Source : Pragmatisma, Mário Messagi Júnior
Les groupes corrompus du système judiciaire et certains éléments des médias traditionnels et de la classe politique vont se liguer contre Glenn Greenwald, mais ils ont peu de chance de gagner cette bataille. Voici pourquoi :

"Citizenfour", qui a décrit le projet d'espionnage américain révélé par Snowden et rendu public par Glenn Greenwald, a remporté l'Oscar du meilleur documentaire en 2014. Le reportage de Greenwald sur le programme secret de surveillance mondial a aussi remporté le prix Pulitzer et le prix Esso de Reportage (Getty).
Après les premiers articles mis en ligne par The Intercept, le dimanche 9 juin, sur les coulisses du "Lavage express" (lutte contre la corruption), les prochaines péripéties sont assez prévisibles. Considérons d'abord les facteurs suivants:
1) Confondre The Intercept avec un site qui critique de manière orientée, et qui s'appuie sur une vision du monde de gauche, serait une grave erreur (que probablement la droite va commettre). Glenn Greenwald n'est pas seulement le compagnon de David Miranda (député du Parti Socialisme et Liberté). Il est un journaliste primé, qui a acquis une notoriété avec la série de dénonciations concernant le méga-système de surveillance de la NSA (l'agence de sécurité des USA), basées sur les documents du plus célèbre lanceur d'alerte de l'histoire, Edward Snowden (Greenwald raconte toute l'histoire dans son livre "Nulle part où se cacher"). Il dispose des connaissances, de l'engagement et des ressources nécessaires pour faire du journalisme de haut niveau. Et il a déjà fait face au puissant gouvernement américain. Quiconque déconsidère la force journalistique de The Intercept commet une erreur.
2) Bien sûr le site Web tient une position, mais il la défendra en faisant du journalisme. Les journaux peuvent avoir une position politique et il n'y a en cela rien d'anormal. Ce qui est anormal, c'est de faire partie intégrante de la presse "mainstream" et de piétiner le journalisme pour faire valoir sa vision du monde ou ses intérêts. The Intercept va gagner cette bataille en utilisant le journalisme, et seulement le journalisme, comme une arme.
3) Dans un monde technologique, The Intercept a déjà annoncé qu'il avait pris toutes les précautions nécessaires pour protéger la source de la fuite (confidentialité de la source) et les informations. Les données doivent être conservées sur des serveurs cryptés dans différents pays. Maintenant que la fuite a eu lieu, il est impossible de la restreindre.
4) Plusieurs acteurs entreront dans la dispute: les milices numériques de Bolsonaro, les sites de droite et de gauche (Antagonist et Brazil247, par exemple), le ministère public, les chroniqueurs, les blogueurs et les youtubeurs. Les grands médias commerciaux vont probablement se diviser: certains entreront dans la critique; d'autres feront du journalisme.
Face à cette situation, il reste à répondre à quelques questions:
1) Est-il possible d'arrêter The Intercept? Non, car Internet est incontrôlable. Les données sont déjà protégées et toute action qui pourrait détruire The Intercept (sur les plans numérique, juridique ou politique) fera que les fichiers changeront simplement de mains. Bien que les médias "mainstream" puissent vouloir l'ignorer, l'écosystème journalistique est très différencié et, aujourd'hui, internationalisé. Je suis prêt à parier que UOL, Poder360, El Pais, BBC et beaucoup d'autres aimeraient posséder ces fichiers.
2) S'il n'y a pas de moyen pour contrecarrer The Intercept, comment le journal va t-il vraisemblablement agir? Les premières révélations d'hier furent juste apéritives. Le site n'a pas sorti les articles les plus explosifs. Il va dévoiler le contenu petit à petit, pour certaines raisons: a) la quantité de données nécessite un énorme travail et un traitement. Beaucoup doivent être analysées et organisées, mais probablement pas toutes; b) distiller l'information est également une stratégie commerciale, qui doit faire de The Intercept le principal vecteur du journalisme indépendant au Brésil (pour moi, c'est évident, mais cela le deviendra de plus en plus). Le site grandira, commencera à s'étoffer et aura plus de lecteurs; c) contrôler la divulgation de l'information sert également à démanteler les versions que les accusés essaieront de construire. En somme, The Intercept va imposer son rythme et dictera l'ordre du jour des prochains mois.
