
par Antoine Marcival
Vendu par le mouvement MAGA comme le combattant ultime face à l'État profond, le fétide Donald Trump s'est définitivement révélé pour ce qu'il est : un milliardaire sociopathe, mafieux, génocidaire, manipulateur et chaque jour plus incontrôlable. Le rapt du président élu du Venezuela Nicolas Maduro (et de son épouse Cilia Flores) figure assurément et dès à présent très haut dans les actes les plus abjects de l'empire US accomplis en Amérique latine. Mais que les trumpistes ou ex-trumpistes se rassurent : dans le portrait de famille des présidents américains, Donald Trump ne dépare assurément pas, au milieu d'une ribambelle de crapules sans foi ni loi, cumulant les coups d'État, les invasions militaires et les attentats sous fausse bannière destinés à placer sous la coupe réglée de leur empire de la honte et du sang le continent latino-américain.
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Cet article reprend l'entrée no 19 de l'essai Index obscurus : deux siècles et demi de complots 1788-2022, publié aux éditions JC Godefroy en janvier 2024. Ce livre s'attache à démontrer combien l'utilisation péjorative du terme «complotiste» n'a pas de sens : les complots, très souvent par le biais d'attentats sous fausse bannière, pullulent dans l'histoire humaine, et particulièrement dans l'histoire occidentale moderne.
Le président américain James Monroe prononça le 2 décembre 1823 un discours qui resta célèbre sous le nom de «Doctrine Monroe». Celle-ci établissait que, désormais, les pays européens ne devraient plus intervenir dans les affaires des Amériques, à charge en retour pour les États-Unis de ne pas intervenir dans les affaires européennes. Ce qu'on pourrait résumer de la sorte : «Laissez-nous agresser, coloniser, exploiter en paix nos voisins d'Amérique latine, et nous détournerons les yeux concernant vos propres agissements en Afrique et en Asie». En 1845, la doctrine Monroe se voit complétée par l'idée messianiste et passablement fumeuse de «destinée manifeste». Afin de justifier l'annexion du Texas, qui est à cette époque mexicain, le journaliste John O'Sullivan parle de la conquête vers l'ouest des États-Unis comme d'une mission d'ordre divin : «C'est notre destinée manifeste de nous déployer sur le continent confié par la Providence pour le libre développement de notre grandissante multitude». À la suite du traité de Guadalupe Hidalgo du 2 février 1848, traité qui met fin à la guerre américano-mexicaine et à l'occupation du pays par les troupes US, le Mexique perd 40% de son territoire. Entre 1891 et 1912, les États-Unis interviendront militairement près de vingt fois, à Haïti, au Nicaragua, à Porto Rico, au Nicaragua, au Venezuela, en République dominicaine, en Colombie, au Guatemala, au Honduras et au Chili. Une vilaine habitude qui va également marquer toute la seconde moitié du XXe siècle, en commençant par le Guatemala.
Le Guatemala est un État né au XIXe siècle. Le 1er juillet 1823, face aux volontés d'annexion du Mexique, la Fédération de l'Amérique centrale fut créée. Elle regroupait alors les États du Guatemala, du Salvador, du Honduras, du Costa Rica et du Nicaragua. Mais cette fédération connut de nombreux conflits en son sein et les cinq nations qui la composaient se déclarèrent indépendantes au cours des années 1838 et 1839. Le Guatemala naît officiellement le 19 novembre 1839. Le pays attire dès lors des colons belges et allemands. Les présidences de Miguel Garcia Granados et de Justo Rufino Barrios entre 1872 et 1885 lui permettent de se doter d'une nouvelle constitution, de se développer économiquement et d'instituer l'école laïque gratuite et obligatoire. Par la suite, le pays connaît au contraire la dictature de Manuel José Estrada Cabrera, entre 1898 et 1920. C'est en particulier sous le pouvoir de Cabrera que la compagnie US d'exportation de fruits, l'United Fruit Company, s'implante au Guatemala et provoque un appauvrissement dramatique des paysans guatémaltèques, imposant des conditions de travail proches de l'esclavage.
