Multilatéralisme en danger...

09-07-2019 reseauinternational.net 19 min #158909

« Mal nommer les choses, c'est ajouter aux malheurs du monde » nous rappelle fort justement le prix Nobel de littérature, Albert Camus. Depuis plus d'un demi-siècle, les choses ont bien évolué mais dans le mauvais sens. À l'heure de la confusion des genres et des mots, il est de bon ton d'utiliser à satiété quelques mots valise (ceux qui veulent tout et ne rien dire à la fois) pour éviter d'aborder frontalement les véritables débats qui conditionnent la paix et la guerre au XXIe siècle. Parmi ces derniers, deux reviennent de manière pavlovienne dans les conversations des experts autoproclamés, des « toutologues » et dans les dîners en ville : « communauté internationale » et, surtout, « multilatéralisme ». Après avoir posé la problématique de la confusion des termes, nous prendrons deux exemples tirés d'une actualité récente : le G20 d'Osaka et le dernier Conseil européen de Bruxelles.

LA CONFUSION DES TERMES

Le moins que l'on puisse dire est que plus le monde est dangereux1, plus nous vivons dans la confusion des termes couvrant le champ des relations internationales. Arrêtons-nous à deux exemples, ceux de communauté internationale et de multilatéralisme !

La trop fameuse communauté internationale

Le premier terme désigne tous ceux qui partagent votre point de vue. Traditionnellement, les Occidentaux s'assimilent à la « communauté internationale » lorsqu'ils sont confrontés à l'opposition (sous forme de droit de veto des Chinois et des Russes au Conseil de sécurité de l'ONU, à titre d'exemple). Le terme ne possède aucune définition juridique agréée, relevant de la morale à géométrie variable. Son utilisation s'avère bien commode pour discréditer l'adversaire lorsque l'on se trouve à bout d'arguments rationnels. Quand nos folliculaires, membres du clergé médiatique, cesseront-ils, une bonne fois pour toutes, de cesser d'utiliser ce terme sans contenu autre que médiatique ?

Le non moins fameux multilatéralisme

Le second terme peut se définir comme l'attitude politique qui privilégie le règlement multilatéral des problèmes mondiaux. On l'oppose traditionnellement à l'unilatéralisme que l'on associe à la pratique américaine. Dans une attitude impériale, Washington estime être au-dessus du droit, étant par essence le peuple à la destinée manifeste. A contrario, les Américains considèrent que leur droit s'applique à l'extérieur de ses frontières. À titre d'exemples récents, les États-Unis se sont retirés de l'accord sur le climat, sur le nucléaire iranien, sur les forces nucléaires intermédiaires (FNI)2 et bien d'autres mais aussi d'organisations internationales représentant le diable et s'opposant aux intérêts bien compris de l'Oncle Sam, comme l'UNESCO. Alors que le multilatéralisme subit une crise sans précédent, quelques naïfs européens n'ont de cesse de vanter ses mérites incommensurables. Le président de la République française, Emmanuel Macron excelle dans cet exercice de diplomatie déclamatoire et inefficace. Tous les prétextes sont bons pour s'en prévaloir dans les mots tout en s'en exonérant dans la pratique. Dans un contexte de paralysie de l'ONU, les principaux dirigeants sont contraints de mettre en exergue les vertus du dialogue et de la coopération dans des clubs ou des organisations régionales. Prenons deux exemples récents.

LE G20 D'OSAKA (28-29 JUIN 2019) : LIMITER LES DÉGÂTS

Le G20 d'Osaka, en dépit des superbes photos sur papier glacé restera dans l'Histoire comme celui d'une réunion surréaliste mais aussi inutile en tant qu'instrument informel de régulation des relations internationales.

Un sommet surréaliste

La meilleure formule que nous ayons trouvée pour caractériser cet inutile sommet du G20 d'Osaka est la suivante : un G20 de « lieux communs » plus que de « valeurs communes ». Un G20 marqué par une exacerbation des tensions sur le commerce et le climat bien que les Américains repoussent leurs sanctions contre Pékin3. Donald Trump annonce qu'il veut serrer la main à Kim Jong-un à la frontière entre les deux Corée, c'est ce qu'il fait dès le lendemain. 19 des 20 membres confirment leur engagement d'une « mise en œuvre complète » de l'accord de Paris sur le climat de 2015. Donald Trump fait l'éloge de l'Arabie saoudite du prince MBS. Emmanuel Macron déclare qu'il n'est « pas en froid » avec Donald Trump, qu'il se rendra en Chine en novembre et rencontrera Vladimir Poutine prochainement. Une fois de plus, il fait la leçon à Vladimir Poutine sur la question des valeurs. Force est de constater que plus personne ne croit à ce format, ce barnum du G20.

