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L'Iran frappe des bases américaines en Irak alors que le Pentagone déploie des bombardiers B-52

Par Bill Van Auken
9 janvier 2020

Les médias iraniens ont rapporté mardi soir que le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) avait attaqué plusieurs bases américaines en Irak dans le cadre d'une première étape des représailles pour l'assassinat criminel par une frappe de drone, le 3 janvier dernier, du général Qassem Suleimani, chef de la Force Quds du CGRI. Soleimani était considéré comme la deuxième personnalité la plus puissante du pays.

Selon le Pentagone, les principales cibles des premières attaques de missiles étaient la base d'Ain al-Assad dans la province d'Anbar, dans l'ouest de l'Irak, et une autre base près d'Erbil, au Kurdistan irakien. Centre majeur des opérations militaires américaines en Irak et en Syrie, la base d'Aïn al-Assad a été visitée par Trump en décembre dernier et par le vice-président Mike Pence en novembre dernier.

Le Corps des gardiens de la révolution islamique (IRGC) tire des roquettes sur la base aérienne américaine d'Ain al-Assad à Anbar en Irak. (Crédit:  en.irna.ir)

La spirale de la crise guerrière dans le Golfe persique, initiée par l'assassinat de Soleimani, a eu un effet immédiat sur les marchés mondiaux, avec une hausse des prix du pétrole de plus de quatre pour cent et une baisse des contrats à terme du Dow de quelque 350 points, mardi soir. L'implication évidente tirée par le capital financier mondial est qu'une contre-réaction américaine pourrait bien conduire à des attaques iraniennes contre les installations pétrolières saoudiennes et d'autres Etats du Golfe, ou à la fermeture du détroit stratégique d'Ormuz par lequel passent environ 20 % du pétrole échangé dans le monde.

En préparation évidente d'une guerre à grande échelle, le Pentagone a envoyé une force de frappe composée de six bombardiers lourds B-52 sur la base militaire américaine de l'île de Diego Garcia, dans l'océan Indien; une possession coloniale britannique à distance de frappe de l'Iran, mais ne pouvant être atteinte par les missiles de longue portée iraniens.

Dans le contexte de l'escalade constante des tensions qui a suivi l'assassinat de Soleimani, le déploiement de ces bombardiers à capacité nucléaire représente une menace directe de violence militaire généralisée contre ce pays de 82 millions d'habitants.

L'envoi des B-52 à Diego Garcia fait suite au déploiement au Moyen-Orient de 4 000 soldats de la 82e Division aéroportée stationnée à Fort Bragg, en Caroline du Nord, ainsi qu'à l'envoi dans le golfe Persique de 2 000 marines à bord du navire d'assaut amphibie USS Bataan.

Le renforcement militaire américain dans la région fait suite à une série de menaces de plus en plus virulentes de Washington de commettre de nouveaux crimes de guerre en réponse à tout acte de représaille iranien pour le meurtre du général Soleimani, tué avec quatre autres Iraniens et cinq Irakiens lors d'une frappe de drone à l'aéroport international de Bagdad.

S'exprimant à la Maison Blanche mardi, Trump a déclaré: « Si l'Iran fait quelque chose qu'il ne devrait pas faire, il en subira les conséquences, et très fortement ». Auparavant, le président américain avait affirmé qu'il avait choisi 52 cibles en Iran, une pour chacun des otages pris lors de la saisie de l'ambassade américaine à Téhéran en 1979-1980 et que celles-ci incluraient des sites culturels, un crime de guerre.

Le secrétaire d'État américain Mike Pompeo, le secrétaire à la Défense Mark Esper, le président de l'état-major interarmées, le général Mark Milley et le vice-président Mike Pence se sont tous réunis avec Trump à la Maison-Blanche mardi soir après le rapport sur les attaques de missiles iraniens.

De nombreux responsables iraniens avaient clairement indiqué que des représailles pour l'assassinat de Soleimani étaient inévitables, en particulier face à l'effusion massive de chagrin et de rage dans les villes du pays. La participation de millions d'hommes, de femmes et d'enfants iraniens, sans précédent au moins depuis les funérailles en 1989 du fondateur de la République islamique, l'ayatollah Khomeini, a pris un tournant tragique mardi. Une foule massive qui tentait d'accompagner le cercueil de Soleimani jusqu'à un cimetière de sa ville natale de Kerman s'est retrouvée coincée dans ses rues étroites, ce qui a provoqué une débandade dans laquelle 56 personnes auraient été tuées et plus de 200 autres blessées.

Le ministre iranien des Affaires étrangères, Javad Zarif, considéré comme un « modéré » au sein de l'établissement iranien au pouvoir, a déclaré à propos de l'assassinat de Soleimani: « C'est un acte d'agression contre l'Iran, et cela équivaut à une attaque armée contre l'Iran, et nous allons réagir. Mais nous répondrons de manière proportionnée, pas disproportionnée... Nous ne sommes pas sans foi ni loi comme le président Trump ».

Washington a refusé à Zarif un visa pour assister à une réunion prévue du Conseil de sécurité des Nations unies, où il aurait inculpé Washington pour crime de guerre dans l'exécution du meurtre de sang-froid d'un représentant du gouvernement iranien en visite officielle en Irak. Le conseiller à la sécurité nationale Robert O'Brien a justifié ce refus en déclarant: « Chaque fois qu'il vient à New York, il répand de la propagande ».

