09/02/2020 reseauinternational.net  8 min #168753

La guerre de Staline contre ses propres troupes (2/3)

Qu'on se le dise, qu'on se le mette bien dans la tête, le haut commandement, l'autorité suprême, n'est jamais pour rien dans une tragédie ou une défaillance quelle qu'elle soit, qu'il s'agisse du fiasco du premier plan quinquennal ou des centaines de milliers de soldats morts sur le Dniepr. Qui plus est, ces malheurs ne sont pas non plus imputables à des raisons objectives, ils sont seulement le fait des intrigues des saboteurs réactionnaires.

Depuis au moins les années trente, on passait son temps à chercher des boucs émissaires, pas toujours au bon endroit, mais on les trouvait quand même. En ce début de guerre, durant l'été, on en trouvait à foison. Le 4 juin 1940, on avait rétabli au sein de l'Armée rouge le grade de général, on en nomma 966. Plus de 50 ont été fait prisonnier durant les tous premiers mois de la guerre : ils devaient envier leurs collègues, les 150 généraux qui sont morts par la suite sur les champs de bataille. Les affres de la captivité se révélant un sort plus sombre que la tombe, du moins, si on s'en tient à ce qui est arrivé aux généraux Pavel Ponedelin et Nikolai Kirillov qui ont, eux aussi, eu les honneurs de l'ordre n° 270. Ils ont stoïquement supporté leurs années de captivité dans les camps en Allemagne. En avril 1945, ils ont été libérés par les Alliés [ceux de l'Ouest] et ont été remis aux Soviétiques. On aurait pu croire que tout avait été oublié, mais on ne leur avait pas pardonné août 1941. Ils ont été incarcérés suite un « contrôle d'État » : après cinq ans à Lefortovo, la prison pour prisonniers politiques, ils ont été passés par les armes le 25 août 1950.

« Le denier acte de sa sinistre purge parmi les militaires aura été pour Staline l'accusation de trahison qu'il a lancé à l'été 1941 à l'encontre de plusieurs généraux du front de l'Ouest dont Pavlov et Klimovskikh, des généraux qui se comporteront pourtant pour la plupart de la manière la plus intransigeante qui soit lors de leur captivité. » On doit cette observation au célèbre chroniqueur de la guerre, Konstantin Somonov, il l'a faite dans les années soixante, mais durant les épreuves du temps de guerre, le dogme absolu était que les prisonniers de guerre (qu'ils soient officiers ou simples soldats) étaient forcément coupables.

Les lois internationales stipulent que la captivité des militaires n'est pas un crime, « la dignité d'un prisonnier de guerre est aussi inviolable que la souveraineté d'un peuple et son sort commande le plus grand respect.» Mais ça, c'était pour les autres, pour nous, ce qui prévalait, c'était l'ordre de Staline n°270.

Si... « au lieu d'organiser la résistance à l'ennemi, des hommes de l'Armée rouge préfèrent se rendre, il faudra les anéantir par tous les moyens possibles, par voie de terre ou par les airs, tandis que leurs familles se verront privées des allocations d'État [c'est-à-dire de leur ration alimentaire]

Les commandants et les commissaires politiques... « qui se rendent à l'ennemi doivent être considérés comme de vils déserteurs dont les familles sont susceptibles d'être arrêtées comme familles de déserteurs ayant violé le serment et trahi la Patrie. »

Quelques lignes seulement, mais elles ont scellé le sort de centaines de milliers d'enfants et de personnes âgées qui sont mortes de faim simplement parce que leur père ou leur fils s'était retrouvé prisonnier.

Quelques lignes seulement, mais elles tombaient comme un verdict pour ceux dont le seul crime était d'avoir attendu une lettre du front.

Ayant parcouru ces lignes, j'ai pris conscience de tout ce qu'elles pouvaient signifier de malheur pour des gens totalement innocents et réalisé d'un coup la douleur secrète des paroles de Nicolaï Romanove lorsqu'il me disait, il y a un quart de siècle, que « la captivité, vous n'êtes pas seul à en pâtir... ».

J'ai compris que le plus terrible pour nos soldats n'était pas de mourir mais d'être « porté disparu » et pourquoi avant chaque bataille, en particulier lorsqu'il fallait franchir une rivière, ils se demandaient les uns les autres : « mon vieux, si je me noie, dis bien que tu m'as vu mort. »

En posant le pied sur le ponton branlant, songeant alors qu'ils pourraient être faits prisonnier, ils jetaient en pensée un regard derrière eux, pas par peur pour leur propre vie, mais tourmentés qu'ils étaient par ce qui arriverait à ceux qui étaient à la maison.

Mais quelle était la faute de ces centaines de milliers de soldats encerclés près de Vyazma lorsque Hitler a lancé l'opération Taifun son offensive sur Moscou ?

« Quoi qu'il arrive n'abandonnez pas vos positions », avait ordonné le général de l'état-major du commandement suprême. Et ils ont fiévreusement creusé des tranchées face à l'ouest tandis que des panzers pointaient déjà leur museau en provenance de l'est. Le général Franz Halder, chef d'état-major de la Wehrmacht sur le front de l'est, notait à cette occasion dans son journal « 4 octobre, 105 jours que la guerre a commencé. L'ennemi s'obstine partout à tenir des secteurs non attaqués s'exposant ainsi à terme à un enveloppement en profondeur. »

Qui était censé apercevoir les divisions de panzers ? Le soldat depuis son petit terrier ou Staline depuis son QG ? Et qu'il fut le résultat ? Qui a été fait prisonnier ? Qui avait trahi la Patrie ? Le soldat évidemment.