Un sommet inutile

Dès lors, on peut se demander quel est l'intérêt d'un G20 qui réunit des grandes puissances aussi opposées les unes aux autres que sont les Etats-Unis d'une part, la Russie et la Chine d'autre part, la France tentant de jouer un rôle modérateur mais sans aucune chance sérieuse de se faire écouter vu les faibles moyens dont elle dispose ?4 Quel est l'intérêt d'une structure multilatérale dont le seul objet est de permettre des rencontres bilatérales5 et de limiter les dégâts face à Donald Trump ?6 Drôle d'image d'un multilatéralisme efficace !7

Dans ces conditions, on comprend que le multilatéralisme des clubs est bien mal en point. Faute d'un remède de cheval, le projet du G20 risque de mourir de sa belle mort. Il est vrai que l'union européenne n'est pas au mieux de sa forme dans ce contexte post-élections au Parlement européen. Le dernier Conseil européen à rallonges en fournit un exemple éclairant.

LE CONSEIL EUROPÉEN EXTRAORDINAIRE (30 JUIN-2 JUILLET 2019) : RIEN NE VA PLUS OU PRESQUE

Nous venons d'assister à un spectacle de grand guignol valant son pesant d'or avec Pinocchio dans le rôle du jeune premier confrontée aux tremblements de sœur Angela. L'ivrogne du Grand-Duché est parti sur un coup d'éclat antidémocratique avec son cadeau empoisonné qui a pour nom accord UE-Mercosur. Tout ceci donne une piteuse image de l'Union européenne dans le reste de la planète. Avant cela, Emmanuel Macron avait subi un camouflet dans cette bonne ville de Marseille en dépit du décorum de circonstance.

Un énième psychodrame qui ne résout rien

Alors que l'Union européenne évolue au gré de crises qui sont de plus en plus graves, le machin est paralysé de manière durable. Il ne traite que des questions de procédure et de cuisine interne. Les seules qui présentent un quelconque intérêt pour les États et la bureaucratie omnipotente. Depuis plus de deux mois, la seule question importante qui mobilise ses énergies est celle de la désignation des hauts responsables de la structure8. Ni plus, ni moins. Négociation qui prend l'allure d'une vulgaire bataille de chiffonniers en raison de la politique de la mouche du coche de Jupiter9. Surtout les critères qui président à ces désignations sont surréalistes (équilibres géographiques, équilibres politiques et parité10). Qu'en est-il du critère de compétence ? Comment croire à une Europe du nivellement par le bas alors que les défis auxquels elle est confrontée supposerait de sortir par le haut ? Comment croire à une Europe démocratique respectant la décision souveraine des peuples ?11 Un accord est enfin trouvé le 2 juillet 2019 autour de quatre noms (Ursula von der Leyen12 qui revient de loin13, Christine Lagarde dont la compétence est déjà mise en cause14 et qui apparait très clairement comme une femme sous allégeance15, Charles Michel16 et Josep Borrell17). Nous verrons bien à l'avenir si cela change le fonctionnement de l'Union ou si tout change pour que rien ne change. Quoi qu'en disent nos pseudo-experts, le couple franco-allemand sort particulièrement fragilisé de cette joute inhabituelle et sans merci18. Ce qui est certain, c'est qu'à la fin du compte, c'est Berlin qui gagne la partie19.

