Malgré la destruction de l'Amazonie, les dirigeants européens négocient un traité commercial avec le Brésil

25-06-2019 4 articles bastamag.net 10 min #158248

Les discussions entre l'Union européenne et les pays du Mercosur (Brésil, Argentine, Uruguay, Paraguay), ouvertes il y a 20 ans, pourraient aboutir cette semaine à un vaste accord de libre-échange. Dans une  lettre ouverte, plus de 340 organisations appellent les présidents des institutions européennes, en amont de la réunion des ministres des affaires étrangères, à interrompre immédiatement ces négociations commerciales. En cause : la détérioration des droits humains et de la situation écologique au Brésil, depuis  l'arrivée au pouvoir de Jair Bolsonaro le 1er janvier dernier.

Ces derniers mois, le gouvernement brésilien a démantelé les mesures de protection de l'environnement. Il s'est notamment  attaqué aux populations indigènes en plaçant leurs terres sous la juridiction du ministère de l'Agriculture, ouvrant la voie à la déforestation par les entreprises agroalimentaires de bétail. Selon les associations environnementales, la déforestation en Amazonie aurait augmenté de 54 % en janvier 2019, par rapport à la même période en 2018. « Les attaques contre les personnes qui défendent leurs territoires ou leurs ressources naturelles sont de plus en plus fréquentes dans les zones rurales du Brésil, entraînant la mort d'un nombre croissant de dirigeants communautaires, paysans et activistes » alertent les organisations.

Utiliser un levier commercial pour mettre fin aux violations des droits humains

D'autres populations et droits fondamentaux sont également menacés par le gouvernement brésilien. « Il y a des signes inquiétants vis-à-vis de la lutte contre le sida. Les politiques de prévention doivent désormais être en accord avec les 'valeurs familiales', ce qui pourrait exclure les personnes LGBT, les usagers de drogue, etc. », alerte ainsi François Emery, d'Act-Up. Ces « valeurs familiales » sont prônées par la nouvelle ministre de la Famille, Damares Alves, une pasteur évangélique intégriste. Act-Up, ainsi qu'une vingtaine d'organisations françaises, ont interpellé le 20 juin, à l'Assemblée nationale, les parlementaires sur « le délitement de la démocratie au Brésil » [1]. « Nos partenaires brésiliens nous demandent de les accompagner dans la résistance. Cette résistance, ils ne peuvent la mener tout seuls, la solidarité internationale, notamment de l'Europe et de la France, est nécessaire », a également lancé un représentant du Secours catholique, Luis Fernando Urrego Clavigo. L'appel à interrompre les négociations du Mercosur y a aussi été relayé.

Les États-membres constituent la principale source d'investissements étrangers directs du Brésil. En 2017,  42% des importations de bœuf de l'UE provenaient de multinationales brésiliennes. La société civile exhorte donc l'Union européenne à utiliser ce levier commercial pour mettre fin aux violations des droits humains et à la déforestation au Brésil. Comme le rappellent les organisations signataires, les États membres, liés par les traités, se sont engagés à respecter et à promouvoir les droits humains en tant qu'objectif primordial dans le cadre de leurs relations avec des pays tiers. Cecilia Malmström, commissaire chargée du commerce, a également déclaré que les nouveaux accords commerciaux de l'UE devaient assurer « un développement durable ».

Le double discours d'Emmanuel Macron

Mettre en cohérence les paroles et les actes vaut aussi pour Emmanuel Macron. Ce dernier a affirmé, le 11 juin, lors de la conférence annuelle de l'Organisation internationale du travail, ne plus vouloir « d'accords commerciaux internationaux qui alimentent le dumping social et environnemental ». Quelques jours plus tôt, son ministre de l'agriculture, Didier Guillaume, a déclaré qu'il refuserait tout « accord qui nuirait aux intérêts des agriculteurs et consommateurs français, aux exigences de qualité sanitaire et alimentaire des standards européens, et à nos engagements environnementaux de l'Accord de Paris ».

Cette assurance élyséenne est-elle sincère ?  Comme nous le relations sur Basta !, le ministère de l'Économie et des Finances ainsi que le Medef ont accueilli le 5 juin un « Forum économique France-Brésil ». Des grands patrons brésiliens, des gouverneurs locaux et un représentant du gouvernement d'extrême droite - les premiers à attaquer les droits et les terres des populations autochtones - sont venus promouvoir les « opportunités » brésiliennes en matière de privatisations, de concessions ou de grands projets d'infrastructures.

