », explique encore cette ONG progouvernementale ukrainienne, financée par l'USAID. « Après tout, la Russie n'attaquera pas un pays qui la relie à son propre marché du gaz », conclut-elle.

Thibaud Gibelin y voit plutôt une « aumône » des Européens, qui permettrait de « maintenir à flot ce pays qui est un réel poids mort ». Un « poids mort » pour les États-Unis qui mettent régulièrement la main au porte-monnaie pour tenter de garder hors de l'eau la tête de l'économie ukrainienne. Depuis 2014, Washington a versé 351 millions de dollars au titre de la seule aide humanitaire et 2,5 milliards en soutien à l'armée ukrainienne. L'UE de son côté a signé avec Kiev un plan d'aide au développement de 11 milliards sur sept ans. Pas dit donc, selon notre intervenant, que Washington et Bruxelles perçoivent d'un bon œil cette amputation des revenus de transit ukrainiens.

Ceux-ci sont pourtant en partie préservés. L'Allemagne, qui avec le Nord Stream 2, a préféré un approvisionnement direct depuis la Russie via la Baltique, a toutefois imposé à Gazprom de continuer à exporter à travers l'Ukraine un minimum de 40 milliards de mètres cubes de son gaz (contre 65 milliards jusqu'en 2019). Un volume qui aurait toutefois augmenté en 2021 (+8% sur les neuf derniers mois), année marquée par une forte demande européenne en gaz naturel.

S'il est courant d'analyser la construction de gazoducs contournant l'Ukraine comme une volonté russe de nuire à son voisin, de tels projets ont pourtant commencé avant la crise entre les deux pays. Le projet South Stream, dont le tracé est quasi identique à celui de l'actuel Turkish stream par lequel va passer le gaz à destination de la Hongrie, avait été lancé en 2012. « South Stream ne nous ouvre pas de nouveaux marchés, mais  permet de diversifier nos voies de livraison », déclarait à l'époque Gazprom, qui ne cachait pas sa volonté de s'affranchir des crises à répétition en Ukraine.

Gaz: les pratiques douteuses de Kiev

En effet, à la fin des années 2000, l'Ukraine a plusieurs fois failli dans son rôle de pays de transit. Lors des hivers 2006, 2007, 2008 et 2009, l'Ukraine aurait systématiquement  détourné du gaz destiné aux Européens afin de compenser la réduction du volume lui étant envoyé par Gazprom à cause de lourds impayés.

Par ailleurs, la compagnie russe a régulièrement accusé l'Ukraine de stocker du gaz obtenu à un prix particulièrement avantageux pour les revendre à prix d'or aux Européens. En effet, les tarifs appliqués à l'Ukraine par le géant public russe étaient de quatre à cinq fois inférieurs à ceux appliqués aux pays hors CEI (Communauté des États indépendants). La Hongrie et la Pologne étaient alors les premières victimes collatérales de ces passes d'armes entre Kiev et Moscou. Difficile dans ces conditions pour la Russie d'être considérée comme un fournisseur de gaz fiable, d'où les itinéraires de contournement.

Ils permettent donc une fourniture d'énergie sans accroc pour le client. Or, pour n'importe quel pays, la stabilité de son approvisionnement énergétique est essentielle. « L'énergie est l'un des points clefs de la puissance à l'échelle internationale », abonde Thibaud Gibelin.

« Il est absolument décisif pour la Hongrie de sanctuariser son approvisionnement énergétique, et c'est ce qui a été signé ! Il a été signé une fixation du prix pour quinze ans : la Hongrie évite ainsi l'inflation délirante des prix du gaz », insiste le professeur associé au MCC de Budapest.

En effet, les prix spot (marché où les prix sont fixés chaque jour, « on the spot », dont l'UE a poussé à la création) du gaz naturel continuent leur flambée. Ainsi, le TTF Day-Ahead (nom de cet indice) a-t-il clôturé à 116,389€ le 6 octobre contre 62,10€/MWh le 13 septembre.

La crise d'hystérie de l'Ukraine à propos du contrat gazier russo-hongrois s'inscrit de plus dans une longue liste d'accrocs entre Budapest et Kiev, qui courent depuis 2014. Au cœur de ce voisinage difficile, la minorité hongroise d'Ukraine, malmenée par les nationalistes de Kiev. En Ruthénie subcarpatique, ancien territoire de l'empire austro-hongrois actuellement ukrainien, les Hongrois représentent plus de 10% de la population, et le magyar demeure une langue régionale.

Relations ukraino-hongroises, « un dialogue de sourds »

Or, au lendemain du putsch de l'Euromaidan du 22 février 2014, la Rada Suprême retirait aux langues régionales leur statut de langues officielles. Orban appela Kiev à leur accorder davantage de droits... d' « autonomie ». Bien qu'il soutienne l'intégrité territoriale ukrainienne, le dirigeant hongrois fut accusé par le nouveau pouvoir ukrainien d'être un allié objectif des indépendantistes russophones du Donbass. La guerre est toujours en cours contre ces derniers, tout comme le « dialogue de sourds » entre les deux pays voisins, estime Thibaud Gibelin. En septembre 2017, Kiev poussa sa logique plus loin en interdisant tout enseignement dans une langue autre que l'Ukrainien. Face à ce « jacobinisme linguistique et culturel », Budapest vit rouge, relate encore l'auteur de « Pourquoi Victor Orban joue et gagne » (Éd. Fauves, 2020).

Péter Szijjártó a depuis menacé de bloquer le processus d'intégration de l'Ukraine à l'UE et au sein de l'OTAN. « Nous n'avons rien à voir avec votre conflit avec la Russie ! », répétait Péter Szijjártó aux journalistes ukrainiens présents à Strasbourg le 28 septembre. De son côté la presse magyare redoute, en riposte au deal avec Gazprom, un nouveau tour de vis de Kiev sur la minorité hongroise.


source :  fr.sputniknews.com

 reseauinternational.net

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