La farce de l'accord UE-Mercosur

Surréaliste, c'est bien le mot qui convient alors que le président sortant de la Commission, l'ivrogne luxembourgeois, Jean-Claude Juncker se félicite de l'accord de libre-échange entre l'Union européenne et le Mercosur, présenté par ses négociateurs comme « historique »20 et défendu par le secrétaire d'état aux Affaires étrangères21 ; par des détracteurs comme dangereux22. Accord dont son rares ceux qui en connaissent le contenu !23 N'aurait-il pas été opportun que la question soit renvoyée à la nouvelle équipe et non accaparée par l'ancienne dont le rôle devrait se borner à expédier les affaires courantes en cette période de transition. Et, l'on s'étonnera de la défiance des citoyens à l'endroit d'une structure apatride qui fait ce qu'elle veut dans son coin. Le mandat, qui lui a été confié par les gouvernements, ne lui donne pas tous les droits surtout lorsque les experts sont dubitatifs sur son contenu24. Les citoyens sont traités comme quantité négligeable.

Une piteuse image de l'Union Européenne

Dans ces conditions, on comprend que le multilatéralisme à l'échelon régional est bien mal en point. Faute d'un remède de cheval, le projet européen risque de mourir de sa belle mort. Il aura fallu deux ans à Emmanuel Macron pour découvrir que « nous donnons une image de l'Europe qui n'est pas sérieuse » et que l'organisation était victime des égoïsmes nationaux en raison de l'échec des négociations sur l'attribution des postes clés. Que dire des députés européens du Brexit Party de Nigel Farage qui ont tourné le dos, le 2 juillet 2019, pendant que retentissait l'hymne européen dans l'hémicycle du Parlement européen à Strasbourg, lors de sa session inaugurale !

Un nouveau camouflet pour Jupiter-Pinocchio

Pour mémoire, rappelons que Emmanuel Macron est le seul chef d'État à participer au « Sommet des deux Rives » à Marseille (24-25 juin 2019)25. Encore un bel exemple de multilatéralisme qui ne fonctionne pas ! Mais, par chance, à défaut d'intelligence humaine, l'intelligence artificielle (ia) trouvera la solution idoine à tous ces problèmes de gouvernance internationale si tant est qu'elle ait un réel contenu26.

« La diplomatie a du mal à exister là où le rapport de forces est trop déséquilibré, ou au contraire lorsqu'un trop grand équilibre assure la perpétuation du statu quo. On peut soutenir qu'elle se déploie vraiment que dans les périodes d'entre-deux, d'équilibre imparfait ou même d'équilibre des déséquilibres »27 Et, nous pourrions ajouter après le terme de « diplomatie » celui de « multilatérale » pour caractériser ce moment de bascule du monde28.

C'est une évidence qui crève les yeux, nous sommes confrontés à une grave crise du multilatéralisme29. Cet affaissement du multilatéralisme doit être appréhendé dans un contexte de retour de la puissance et de la force. Cet affaissement du multilatéralisme doit être appréhendé dans un contexte de retour des nations.

Cet affaissement du multilatéralisme doit être appréhendé dans un contexte de rapport malsain du pouvoir à la vérité. « Oyez, oyez, braves gens ! Les seules Fake News qui soient tolérées sont celles approuvées par le pouvoir. Contre les autres, on va faire une loi »30. Cessons de nous payer des mots à propos du multilatéralisme comme le font « experts » français31 ou anglo-saxons32 comme s'ils voulaient conjurer le sort ! À trop reculer l'échéance de l'administration d'un remède lourd, le malade « multilatéralisme » risque de passer de vie à trépas. Telles sont quelques-unes des considérations que l'on peut s'autoriser à propos d'un multilatéralisme aujourd'hui inefficace pour relever les défis du XXIe siècle !

