28/06/2020 monde-diplomatique.fr  11 min #176067

Israël-Palestine, un plan de guerre

par Alain Gresh
Mars 2020

Concocté par Washington sans l'implication des Palestiniens, le plan de M. Donald Trump pour la paix au Proche-Orient satisfait aux principales exigences d'Israël. Outre qu'il entérine l'annexion de toutes les colonies et de la vallée du Jourdain - dispositions contraires aux résolutions des Nations unies -, l'« accord du siècle » prive un éventuel État palestinien du moindre attribut de souveraineté.

Ce 28 janvier 2020, à la Maison Blanche, le premier ministre israélien Benyamin Netanyahou, seul à la tribune aux côtés du président américain dont il boit les paroles, affiche une mine réjouie. M. Donald Trump dévoile enfin son « accord du siècle » (1) devant un public acquis : un parterre de juifs ultranationalistes ou religieux et de chrétiens évangéliques extatiques, qui communient dans une ferveur mystique à l'évocation de la Bible, des lieux sacrés du judaïsme et du miracle que représente l'existence d'Israël. La symbiose est totale entre les deux pays : quand le président Trump salue l'un des artisans du plan, M. David Friedman, en disant « votre ambassadeur », on ne sait pas très bien s'il le désigne comme l'ambassadeur américain à Jérusalem ou comme l'ambassadeur israélien à Washington.

Durant cette cérémonie, il est beaucoup question des Palestiniens. Après tout, il s'agit aussi de leur avenir et de celui de leurs terres. Pourtant, non seulement aucun de leurs représentants n'est présent, mais le plan a été concocté sans eux. Il a été rédigé par des Américains - tous sionistes convaincus - et par des Israéliens qui, au mieux, ignorent les aspirations palestiniennes, et au pire les méprisent, comme le confirme l'attribution à Israël d'un tiers de la Cisjordanie. Ce type de grand-messe nous ramène un siècle en arrière, à une époque où, sans que les peuples concernés aient voix au chapitre, des diplomates en costume et haut-de-forme dépeçaient le Proche-Orient entre la poire et le fromage.

C'est ainsi que, le 2 novembre 1917, Arthur James Balfour, ministre des affaires étrangères de l'Empire britannique, disposait de la Palestine en signant une lettre proclamant : « Le gouvernement de Sa Majesté envisage favorablement [d'y établir] un Foyer national pour le peuple juif. » Moins souvent citée, la seconde partie de cette promesse au mouvement sioniste précise : « [Il est] entendu que rien ne sera fait qui puisse porter atteinte (...) aux droits civiques et religieux des collectivités non juives existant en Palestine. » En dépit de cette clause, 90 % de la population est privée de droits politiques et nationaux. Pas plus hier qu'aujourd'hui elle n'a été consultée ; pas plus hier qu'aujourd'hui on ne reconnaît son identité nationale. Cette vision porte un nom : le colonialisme.

Malheur aux vaincus

En 1917, elle constitue la norme. Les empires britannique et français peuvent se croire éternels et dépositaires du droit incontestable de fixer le destin des peuples « inférieurs » d'Asie ou d'Afrique. Un siècle plus tard, le système colonial s'est effondré, ne laissant de regrets que chez quelques nostalgiques de ce « devoir de civilisation » dont se revendiquait Jules Ferry, ou du « fardeau de l'homme blanc » que célébraient les vers de Rudyard Kipling.

Pourtant, chaque paragraphe de la « vision » proposée le 28 janvier par le président Trump exsude cette même mentalité. Certes, le président américain ne peut ignorer que nous ne vivons plus à l'ère coloniale, ce pourquoi il prétend que sa position est équilibrée, puisqu'elle inclut le droit des Palestiniens à avoir leur propre État. Rien de bien nouveau à cela : le président George W. Bush avait déjà reconnu ce droit le 25 juin 2002 (2), et M. Netanyahou lui-même en avait accepté l'idée lors d'un discours en 2009 (3). Il en avait fixé les contours, ceux-là mêmes repris par le plan Trump : quels que soient sa superficie et son découpage (voir  la carte), le futur État palestinien ne disposera d'aucun des attributs associés à un État, à commencer par la souveraineté.

Entériner l'occupation

Entériner l'occupation

Cécile Marin

Pour se justifier, les rédacteurs expliquent, avec un humour involontaire, que « la souveraineté est un concept malléable [« amorphous »] qui a évolué au fil du temps. Avec l'interdépendance croissante, chaque nation choisit d'interagir avec d'autres nations en concluant des accords qui fixent des paramètres essentiels pour chacune ». Précepte paradoxal quand il vient de deux États qui revendiquent d'agir en fonction de leurs seuls intérêts nationaux !

L'État palestinien démilitarisé n'aura aucun contrôle sur ses frontières, ni sur son espace aérien ou maritime. Même les tunnels et les ponts qui relieront les diverses enclaves censées assurer la « continuité du territoire palestinien » seront sous supervision israélienne. Et la moindre décision des Palestiniens sera conditionnée à la « sécurité d'Israël ».

