
par Antoine Marcival
Certains prédisaient que le second mandat du milliardaire Donald Trump serait débridé et que son mouvement MAGA viendrait à bout de l'État profond US. Assurément, l'audace du président américain ne paraît pas avoir de limites. Mais pas dans le sens anticipé. Soutien inconditionnel de la colonie juive sioniste en Palestine occupée, complice direct du génocide en cours dans la bande de Gaza, pseudo-faiseur de paix et véritable manipulateur sans parole et sans honneur contre l'Iran et dans le conflit entre la Russie et les néo-nazis ukrainiens, Trump ajoute un nouvel «exploit» à son tableau de chasse : le rapt, tel un vulgaire bandit de western, du président constitutionnel du Venezuela Nicolas Maduro. Le tort du président vénézuélien : être chaviste, appliquer une politique dans la continuité de l'ancien président assassiné Hugo Chavez, s'appuyer sur la nationalisation du secteur pétrolier et redistribuer les richesses du pays en direction des pauvres. Autre élément : l'extraordinaire mouvement démocratique que représente le communalisme, voulu par Hugo Chavez et qui compte actuellement des milliers de communes autogérées. Un exemple de démocratie réelle qui fait craindre à l'Occident que ses «démocraties» n'apparaissent bientôt que pour ce qu'elles sont : des ploutocraties toujours plus tyranniques où les gouvernants, élus de façon plus ou moins frauduleuse, sont totalement au service des milliardaires.
Que les trumpistes ou anciens trumpistes se rassurent néanmoins : dans le portrait de famille des présidents américains, l'abject Donald Trump ne dépare pas, au milieu d'une ribambelle de crapules sans foi ni loi, cumulant les coups d'État, les invasions militaires et les attentats sous fausse bannière destinés à placer sous la coupe réglée de leur empire de la honte et du sang le continent latino-américain.
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Cet article reprend l'entrée no 8 de l'essai Index obscurus : deux siècles et demi de complots 1788-2022, publié aux éditions JC Godefroy en janvier 2024. Ce livre s'attache à démontrer combien l'utilisation péjorative du terme «complotiste» n'a pas de sens : les complots, très souvent par le biais d'attentats sous fausse bannière, pullulent dans l'histoire humaine, et particulièrement dans l'histoire occidentale moderne.
À la fin du XIXe siècle, les États-Unis doivent moderniser leur flotte s'ils veulent pouvoir prolonger leur domination sans partage ou presque sur les Amériques. Cuirassé militaire, l'USS Maine est un navire construit afin de s'aligner sur les développements récents de la marine brésilienne. Il s'agit en particulier de doter la marine étasunienne d'un navire équivalent au cuirassé Riachuelo, arrivé au sein de la flotte brésilienne en 1883. Le Brésil est en effet le plus en avance à cette époque et le plus susceptible d'organiser la contestation de l'hégémonie américaine dans cette partie du monde. Des délais anormalement longs de fabrication, de livraison et d'armement font cependant que, au moment où l'USS Maine est enfin mis en service, au mois de septembre 1895, sa technologie est déjà dépassée.
Obsolète, le navire est malgré tout envoyé en janvier 1898 à La Havane. L'île de Cuba, sous domination espagnole, vit alors sa seconde guerre d'indépendance, vingt ans après la fin d'un premier conflit entre indépendantistes cubains et fidèles à la couronne espagnole. Un conflit qu'on appela «Guerre des Dix Ans» et qui se solda par le maintien de la domination espagnole. L'USS Maine est envoyé sur place, officiellement pour «protéger les intérêts américains». Les États-Unis suivent en effet de près un conflit qui se déroule à 170 kilomètres des côtes de Floride et qui pourrait conduire à évincer un rival européen de la zone des Amériques. Le président américain William McKinley ne s'est notamment pas privé d'évoquer, dans son discours annuel sur l'état de l'Union prononcé au mois de décembre 1897, la situation sur l'île de Cuba et l'intérêt que pourraient trouver les États-Unis à s'ingérer dans le conflit. Avec l'envoi de l'USS Maine, il s'agit pour le président McKinley de signifier aux Espagnols qu'ils sont prêts à s'investir davantage militairement.