Guillaume Berlat

----------- 1 Maurin Picard, François Delattre : « Dans ce monde dangereux, la France parle à tous », Le Figaro, 27 juin 2019, p. 16.
2 Jacques-Hubert Rodier/Nicolas Rauline, Nucléaire : Washington et Moscou se rapprochent d'une nouvelle guerre froide, Les Echos, 4 février 2019, p. 6.
3 Anne Cheyvialle/Fabrice Nodé-Langlois, Le duel entre Trump et Xi éclipse la réunion du G20, Le Figaro économie, 27 juin 2019, pp. 18-19.
4 Jean-Paul Baquiast, Réunion du G20 à Osaka les 28 et 29 juin 2019, Blog : pour une Europe puissance,  www.mediapart.fr, 30 juin 2019.
5 Brice Pedroletti/Arnaud Leparmentier, Trump en position de force face à Xi au G20, Le Monde, 28 juin 2019, p. 2.
6 Philippe Mesmer/Brice Pedroletti, Le G20 limite les dégâts face à Donald Trump, Le Monde, 30 juin-1er juillet 2019, pp. 2-3.
7 Martine Orange, Au G20, le visage grimaçant du monde,  www.mediapart.fr, 1er juillet 2019.
8 Anne Rovan, UE : les postes clés au cœur du nouveau sommet, Le Figaro, 29-30 juin 2019, p. 7.
9 Cécile Ducourtieux/Cédric Piétralunga/Jean-Pierre Stroobants, À Bruxelles, des nominations au forceps, Le Monde, 2 juillet 2019, p. 2.
10 Cécile Ducourtieux/Jean-Pierre Stroobants, Deux femmes de pouvoir à la tête de l'Europe, Le Monde, 4 juillet 2019, p. 2.
11 Ludovic Lamant/Amélie Poinssot, Au Parlement européen, chaque groupe a ses incohérences,  www.mediapart.fr, 1er juillet 2019.
12 Thomas Wieder, Ursula von der Leyen, la fidèle d'Angela Merkel, Le Monde, 4 juillet 2019, p. 2.
13 Thomas Schnee, Commission européenne : von der Leyen, la candidate que l'on croyait plombée,  www.mediapart.fr, 3 juillet 2019.
14 Éric Albert, Christine Lagarde, un choix controversé pour la Banque centrale européenne, Le Monde, 4 juillet 2019, p. 5.
15 Martine Orange, Christine Lagarde à la BCE : une femme sous allégeance,  www.mediapart.fr, 3 juillet 2019.
16 Charles Michel, Profil, Le Monde, 4 juillet 2019, p. 4.
17 Sandrine Morel, Le socialiste espagnol Borell à la tête de la diplomatie, Le Monde, 4 juillet 2019, p. 4.
18 Jean-Pierre Stroobants/Cédric Pietralunga/Thomas Wieder, Le duo Paris-Berlin à la manœuvre malgré tout, Le Monde, 4 juillet 2019, p. 3.
19 Ludovic Lamant, Mercato des dirigeants de l'UE : à la fin, c'est l'Allemagne qui gagne,  www.mediapat.fr, 3 juillet 2019.
20 Cécile Ducourtieux, Commerce : un accord Mercosur-UE historique, Le Monde, Économie & Entreprise, 30 juin-1er juillet 2019, p. 16.
21 Rémi Barroux/Olivier Faye (propos recueillis par), Jean-Baptiste Lemoyne : « Les accords doivent promouvoir le libre-échange », Le Monde, 3 juillet 2019, p. 7.
22 Léonor Hubaut, L'accord EU-Mercosur suscite déjà la polémique, Le Figaro économie, 1er juillet 2019, p. 25.
23 J.-L. P., UE-Mercosur : volaille aïe aïe aïe !, Le Canard enchaîné, 3 juillet 2019, p. 8.
24 Nicolas Hulot, « Il y a des textes que l'on ne peut plus signer », Le Monde, 2 juillet 2019, p. 8.
25 Arthur Berdah, Méditerranée : Macron seul au sommet, Le Figaro, 25 juin 2019, p. 8.
26 Luc Julia, L'intelligence artificielle n'existe pas, First éditions, 2019.
27 Michel Duclos, La longue nuit syrienne, éditions de l'Observatoire, p. 192.
28 Laure Mandeville, Dans un monde qui bascule, penser le grand retour des nations, Le Figaro, 28 juin 2019, p. 14.
29 Guy Rider (directeur général de l'OIT), « Des menaces pèsent sur le multilatéralisme », Le Monde, Économie & Entreprise, 4 juillet 2019, p. 14.
30 Pierre Sassier, Le rapport malsain du pouvoir à la vérité, Le Blog de Pierre Sassier,  www.mediapart.fr, 30 juin 2019.
31 Franck Petiteville, Le multilatéralisme survivra à Trump, Le Monde, 27 juin 2019, p. 21.
32 Gayle Smith, « Préserver le multilatéralisme est devenu un défi », Le Monde, 30 juin-1er juillet 2019, p. 23.

source: prochetmoyen-orient.ch

 reseauinternational.net

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