Alors que Tel-Aviv se voit reconnaître par Washington le droit d'annexer de larges portions des territoires occupés après la guerre de juin 1967 - les colonies, sans exception, et la vallée du Jourdain -, cet État palestinien s'étendra sur seulement les deux tiers de la Cisjordanie, ce qui serait déjà, dans la « vision Trump », une formidable concession. « Se retirer d'un territoire conquis lors d'une guerre défensive est une rareté historique. Il faut reconnaître que l'État d'Israël s'est déjà retiré d'au moins 88 % du territoire qu'il avait conquis en 1967. Cette vision prévoit le transfert de territoires importants par l'État d'Israël - territoires sur lesquels le pays a fait valoir des revendications juridiques et historiques légitimes, et qui font partie de la patrie ancestrale du peuple juif. » Dans le monde de MM. Trump et Netanyahou, un voleur qui vous aurait extorqué 300 euros et qui prometterait de vous en restituer 200 démontrerait sa grandeur d'âme.

Car même dans ce futur bantoustan (reconnu comme État seulement dans quatre ans, à la condition qu'Israël donne alors son feu vert), les Palestiniens devront se plier aux exigences de leurs maîtres. Un seul exemple condense la logique d'asservissement à l'œuvre dans le plan. Depuis l'occupation de 1967, les Palestiniens ne peuvent construire librement leurs maisons. Par centaines, leurs logements sont détruits par l'armée israélienne sous mille et un prétextes. Si, dans leur futur « État », les autorités palestiniennes pourront délivrer des permis de construire, les habitations situées « dans les zones adjacentes à la frontière entre l'État d'Israël et l'État de Palestine, y compris la frontière entre Jérusalem et Al-Qods (4), seront soumises à la responsabilité primordiale de l'État d'Israël en matière de sécurité ». Or il suffit d'examiner la carte pour mesurer qu'il n'existera pas de zones qui ne soient « adjacentes à l'État d'Israël ».

Ces restrictions se font, bien sûr, au nom de la « sécurité » - un mot qui revient 167 fois dans le texte, soit deux fois par page en moyenne -, mais de celle d'Israël uniquement. Le pays dispose de l'armée la plus puissante de la région ; il possède l'arme nucléaire ; son aviation peut bombarder le Liban, la Syrie, maintenant l'Irak et, bien sûr, Gaza. En 2019, 133 Palestiniens ont été tués, dont 28 mineurs (5), contre 10 Israéliens, dont un mineur (6). Pourtant, explique le document Trump, « il est irréaliste de demander à l'État d'Israël de faire des compromis en matière de sécurité qui pourraient mettre en danger la vie de ses citoyens ».

Dans sa réécriture de l'histoire, le texte n'évoque que « les guerres défensives, dont certaines de nature existentielle, menées par Israël ». Défensives, l'invasion unilatérale de l'Égypte en 1956 ? la guerre de 1967, dénoncée à l'époque par le général de Gaulle, car Israël avait « tiré le premier » ? l'invasion du Liban en 1982 ?

L'expression Vae victis ! (« Malheur aux vaincus ! ») peut résumer la « vision Trump ». Les prisonniers politiques palestiniens, s'ils ont commis des crimes de sang, ou même s'ils ont simplement conspiré pour en commettre, ne seront pas libérés, même après la paix. Les réfugiés ne pourront pas retourner dans leurs foyers, ne seront pas indemnisés et ne pourront s'installer dans l'État palestinien qu'avec l'accord d'Israël. La direction palestinienne devra aussi « éduquer » son peuple pour en finir avec les « discours de haine » (lesquels n'ont, bien évidemment, pas cours en Israël).

Enfin, les Palestiniens devront reconnaître Israël comme « État-nation du peuple juif », légitimant ainsi la vision sioniste de l'histoire, l'idée qu'ils sont des intrus sur cette terre biblique - fragilisant la situation des quelque deux millions de « Palestiniens de 1948 », souvent appelés « Arabes israéliens », citoyens de seconde zone dans un État juif. Un échange de territoires devrait d'ailleurs repousser 400 000 d'entre eux en dehors des frontières, renforçant le rêve de « pureté ethnique » qui progresse à Tel-Aviv (7).

Dans un article retentissant intitulé « N'appelez pas cela un plan de paix », M. Daniel Levy, ancien négociateur israélien des accords d'Oslo, écrit : « Il y a une différence entre une capitulation et un plan de paix. Mais même les conditions d'une capitulation ont plus de chances d'être durables si elles sont construites de manière à maintenir un semblant de dignité de la partie vaincue. » La « vision » proposée par Washington est un « plan de haine », conclut-il (8).