En mai 1942, c'est 207 047 hommes et officiers (selon les derniers chiffres) qui se sont retrouvé encerclés à Kharkov. Lorsque Khrouchtchev a pris le pouvoir, c'est Staline qui en été jugé responsable. Puis, lorsque Brejnev est arrivé au pouvoir, on a de nouveau fait porter le chapeau à Khrouchtchev lequel, soit dit en passant, avait à peine été prévenu par Staline de cette défaite qui ouvrait aux Allemands la route vers la Volga. Mais qui avait trahi la Patrie, qui a été fait prisonnier ? Le soldat.

Le 19 mai 1942 sonne le glas de la catastrophe pour notre armée en Crimée. « L'opération de Kertch peut être considérée comme achevée : 150 000 prisonniers, une quantité impressionnante de matériel saisi. » Il s'agit d'un document côté allemand, il en existe aussi un côté soviétique, il est cité par Konstantin Simonov : « J'étais dans la péninsule de Kertch en 1942, les raisons de cette défaite humiliantes me paraissent tout à fait claires. Complète défiance vis-à-vis de l'armée et des commandants sur le front, les ordres stupides et entêtés de Mekhlis : il ne voulait pas qu'on creuse de tranchées pour ne pas saper l'esprit offensif des soldats. »

Le plus proche conseiller de Staline, le chef de la principale administration politique (le GPU), Lev Mekhlis, premier Commissaire de l'armée et de la marine, rentra à Moscou après cette défaite. Et qu'est devenu le soldat ? Il a été fait prisonnier.

Bien sûr, chaque guerre y a ses traitres et ses traîtrises. On peut aussi en trouver parmi les prisonniers de guerre. Mais si on les compare aux millions qu'étaient leurs compagnons de captivité, ils ne représentaient qu'une goutte d'eau dans l'océan. Mais ils existent, certains ont été condamnés pour des tracts comme celui-ci :

Le bilan meurtrier du bolchévisme

Tués durant les années de la révolution et la guerre civile : 2 200 000

Morts de famine ou lors d'épidémies de 1918 à 1921 et de 1932 à 1933 : 14 500 000

Morts dans les camps de travaux forcés : 10 000 000

Certains allaient même jusqu'à dire : je ne vais pas me dresser contre mon peuple, je vais me dresser contre Staline. Mais la majorité de ceux qui rejoignaient des unités de combat fascistes le faisaient avec une seule idée en tête : aussitôt le début des combats, traverser les lignes et rejoindre les troupes amies. Tous n'ont pas réussi à mettre le projet à exécution, mais les faits suivants sont bien connus : le 14 septembre 1943, quand l'issue de la bataille de Koursk était pliée, Hitler a expliqué la défaite par la « trahison d'unités auxiliaires » : de fait, à l'époque, 1 300 hommes, pratiquement un régiment, avaient déserté et rejoint l'Armée rouge dans le secteur sud. « Mais maintenant j'en ai assez » déclara Hitler, « je veux que toutes ces unités soient désarmées sur-le-champ et que toute la bande soit envoyée dans des mines en France. »

On doit reconnaître que c'est Hitler qui avait le plus longtemps rejeté l'idée de créer des unités militaires parmi les prisonniers de guerre soviétiques, et ce, même si dès septembre 1941, le colonel Tresckow avait fait des plans pour constituer une armée forte de 200 000 Russes anticommunistes. Ce n'est qu'à la veille de la bataille de Stalingrad, alors que le nombre de prisonniers atteignait déjà plusieurs millions, que le Führer a enfin donné son accord.

En tout, il a été possible de constituer plus de 180 unités dont 75 composées de Russes, 216 de Cosaques (du Don, du Kouban et du Terek), 42 de de Tatars et de Turkmène de Crimée, 11 de Georgiens, 12 de soldats originaires du nord du Caucase, 12 de soldats originaires d'Azerbaïdjan et 8 d'Arméniens.

Si on regarde la répartition des effectifs selon l'origine nationale, (chiffres arrêtés au 24 janvier 1945) on a : 104 000 Lettons, Tatars de Tatarie, 12 500, Tatar de Crimée, 12 500, 10 000 Estoniens, 7 000 Arméniens, 5 000 Kalmouks. Et les Russes ? Selon les chiffres officiels de l'Amiral Karl Dönitz, au 20 mai 1945, il y avait la 599e brigade russe, 13 000 hommes, la 600e ; 12 000 hommes, et la 650e 18 000 hommes.

Si on additionne tous ces chiffres, on a l'impression qu'ils étaient nombreux à avoir combattu de l'autre côté, mais on doit relativiser, seuls 20 % de ces forces ont réellement participé aux hostilités, elles ont été recrutées parmi une masse de plusieurs millions de prisonniers, et des milliers d'entre eux ont traversé les lignes pour rejoindre des troupes amies.

À noter que les services spéciaux du Reich se sont montrés particulièrement attentifs à former des bataillions composés de non Russe, comme s'ils savaient que les familles des Russes, des bébés aux vieillards risquaient le plus en cas de trahison. Ces services ne pouvaient pas savoir que les autorités russes ne faisaient aucune différence entre ceux qui avaient effectivement combattu aux côtés du Reich, et ceux qui étaient simplement prisonniers : tous étaient considérés comme des ennemis.

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