La clarification est venue le 17 juin. Dans une lettre adressée au président de la Commission européenne, Emmanuel Macron, aux côtés de l'Irlande, de la Belgique et de la Pologne, se dit favorable au principe d'un accord avec le Mercosur, en dépit, notamment, de quelques préoccupations agricoles concernant la viande bovine, le sucre, l'éthanol et la volaille. Illustration des crispations sur le sujet, Jérémy Decerle, qui a quitté la présidence du syndicat des Jeunes agriculteurs pour rejoindre la liste La République en marche aux européennes,  exprimait le même jour son inquiétude sur les conséquences de cet accord, contraignant notamment à accepter l'importation de produits agricoles et alimentaires qui ne respecteraient pas les normes en vigueur en Europe. [

newsnet_158247_679daa.jpg] Lire l'intégralité de la lettre (en anglais) en cliquant sur l'image ci-dessus.

Des préférences commerciales suspendues par le passé

Sept États membres, dont l'Espagne dirigée par le socialiste Pedro Sanchez, ont par ailleurs  appelé à conclure les négociations rapidement. Le groupe des Verts/ALE se démarque pour le moment, en demandant  la suspension de ces négociations au nom du climat, de la biodiversité et la défense de l'élevage européen. La délégation insoumise au Parlement européen  appelle également à refuser cet accord qui marquerait « la mort de notre agriculture » et « la mise au rebut de l'Accord de Paris sur le climat ».

Par le passé, l'Union européenne a suspendu ses préférences commerciales avec des pays impliqués dans des violations des droits humains, comme la Birmanie et les Philippines. L'UE a également limité les importations de produits dont la production impacte les droits humains dans le cas des minerais de conflit. Pour les 340 organisations signataires, « il est temps que l'UE adopte une position similaire et ferme pour empêcher une détérioration de la situation des droits humains et de l'environnement au Brésil ».

Photo de une : Un rassemblement des populations autochtones a réuni des milliers de personnes fin avril dans la capitale Brasília pour protester contre les attaques dont elles sont victimes depuis l'arrivée au pouvoir de Bolsonaro. CC  Apib Comunicação.

Notes

[1] La coalition regroupe 21 organisations de solidarité internationale françaises. Elle a pour vocation de soutenir les défenseurs des droits humains et environnementaux au Brésil. Elle est composée par : Act Up Paris, Acteurs dans le monde Agricole et Rural (AMAR), Amnesty international France, Association pour la recherche sur le Brésil en Europe (ARBRE), Attac France, Autres Brésils, Bureau d'accueil et d'accompagnement des migrants (BAAM), CCFD - Terre Solidaire, Centre d'études et d'initiatives de solidarité internationale (Cedetim), Centre d'étude du développement en Amérique Latine (CEDAL), Centre de recherche et d'information pour le développement (CRID), Comité de solidarité avec les Indiens des Amériques (CSIA-Nitassinan), Coopérative Écologie sociale, Emmaüs International, Fédération SUD PTT, France Amérique Latine (FAL), France Libertés, Fédération syndicale unitaire (FSU), Internet sans frontières, Planète Amazone, Réseau Initiatives Pour un Autre Monde (Ipam), Secours Catholique-Caritas France.

 bastamag.net

 Commenter

Articles associés plus récents en premier
09-07-2019 reseauinternational.net 19 min #158909

Multilatéralisme en danger...

« Mal nommer les choses, c'est ajouter aux malheurs du ...
LA CONFUSION DES TERMES...
Le moins que l'on puisse dire est que plus le monde est dang...
La trop fameuse communauté internationale...
Le premier terme désigne tous ceux qui partagent votre point...
Le non moins fameux multilatéralisme...
Le second terme peut se définir comme l'attitude politique q

07-07-2019 francais.rt.com 3 min #158836

Une «horreur écologique» : une cinquantaine de parlementaires Lr disent non à l'accord Ue-Mercosur

Dans le Parisien, une cinquantaine de parlementaires Les Rép...
Une cinquantaine de parlementaires Les Républicains, dont le...
Lire aussi...
UE/Mercosur : les agriculte...
L'UE et le Mercosur (Brésil, Argentine, Uruguay et Paraguay)...
Pour les élus LR signataires de la tribune, cet accord «est ...
«Comment justifier d'imposer toujours plus de normes aux éle

2 articles 02-07-2019 bastamag.net 16 min #158596

Comment des pesticides interdits en Europe se retrouvent dans nos jus, notre café et nos assiettes via le Brésil

...
Champion du monde de la consommation de pesticides, le Brési...
239 pesticides supplémentaires ont été légalisés et mis sur ...
Avant d'entrer au gouvernement de Bolsonaro, Tereza Cristina...
La route des pesticides toxiques : de l'Europe au Brésil, pu...
« Beaucoup de groupes industriels vendeurs de produits pesti...

 Référencé par : 2 articles