Qu'on ne se méprenne pas : l'offre de service concerne bien l'Espagne, que les États-Unis se proposent d'aider afin de rétablir l'ordre dans l'île, et non les indépendantistes cubains. La proposition est néanmoins refusée, les Espagnols ayant très vite compris qu'inviter les Américains à Cuba, c'était en quelque sorte faire rentrer le loup dans la bergerie. C'est que Washington joue un double jeu, reprochant à l'Espagne de ne pas mettre fin à une insurrection qui nuit beaucoup aux affaires tout en finançant les achats d'armes des insurgés. Les Espagnols ne peuvent toutefois pas refuser l'arrivée de l'USS Maine, qu'ils font saluer par les forts et les navires militaires amarrés à La Havane. N'ayant pas oublié l'histoire de sa propre indépendance, l'opinion publique étasunienne est pour sa part résolument du côté des indépendantistes cubains. On brûle à New York l'effigie du féroce général espagnol Valeriano Weyler dont les camps de reconcentración, visant à enfermer les civils qui se trouvaient dans les zones de combat et à les empêcher de soutenir les insurgés, pourraient avoir fait jusqu'à cent mille victimes entre 1896 et 1898. Si Grover Cleveland, président jusqu'en 1897, était contre une intervention à Cuba, le président McKinley y est beaucoup plus favorable et l'envoi de l'USS Maine va assurément dans le sens de cette inclination. Comment cependant obtenir le prétexte qui fera définitivement basculer l'opinion en faveur de la guerre ?
Dans la soirée du 15 février 1898, tandis que les marins à son bord ont déjà regagné leurs quartiers de nuit, l'USS Maine - amarré depuis le début du mois au port de La Havane - est touché par une violente déflagration à l'avant de sa coque. L'incendie fait rage et le croiseur s'enfonce peu à peu dans les eaux du port. Sur les 355 hommes du navire, 253 sont tués par l'explosion ou bien se noient. Les journaux des magnats de la presse William Randolph Hearst (qui donnera le «Charles Foster Kane» d'Orson Wells) et Joseph Pulitzer (le créateur du prix du même nom) font dès cet instant retentir les canons de la guerre, à coups d'enquêtes bâclées et de fausses nouvelles. Une anecdote célèbre rapporte qu'au début de l'année, alors que le dessinateur du New York Journal envoyé à La Havane s'impatientait de n'avoir rien de croustillant à se mettre sous la dent, écrivant à William Hearst : «Il n'y a pas de guerre ici, je demande à être rappelé», son patron lui aurait câblé en retour : «Restez. Fournissez les dessins, je vous fournis la guerre». De fait, la perspective d'une guerre est une aubaine pour des journaux à fort tirage comme le New York Journal fonctionnant grâce au sensationnalisme. Une nouvelle en particulier va très vite se répandre : l'USS Maine a explosé à cause d'une mine sous-marine installée par les Espagnols sous la coque du navire. L'hypothèse d'une explosion dans la soute à poudres du navire, interne à celui-ci donc, est en revanche totalement exclue.
Parce que l'explosion de l'USS Maine fournissait d'emblée une justification à l'entrée en guerre des États-Unis au côté des insurgés cubains, les Espagnols n'avaient évidemment aucun intérêt à provoquer celle-ci. Le capitaine général Ramón Blanco y Erenas, chargé de gouverner Cuba pour l'Espagne, propose d'ailleurs immédiatement de créer une commission d'enquête au côté des Américains. Fin de non-recevoir du côté de Washington qui tient décidément à sa thèse de la mine sous-marine espagnole. Les enquêteurs espagnols reçoivent l'interdiction d'investiguer l'épave du USS Maine.
Il faudra treize longues années pour que la commission d'enquête américaine finisse par déterminer que l'explosion a eu lieu dans la salle des machines, rendant donc caduque la thèse de la mine sous-marine espagnole. Quant à savoir ce qui a explosé dans ladite salle des machines, la commission garde le silence à ce sujet. L'hypothèse privilégiée aujourd'hui avance l'idée d'une «combustion spontanée» ayant eu lieu dans le magasin de poudres - hypothèse à peine plus crédible à vrai dire que la mine sous-marine espagnole. Quant à la possibilité que les Américains aient piégé eux-mêmes la salle des machines d'un navire déclassé avant même d'avoir été mis en service - une hypothèse qui ne manque assurément pas de crédit, notamment parce qu'elle fait sens par rapport aux bénéfices que vont tirer les États-Unis de l'explosion de l'USS Maine -, elle est généralement pudiquement écartée.
Au lendemain de l'explosion, les États-Unis s'empressent de placer sous blocus l'île de Cuba. L'Espagne n'a plus d'autre choix que de leur déclarer la guerre, chose faite le 25 avril 1898. Celle-ci va être courte et, le 17 juillet, les forces espagnoles doivent capituler. Les Cubains, désormais libérés de la tutelle espagnole, devront néanmoins attendre 1902 pour que Washington accepte de retirer son gouvernement militaire de l'île et reconnaisse son indépendance. Encore celle-ci reste-t-elle de pure forme, l'amendement Platt - voté le 2 mars 1901 par le Congrès des États-Unis et intégré à la constitution cubaine - instituant un droit d'ingérence sur l'île. Il faudra en vérité attendre le 1er janvier 1959, lorsque l'armée révolutionnaire conduite par Fidel Castro rentrera dans La Havane et provoquera la chute du dictateur pro-US Fulgencio Batista, pour que Cuba puisse véritablement se considérer comme indépendante.