Au cours de l'histoire récente, les présidents américains ont souvent présenté des « plans de paix » - de celui de Ronald Reagan en 1982 à celui de George H. Bush en 1991. Avec M. Trump, pour la première fois, un de ces plans rejette explicitement les textes adoptés par l'Organisation des Nations unies (ONU), notamment la résolution 242 du Conseil de sécurité de novembre 1967 déclarant l'« inadmissibilité de l'acquisition de territoires par la guerre ». Peut-être ne survivra-t-il pas à l'actuel locataire de la Maison Blanche. Mais, outre qu'il entérine la reconnaissance de Jérusalem comme « capitale éternelle et indivisible » d'Israël - une décision qu'un futur président aura du mal à abroger -, il préconise aussi, avant même le scrutin de novembre aux États-Unis, la mise en place d'une commission américano-israélienne. Celle-ci définira les frontières précises des territoires qu'Israël pourra annexer avec l'aval de Washington.

Dans ce contexte, que peuvent les Palestiniens ? Ils ont certes obtenu le rejet unanime du plan par la Ligue arabe, par l'Organisation de la coopération islamique et par l'Union africaine. Nombre d'opinions publiques ont fait connaître leur mécontentement, comme au Maroc, où des dizaines de milliers de manifestants ont brocardé le plan. Mais peu de capitales arabes se dressent ouvertement contre les États-Unis, et certains, notamment dans le Golfe, aimeraient pouvoir s'y rallier, comme le montre la présence de leurs ambassadeurs à sa présentation. Plusieurs gouvernements occidentaux, dont celui de la France, ont « salué les efforts du président Trump », obéissant à une injonction qui leur avait été faite... avant même qu'ils aient pu étudier le document (9). Et les Palestiniens n'ont pas recueilli assez de soutiens à l'ONU pour faire adopter par le Conseil de sécurité une résolution qui, sans même condamner le plan, rappellerait des principes mille fois entérinés durant les dernières décennies.

Les divisions palestiniennes, le discrédit pesant sur les deux pouvoirs - à Ramallah, siège de l'Autorité palestinienne, et à Gaza, contrôlé par le Hamas - compliquent la mise au point d'une riposte. Après avoir menacé de suspendre la coordination sécuritaire avec Israël, le président Mahmoud Abbas a une fois de plus reculé. Il se confine dans un immobilisme agrémenté de quelques actions diplomatiques, en espérant que le plan mourra de sa belle mort, faute d'interlocuteurs palestiniens.

Car le principal obstacle au plan, ce sont les Palestiniens unanimes, qui s'accrochent à leurs droits comme ils s'accrochent à leurs terres et qui refusent de reconnaître leur défaite (10). Cette résistance, ni Israël ni les États-Unis ne sont capables d'en venir à bout, d'autant que la moitié des habitants du territoire historique de la Palestine sont des Palestiniens.

En 1989, l'historien américain David Fromkin publiait un livre intitulé « Une paix pour en finir avec toute idée de paix » (11). Il y étudiait la manière dont les puissances européennes avaient dépecé le Proche-Orient et livré la Palestine à la colonisation juive, au détriment des aspirations de ses peuples. Il y notait que « le principal fantasme britannique sur le Proche-Orient - selon lequel cette région souhaite être gouvernée par la Grande-Bretagne, ou avec son aide - s'est heurté au mur de pierre de la réalité ». Ce « fantasme » a provoqué des millions de morts. Un siècle plus tard, la « vision » de M. Trump relève de la même illusion et promet les mêmes conséquences.

(1) «  Peace to prosperity : A vision to improve the lives of the Palestinian and Israeli people » (PDF), Maison Blanche, Washington, DC, janvier 2020.

(2) «  Full text of George Bush's speech », The Guardian, Londres, 25 juin 2002.

(3) Benyamin Netanyahou, discours au Begin-Sadat Center for Strategic Studies, université Bar-Ilan, Ramat Gan (Tel-Aviv), 14 juin 2009.

(4) Al-Qods, nom arabe de Jérusalem, désigne ici la future capitale palestinienne, qui ne serait ni la Ville sainte ni sa partie est, mais ses faubourgs actuels.

(5) «  The year in review : Israeli forces killed 133 Palestinians, 28 of them minors », B'Tselem, Jérusalem, 1er janvier 2020.

(6)  Israel-Palestine Timeline.

(7) Cf. Sylvain Cypel, «  En quête du "gène juif" », Orient XXI, 5 février 2020.

(8) Daniel Levy, «  Don't call it a peace plan », The American Prospect, 30 janvier 2020.

(9) Georges Malbrunot, «  Comment les États-Unis ont demandé à la communauté internationale de soutenir leur plan israélo-palestinien », Le Figaro, Paris, 1er février 2020.

(10) Lire « La Palestine, toujours recommencée », Le Monde diplomatique, juin 2017.

(11) David Fromkin, A Peace to End All Peace : The Fall of the Ottoman Empire and the Creation of the Modern Middle East, Henry Holt, New York, 1989.

 monde-diplomatique.fr

 Commenter