26/06/2020 usbeketrica.com  9 min #175985

Monnaie du futur : parlons cash

Porte-monnaie électronique, paiement sans contact, néo-banque, paiement mobile, crypto-monnaies... Les solutions de substitution au cash fleurissent ces dernières années, sans pour autant porter le coup de grâce aux espèces sonnantes et trébuchantes. Entre le momentum accumulé dans des pays comme la Suède et l'illustration récente des  risques sanitaires liés à l'utilisation de billets et de pièces, on peut légitimement se demander si la fin du cash n'est pas pour demain. Nous avons posé la question à Marc Schwartz, directeur général de la Monnaie de Paris, et à Laurence Allard, sociologue de l'innovation et des usages numériques.

Usbek et Rica : De mois en mois, les alternatives au cash se multiplient et l'usage des monnaies liquides recule. Les espèces seraient-elles en voie de disparition ?

Laurence Allard : Depuis quelques années, c'est un peu comme si la boîte noire de la monnaie s'était ouverte. Celle qui était hier uniquement frappée et gérée par les États est devenue l'objet de pléthore de projets, des comptes en ligne aux crypto-monnaies, en passant par les néo-banques, les nouvelles monnaies locales, ou encore les dons en ligne. Grâce à ces nouveaux usages d'une monnaie dite « virtuelle », des artistes sont subventionnés par leur public sur une plateforme comme  Tipeee, des citoyens s'associent pour financer le milieu agricole ou partager l'énergie, etc. On retrouve ce que j'appelle la dimension sociale de la monnaie, qui rappelle que cette dernière est avant tout un médium d'interaction et d'échange symbolique. Ces nouveaux usages contribuent aussi à démocratiser la finance et à montrer qu'on peut se la réapproprier en tant que citoyen.

 Michel Chevalet "La carte de crédit, c'est l'argent du futur" | Archive INA

Marc Schwartz : L'évolution des moyens de paiement est incontestable. Depuis sa création en 864 par Charles II le Chauve, la Monnaie de Paris a vu l'apparition des billets de banque au XVIIIe siècle, l'émission des premiers chèques par la Banque de France au XIXe siècle, l'invention de la carte bleue à la fin des années 1960... Mais depuis maintenant douze siècles, la Monnaie de Paris n'a cessé de frapper des pièces. Il se passe un peu la même chose que ce qu'on observe dans les médias : de nouveaux formats apparaissent mais ne font pas disparaître les autres pour autant. Est-ce que, comme le dit la chanson,  « Video killed the radio star » ? Non, la vidéo est arrivée mais la radio ne s'est jamais aussi bien portée.

« Plus de 3 millions de français n'ont pas de carte bancaire, soit environ 5% de la population »

Pour autant, le billet de 500 euros n'est déjà plus édité depuis 2019, et la Banque de France indique que les paiements en cash pourraient reculer de 20% d'ici cinq ans. Quelle est votre analyse ?

Marc Schwartz : On observe une forme de paradoxe : il n'y a jamais eu autant de monnaie fiduciaire (pièces et billets, ndlr) en circulation, et pourtant on observe une croissance très forte du paiement sans-contact, accentuée entre autres par l'arrivée de la pandémie. Ce phénomène s'explique par le fait que nous continuons à mettre chaque année de nouvelles espèces en circulation, qui s'ajoutent donc au volume existant, mais que le volume de commandes de nouvelles espèces baisse année après année. Il y a aussi une question d'usage : certes, il y a une baisse tendancielle des usages pour le paiement en espèces, mais on observe en même temps un renforcement des besoins en espèces pour la thésaurisation (épargne liquide, ndlr).

Laurence Allard : Le rapport de chaque pays à la matérialité de sa monnaie est très contextuel. En Suède, pays pourtant  précurseur sur le cashless, le parlement a voté une loi qui impose aux banques depuis le 1er janvier 2020 de continuer à fournir de l'argent à ses clients, à cause des problèmes d'exclusion bancaire.

Le cashless serait-il trop excluant pour être généralisé ?

Marc Schwartz : Plus de 3 millions de français n'ont pas de carte bancaire, soit environ 5% de la population. Pour la plupart, ce sont des personnes fragiles, âgées ou sous tutelle, des chômeurs en fin de droits ou des migrants. Couper l'accès au cash à ces populations reviendrait à leur interdire d'acheter des biens de première nécessité. De manière générale, le cash est un remède contre l'incertitude. Ce n'est pas un hasard si les périodes de crise s'accompagnent habituellement d'un retour vers l'argent liquide : quand le chômage augmente, que la crise économique guette et que les plans sociaux arrivent, il apparaît comme un moyen sûr d'épargner.

Laurence Allard : En Afrique, c'est la situation inverse. À l'époque de mes recherches sur place au début des années 2010, seulement 5% de la population africaine était bancarisée, faute de structure bancaire et de solvabilité. Puisque ces publics n'intéressaient pas les banques, les porteurs d'offres de monnaie mobile (m-banking) ont pris le relais. Au Kenya notamment, avec le système M-Pesa (pesa signifie « argent » en swahili, ndlr),  le paiement mobile a permis d'inclure financièrement 70% de la population et d'augmenter les revenus de 30% dans les zones rurales.

Numéro de paiement M-Pesa dans un café kényan. / CC Wikipédia

Qui décide de la dématérialisation ou non de la monnaie ? Les utilisateurs, les États ou les entreprises ?

Marc Schwartz : Il y a incontestablement des intérêts économiques privés derrière la dématérialisation de la monnaie. Il n'y a qu'à voir l'intérêt des GAFAM pour le sujet, ou  ce qui se passe en Chine avec Alipay ou Wechat Pay. Pour les grandes plateformes, proposer une offre de paiement permet de garder captifs les utilisateurs dans leurs propres écosystèmes.

