29/06/2020 3 articles reporterre.net  9 min #176111

Fessenheim : après l'arrêt définitif de la centrale, beaucoup de questions subsistent

Dans la nuit de lundi 29 juin, le deuxième réacteur de la centrale nucléaire de Fessenheim sera définitivement arrêté. Quelles sont les conséquences sociales de cette fermeture ? Comment se déroulera le démantèlement ? Quel avenir pour le site ? Reporterre fait le point.

  • Pourquoi le second réacteur de la centrale nucléaire de Fessenheim est-il mis à l'arrêt ?

Il aura fallu huit ans. En 2012, François Hollande, alors candidat à l'élection présidentielle,  promettait de fermer la doyenne des centrales nucléaires françaises, d'ici la fin de son mandat - conformément à  un accord signé entre le Parti socialiste (PS) et Europe Écologie - Les Verts en novembre 2011. Une fois élu, il n'avait fait que repousser l'échéance, notamment  en conditionnant l'arrêt de Fessenheim à la mise en service de l'EPR de Flamanville. C'est finalement Emmanuel Macron qui, reprenant à son compte  les objectifs de la loi de transition énergétique de 2015, a tranché : en février 2019, son ministre de la transition écologique François de Rugy  a annoncé la fermeture de la centrale alsacienne en 2020. C'est désormais chose (presque) faite : un premier réacteur a été mis à l'arrêt dans la nuit du 21 au 22 février, et le second devrait s'éteindre définitivement ce lundi 29 juin à 23 h 30.

EDF et les opposants à cette fermeture - certains élus locaux et les salariés de la centrale en tête - ont fustigé une décision politique sacrifiant un équipement en parfait état de fonctionnement et rentable. Faux, répliquent les antinucléaires. « La centrale accumule les problèmes non résolus : les générateurs de vapeur ont été forgés dans un acier défectueux, ce qui l'oblige à fonctionner en mode dégradé ; les piscines d'entreposage du combustible ne sont pas bunkérisées alors qu'il y a un aérodrome juste à côté de la centrale, énumère à Reporterre André Hatz, président de l'association  Stop Fessenheim. Après l'accident nucléaire de Fukushima, l'ASN [Autorité de sûreté nucléaire] a imposé une remise à niveau des équipements de sûreté de toutes les centrales françaises. EDF s'est vu imposer de renforcer et rendre étanche le radier - le socle en béton sur lequel repose le réacteur et censé faire barrière avec le sous-sol en cas de fusion du cœur et de déversement du magma radioactif hors de la cuve - qui ne faisait qu'un mètre et demi d'épaisseur. Coincé par un manque de place au-dessus et la plus grande nappe phréatique d'Europe en-dessous, il n'a pu rajouter que cinquante centimètres de béton. EDF savait que ça ne suffirait pas pour que la centrale réussisse sa quatrième visite décennale et continue à fonctionner au-delà de ses quarante ans, et a accepté de la fermer. »

Devant la centrale de Fessenheim, le 19 février 2020. 

L'électricien a tout de même négocié de généreuses indemnisations. Le contrat qu'il a signé avec l'État comporte deux volets : 400 millions d'euros versés « sur une période de quatre ans suivant la fermeture de la centrale », comprenant notamment les dépenses de post-exploitation ainsi que les coûts de démantèlement et de reconversion du personnel, et d'autres versements ultérieurs, chiffrés à environ 4 milliards d'euros selon le réseau Sortir du nucléaire, censés couvrir un « éventuel manque à gagner » incluant « les bénéfices qu'auraient apportés les volumes de production futurs (...) jusqu'en 2041 », selon EDF. Ulcérées par cette clause qui tablait sur un fonctionnement de Fessenheim jusqu'à ses 64 ans,  des associations écologistes ont déposé une plainte en novembre 2019 et réclamé une enquête à la Commission européenne pour « aide d'État ». De son côté, la Cour des comptes a publié en mars  un rapport très sévère sur le coût de cette mise à l'arrêt.

  • Quelles conséquences sociales pour les salariés, les sous-traitants de la centrale et le territoire ?

À Fessenheim,  jusqu'à 2.000 personnes - le quart de la population - ont vécu directement ou indirectement de la centrale. En février, lors de la mise à l'arrêt du premier réacteur,  il restait encore 645 agents EDF et un peu moins de 300 agents prestataires sur le site. Sur ces effectifs,  seuls 60 salariés resteront pour le démantèlement de la centrale vers 2024. La fermeture de la centrale représente aussi un manque à gagner fiscal de 6,3 millions d'euros annuels, dont 3,4 qui bénéficiaient directement au territoire.

Un « projet d'avenir » a bien été signé début 2019 avec l'ambition de faire de cette zone un modèle de reconversion industrielle et énergétique. Mais à l'approche de l'arrêt définitif de la centrale, nombre d'élus locaux, parmi lesquels le député LR et président de la mission parlementaire sur la fermeture Raphaël Schellenberger, le président de la région Grand Est Jean Rottner et la présidente du Haut-Rhin Brigitte Klinkert, pestent à tout va contre « l'indifférence de l'État ».

Devant la centrale de Fessenheim, le 18 février 2020. 