3) Comment vont se comporter les autres journalistes? Là je fais un pari: SBT et Record vont définir la ligne de défense du "Lavage Express"; O Globo et Estadão vont hésiter; UOL va amplifier les révélations et tentera également d'obtenir sa part de lauriers journalistiques. La ligne de démarcation se situera sur la part accordée aux fuites. Si l'un ou les plus grands se lancent dans une critique criminalisant la fuite (et je pense que certains vont s'y embarquer), c'est le signe qu'ils ne s'engagent plus dans un vrai travail de journalisme. Car le respect de la confidentialité de la source d'information est l'un des outils les plus puissants du journalisme d'investigation dans le monde. Elle est au cœur de l'affaire du Watergate, par exemple. Elle est si importante qu'elle est inscrite dans pratiquement tous les codes d'éthique journalistique du monde et protégée par les lois de nombreux pays, y compris au Brésil, où c'est un principe constitutionnel. Défendre cela est la base du journalisme. Certains essaieront de minimiser, lanceront le débat sur d'autres points, mais s'attaquer à la fuite elle-même ou approuver les tentatives contraignant The Intercept à la révéler est mépriser totalement le journalisme.
4) Comment Moro, Deltan Dallagnol et le MPF-PR (le Parquet) vont-ils agir? La messagerie Telegram continue de fonctionner. Ils essaieront de monter le système judiciaire contre The Intercept et de convaincre la population que la fuite elle-même est plus importante que le contenu. Ils assimileront "hackers" et "bandits". Ils pourront rencontrer le succès dans le milieu qui soutient Bolsonaro et parmi les partisans du "Lavage Express", mais ils ne pourront anticiper ce qui les attend. Ils ne feront que réagir à chaque nouvelle révélation. Quand ils nieront quelque chose, The Intercept prouvera le contraire. Et ils vont se mettre à dos la communauté des hackers.
5) Comment le reste du système judiciaire va-t-il réagir? Même très monolithique, le pouvoir judiciaire n'est pas un bloc. Certains s'aligneront sur Moro et ses soutiens, mais d'autres, dont certains très puissants, exigeront la peau de l'ex-juge et du groupe qui l'entoure à Curitiba.
6) Et le système politique? Bolsonaro doit protéger Moro, car il est à la base de son élection, dont toute la structure fait de lui le principal bénéficiaire. Mais il est imprévisible, instable, illogique. Même dans ce cas, je parie qu'il défendra le "Lavage Express" jusqu'aux ultimes conséquences, et même vouloir se débarrasser de Moro, qui deviendra un fardeau pour son gouvernement. Le PSL et certains zélateurs du "lavage Express" vont tenter d'attaquer The Intercept. Premièrement, ils essaieront de qualifier le site de gauchiste. Mais cela n'ira pas très loin. Ils peuvent également reprendre la discussion sur les vecteurs étrangers au Brésil (seuls les Brésiliens nés ou naturalisés depuis au moins 10 ans peuvent posséder des médias au Brésil), que ce soit avec un projet de loi ou avec des actions en justice. Les actions politiques ont tendance à échouer ou à produire des effets tardifs. Le PSL, seul, ne peut rien obtenir au Congrès, étant d'une incompétence politique abyssale. Mais en passant par le ministère de la justice, on peut obtenir rapidement des décisions, ce qui mettra encore plus en évidence le caractère partisan et censeur du pouvoir judiciaire. Le reste du Congrès devrait déjà se demander, en ce moment, comment donner le change et en finir avec le Lavage Express.
Pour conclure, si dans cette lutte, The Intercept parvient à faire toute la lumière sur les coulisses du Lavage Express, nous pourrons dire que nous vivons toujours en démocratie. Si, malgré autant d'atouts en mains, The Intercept est abattu en plein vol, ce sera le signe que nous avons franchi un seuil et que nous vivons déjà, dans les faits, dans un régime d'exception, dans un régime où la loi ne règne plus mais que nous sommes dans un état de non-droit.
Un pays où le journalisme est sévèrement bâillonné.
Source : Pragmatisma, Mário Messagi Júnior, 12-06-2019