Laurence Allard : Il est clair que l'essor du cashless n'est pas lié à une progression naturelle de la technologie. On présente souvent la dématérialisation comme une question technique, alors qu'elle est quasi systématiquement liée à un projet économique, politique ou idéologique, qui n'est d'ailleurs pas nécessairement néo-libéral.

Dans les pays d'Afrique, ce sont les acteurs en place qui ont contribué au développement de la monnaie mobile. C'est ce que j'appelle du « tech philanthropisme », porté par des fondations d'opérateurs mobiles comme Western Union pour M-Pesa, Vodafone ou la Rockefeller Foundation, puis Orange dans un second temps. Google Africa aussi a encouragé la création de services autour de la monnaie avec des concours d'applications (Apps4Africa), ce qui a notamment donné naissance à des calculateurs d'économies pour les femmes désirant accoucher en clinique. Tout ça était porté par des programmes humanitaires : les dispositifs monétaires n'étaient qu'une brique d'un ensemble de services financiers, d'assurance, d'épargne, etc.

Les États contribuent aussi au développement de ces technologies. À l'époque, Hillary Clinton, alors Secrétaire d'État, défendait une politique de smart power, c'est à dire d'influence non plus seulement culturelle, mais technologique. L'essor du mobile banking était aussi encouragé par les États africains car c'était une manière de mettre fin à l'économie informelle et de développer des impôts. En Afghanistan et au Pakistan, le système mis en place par les Américains, appelé cette fois M-Païsa, permettait d'empêcher la corruption et de contrôler les populations.

« Il y a plein de nouvelles manières de rejouer la question du secret bancaire et de recréer le lien de confiance »

Que penser alors des crypto-monnaies, ces monnaies 100% dématérialisées souvent initiées par des individus parallèlement au système des banques traditionnelles ?

Marc Schwartz : Il faut rester vigilant face à des projets comme  Libra (projet de crypto-monnaie et de monnaie virtuelle de Facebook, ndlr), qui traduisent une ambition de développer une alternative à la monnaie publique à l'échelle mondiale. Cela soulève des questions graves en termes de régulation de la sphère financière, et du travail réalisé par les banques centrales pour stabiliser l'économie via le contrôle de l'émission monétaire. Si une monnaie se crée hors de ces circuits, les missions de pilotage de l'économie sortent du cadre des autorités publiques. Heureusement, l'ensemble des ministres des finances et des banques centrales  o  nt réagi lors de l'annonce de la création de libra par Facebook.

Laurence Allard : Dans ses travaux sur la philosophie de l'argent, le sociologue Georg Simmel disait dès 1900 que la question de la confiance était liée à celle du secret. Si l'on compare les banques et les porteurs de crypto-monnaies, on voit deux réponses très différentes apportées à cette question de la confiance : les premières se sont positionnées comme le tiers de confiance, garant du secret bancaire, les seconds ont estimé qu'il n'y avait aucune place pour la confiance et ont délégué à la technique et au chiffrement le maintien du secret. De nouvelles crypto-monnaies adoptent aujourd'hui le secret bancaire de façon mi-humaine, mi-technique :  c'est le cas de la Ğ1 (prononcer June, ndlr), avec laquelle on doit certifier être connu par cinq membres pour pouvoir utiliser le réseau. Il y a désormais, grâce à la fertilité du secteur bancaire, plein de nouvelles manières de rejouer la question du secret bancaire et de recréer le lien de confiance.

Quel avenir imaginez-vous pour la monnaie ? Est-ce qu'une nouvelle crise sanitaire pourrait éradiquer complètement les monnaies physiques ? Ou une panne généralisée pourrait-elle les faire resurgir ?

Marc Schwartz : Je ne crois pas à une société future sans cash. Il y a actuellement 1 350 milliards d'euros en circulation en pièces et billets. Qu'est ce que ça veut dire une société sans cash ? Qu'on va les reprendre, tous ces milliards ? Il est possible que les monnaies fiduciaires continuent à diminuer, mais elles seront toujours présentes parce que c'est une nécessité. La Banque centrale européenne a pris une position identique dans le cadre de ses prévisions à l'horizon 2030. Ceci étant dit, l'activité de la Monnaie de Paris se transforme petit à petit pour pallier la baisse des commandes de monnaie courante. Nous développons les monnaies de collection, des pièces de 10, 20, 50, 250, 1000 et même 5000 euros, qui rencontrent un très fort succès.

Les 5000 unités de la pièce de collection en or « Nature de France » éditée par la Monnaie de Paris, d'une valeur de 1000 euros, se sont écoulées en une semaine. / CC Monnaie de Paris

Laurence Allard : L'opposition systématique entre, d'un côté, les monnaies métallique et papier, et de l'autre les monnaies numériques, a tendance à nous faire oublier que les agences bancaires sont aussi de grandes consommatrices d'électricité. La fabrication des monnaies, le maintien de leurs infrastructures matérielles, leur circulation, le fonctionnement des distributeurs : tout ça reste très dépendant de l'électricité et de l'informatique, et plutôt énergivore. Que l'on se positionne dans un futur technoprogressiste ou, au contraire, effondriste, la monnaie peut prendre tout un tas de facettes, de l'essor de monnaies locales « naturelles » à des monnaies toujours plus dématérialisées, liées à l'artificialisation de l'humain et au transhumanisme. Finalement, la monnaie étant avant tout un médium d'échange, la forme qu'elle prendra dépendra surtout du type de société que l'on choisira.

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