André Hatz se dit accablé par tant de mauvaise foi : « Aucune centrale n'est éternelle. Depuis 2012, il est clair que cette centrale va fermer. Avant même l'élection de François Hollande, nous avions suggéré aux élus locaux la création d'une usine de mâts et de pales d'éoliennes, qui auraient pu remonter jusqu'à Rotterdam et ses îles via le transport fluvial. Nous avons aussi attiré leur attention sur la proposition d'industriels allemands voisins de créer une zone d'activité binationale à la place de la centrale. Malheureusement, le maire comme le gouvernement n'ont jamais donné suite à ces différentes pistes. »

  • Comment s'annonce le démantèlement du site ?

Le démantèlement des deux réacteurs de la centrale  se déroulera en trois étapes. La première, d'une durée de cinq ans, est la mise à l'arrêt définitive du réacteur avec le retrait du combustible nucléaire, la vidange des circuits et le démontage des installations non nucléaires. S'ensuivra à partir de 2025 le démantèlement à proprement parler, d'une durée de quinze ans : démontage de tous les équipements et bâtiments non nucléaires, conditionnement et acheminement des déchets vers des centres de stockage d'abord, puis démontage du réacteur et évacuation de ses composantes ensuite. Le chantier sera achevé en 2041 et coûtera près d'un milliard d'euros pour les deux réacteurs, a évalué EDF.

Ça, c'est pour la théorie. En pratique, dès la déclaration d'arrêt de la centrale en septembre 2019, EDF a remis à l'ASN un plan de démantèlement. Mais pour l'instant,  ce dernier a été jugé d'un niveau de détail « insuffisant, compte tenu du délai très proche de l'arrêt définitif des réacteurs. Les demandes de compléments concernent notamment la justification du scénario de démantèlement et de ses opérations préparatoires, l'état des équipements qui seront employés pour les opérations de démantèlement, ainsi que la gestion des déchets », selon le gendarme du nucléaire.

Le scénario proposé par EDF ne convainc pas non plus les associations antinucléaires locales. « EDF propose un démantèlement low cost consistant à abandonner les fondations de la centrale en les recouvrant d'un mètre de terre et de gravats issus de la démolition de ses parties supérieures. Or, au bout d'une centaine d'années, le béton se délite et le risque de contamination de la nappe phréatique en-dessous est réel », s'inquiète André Hatz.

  • La centrale sera-t-elle remplacée par une nouvelle installation nucléaire ?

C'est la question qui inquiète les associations antinucléaires locales. En effet, un communiqué du 21 février, le ministère de la transition écologique assure que « le gouvernement a réaffirmé sa volonté de créer à Fessenheim un centre d'excellence du démantèlement nucléaire, s'appuyant sur un technocentre pour le recyclage des matériaux métalliques très faiblement radioactifs.  Le gouvernement a prévu d'adapter la réglementation pour permettre la valorisation de ces déchets dans le cadre de la cinquième édition du Plan national de gestion des matières et déchets radioactifs [PNGMDR] ».

André Hatz, président de Stop Fessenheim et l'une des figures de proue du mouvement antinucléaire régional.

Il s'agirait d'une petite révolution. En effet, en France, tous les déchets issus d'une zone non nucléaire, quel que soit leur niveau de radioactivité, sont considérés comme des déchets non valorisables et stockés dans différents centre de l'Agence nationale des déchets radioactifs (Andra). Ceci, en dépit d'une directive européenne qui définit des « seuils de libération » - des niveaux de radioactivité en-deçà desquels les déchets peuvent être décontaminés et vendus comme matériaux valorisables aux filières industrielles conventionnelles. Si la France s'alignait sur cet usage européen, comme le prévoit le dernier PNGMDR, cela rendrait possible et même rentable  la création d'un tel technocentre à Fessenheim. Il servirait d'abord à recycler les métaux irradiés issus du démantèlement des réacteurs alsaciens, puis des  quatorze réacteurs français qui doivent être arrêtés d'ici 2035, voire de réacteurs européens en cours de démantèlement.

Pour l'heure, rien n'est fait. Le 8 janvier, lors d'une audition à l'Assemblée nationale, la ministre de la transition écologique Élisabeth Borne avait expliqué que les Allemands ne voulaient pas du projet et qu'EDF n'avait pas encore arrêté sa décision quant au lieu d'implantation de ce technocentre - le site du Tricastin avait également été évoqué. Mais les écologistes locaux sont déterminés à batailler ferme contre ce projet : « Le problème, c'est que même après un traitement chimique et la fonte de l'acier, la radioactivité résiduelle dans le métal est hétérogène et peut rester élevée par endroits, alerte André Hatz. Imaginez que cet acier soit ensuite remis dans le circuit normal, pour la fabrication de casseroles, fourchettes, couteaux, cadres de vélo ou de poussettes... Au fur et à mesure que les volumes recyclés augmenteront, la quantité de radioactivité dans l'environnement augmentera aussi. »


Source : Emilie Massemin (Reporterre)

Photos :
chapô : Vue aérienne de la centrale nucléaire de Fessenheim prise le 21 février 2020. SEBASTIEN BOZON / AFP
Fessenheim en février 2020. © Christoph de Barry/Reporterre

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