Lors d'une conférence de presse tenue mardi matin, le secrétaire d'État Mike Pompeo s'est moqué de la déclaration de Zarif selon laquelle Soleimani s'était rendu à Bagdad en mission diplomatique. « Y a-t-il des antécédents qui indiqueraient qu'il est possible que ce gentil monsieur, ce diplomate de grand ordre, Qassem Suleimani, se soit rendu à Bagdad avec l'idée d'y mener une mission de paix », a-t-il dit.

Ce que Pompeo a cherché à ignorer est le fait que le Premier ministre irakien Adel Abdul Mahdi a lui-même déclaré qu'il devait rencontrer Soleimani le matin même du meurtre pour discuter de la situation en Irak et des tentatives de médiation de Bagdad dans le conflit entre l'Iran et l'Arabie saoudite.

Les affirmations de l'administration Trump qu'elle a agi en réponse à une « menace imminente » d'attentat impliquant Soleimani se sont avérées de plus en plus infondées. Le secrétaire à la Défense Esper a affirmé, avant d'informer le surnommé « Gang des huit », les dirigeants démocrates et républicains des deux chambres du Congrès et de leurs deux Commissions du Renseignement, que les renseignements américains sur la prétendue menace étaient « excellents ». En réponse aux questions des journalistes, il a toutefois admis que le terme « imminent » pouvait signifier des jours, où des semaines.

Des responsables du Pentagone s'exprimant de manière officieuse ont indiqué qu'il n'y avait aucun renseignement sur une attaque imminente. En tout cas, s'il y en avait eu une, le meurtre de Soleimani, un haut fonctionnaire du gouvernement iranien qui opérait ouvertement et discutait avec le gouvernement irakien, n'était guère fait pour l'arrêter.

La position américaine en Irak est devenue de plus en plus intenable à la suite de cet assassinat. La confusion a continué de régner à Washington au sujet d'une lettre rédigée par le général William Seely, un commandant américain en Irak, qui laissait clairement entendre que les forces américaines se préparaient à se retirer du pays en réponse au vote unanime du parlement irakien, dimanche, exigeant leur expulsion.

Esper, Pomepo et d'autres membres de l'administration ont insisté pour dire que la lettre n'était qu'une ébauche non signée et que Washington n'avait aucune intention de se retirer, quoi que veuillent le parlement ou le peuple irakien. Esper est allé jusqu'à prétendre que les membres du parlement irakien avaient voté à l'unanimité pour forcer les troupes américaines à partir parce qu' « elles étaient menacées ». Quant à la lettre, ils ont affirmé qu'il s'agissait simplement d'une notification mal formulée selon laquelle les troupes américaines étaient redéployées en Irak alors que les États-Unis et leurs alliés de l'OTAN évacuaient la zone verte de Bagdad par crainte d'une attaque.

Le Premier ministre irakien Adel Abdul Mahdi a toutefois insisté sur le fait qu'on lui avait remis une copie signée de la lettre en arabe non pas une seule fois, mais deux fois après qu'elle ait été renvoyée avec une correction de traduction.

Dans un discours télévisé, il a réitéré l'appel à la fin de la présence militaire américaine. « Nous n'avons pas d'autre issue que celle-ci, sinon nous nous dirigeons à toute vitesse vers la

confrontation », a-t-il dit, ajoutant que l'Irak devrait prendre une « décision historique » d'expulser les forces américaines. « Sinon, nous ne serons pas pris au sérieux ».

L'indignation en Irak à propos de l'attaque du drone a été presque aussi forte qu'en Iran. Des foules énormes ont envahi les rues de Bagdad, Bassora, Najaf et d'autres villes pour condamner les assassinats de Soleimani et d'Abu Mahdi al-Muhandis. Ce dernier était le second en chef des puissantes Forces de mobilisation populaire, une coalition de milices chiites considérée comme faisant partie des forces armées irakiennes. Si les Etats-Unis défient les demandes irakiennes de retrait des troupes, ils pourraient bien être confrontés à une reprise de la guerre en Irak, opposant les soldats américains à ces milices.

Les représailles iraniennes pour l'assassinat de Soleimani devraient repousser l'examen d'une

« Résolution des pouvoirs de guerre » inoffensive proposée par les démocrates de la Chambre des représentants, qui limiterait l'action militaire américaine contre l'Iran à 30 jours sans autorisation officielle du Congrès pour l'utilisation de la force militaire.

Mardi soir, aucune victime américaine n'avait été signalée à la suite des attaques de missiles. Trump a publié un tweet déclarant: « L'évaluation des pertes et des dommages a lieu maintenant. Jusqu'à présent, tout va bien ! ». Il a ajouté qu'il ferait une déclaration mercredi matin.

Quelle que soit la réponse de Washington, l'irresponsabilité et la criminalité qui caractérisent la politique américaine envers l'Iran sont un signe non pas de la force, mais de la crise profonde de l'impérialisme américain. Celui-ci n'a réussi à atteindre aucun de ses objectifs stratégiques au Moyen-Orient après des décennies de guerre et il est confronté à un conflit social croissant et à une crise politique sans précédent chez lui.

(Article paru en anglais le 8 janvier 2020)

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