Suivent les juntes militaires de José Maria Orellana, Lazaro Chacon et surtout Jorge Ubico, entre 1931 et 1944, admirateur de Mussolini et de Franco qui fait régner un ordre de fer sur le Guatemala, retire le droit de vote aux illettrés (soit les trois quarts de la population, principalement des descendants des Mayas) et accentue un peu plus encore l'emprise de l'United Fruit Companysur le pays. Ubico est cependant renversé par la révolution de 1944. S'ensuit la présidence de Juan José Arévalo qui, malgré de multiples tentatives de coups d'État (Arévalo en décomptera lui-même trente-deux), instaure de nombreuses réformes sociales. Il fait voter entre autres l'abolition du servage, évidemment au grand désarroi de l'United Fruit Company et de ses actionnaires étasuniens, particulièrement Allen Dulles qui dirige à cette époque la CIA et son frère John Foster Dulles, à la tête du département d'État. L'un des principaux faits d'armes des deux hommes - trop peu connu - fut d'œuvrer, dans les années 1930, aux côtés du milliardaire eugéniste John D. Rockefeller, finançant et équipant l'armée nazie.
Jacobo Arbenz succède en 1951 à Arévalo et entreprend des réformes agraires. Une loi - le «décret 900», promulgué en mai 1952 - entreprend notamment d'exproprier (avec dédommagement) les terres en friche des immenses latifundias (nom qui sert à désigner les grandes propriétés agricoles en Amérique latine) afin de les redistribuer à des familles de paysans pauvres : 2% de la population contrôlent alors 72% des terres arables du pays. Cette loi provoque l'ire des grands propriétaires terriens guatémaltèques, de l'United Fruit Company (85% des terres que possédait la compagnie américaine étaient inexploitées) et de certains officiers de l'armée du Guatemala condamnant une réforme d'inspiration «communiste». Une première opération menée par la CIA pour renverser Arbenz est lancée en septembre 1952 : l'opération PBFortune (cryptonyme utilisé par l'agence étasunienne ; «PB» sont les deux lettres qui désignent le Guatemala). Ce plan reçoit le soutien des dictateurs de droite soutenus par les États-Unis Somoza au Nicaragua, Trujillo en République dominicaine et Jiménez au Venezuela. Le président du Honduras Galvez, qui organisera dans son pays une répression sanglante lors d'une grève des travailleurs de l'United Fruit Company, fait également partie des comploteurs. Un cargo de la compagnie US prétendument chargé de «machines agricoles» doit notamment convoyer des armes jusqu'au Guatemala. Le plan cependant avorte.
Il est suivi en août 1953 par l'opération PBSuccess, autorisée par le président Eisenhower, très satisfait des résultats de l'opération Ajax tout juste achevée en Iran. C'est Franck Wisner, directeur de la CIA, qui s'occupe d'organiser l'opération. Quant au principal relais étasunien au Guatemala, le rôle revient à Castillo Armas, officier de l'armée qui avait déjà tenté un coup d'État en 1949 puis s'était trouvé au centre de l'opération PBFortune finalement avortée. Des camps d'entraînement de mercenaires et de miliciens sont installés au Nicaragua et au Honduras, deux pays dont les despotes sont à la solde des États-Unis. Commence également une guerre psychologique d'ampleur, trait que l'on retrouvera par la suite dans tous les conflits et renversements de gouvernements entrepris par la CIA et les États-Unis. L'opération PBSuccess est précédée par une vaste campagne médiatique internationale destinée à décrédibiliser le gouvernement de Jacobo Arbenz et ses prétendus sponsors communistes. Aux États-Unis, on est en pleine période de délire maccarthyste et de «Peur rouge» : les époux Rosenberg ont été exécutés sur la chaise électrique en juin 1953 et Charlie Chaplin lui-même a été visé par plusieurs enquêtes, jusqu'à voir son visa annulé en septembre 1952. L'Église catholique du Guatemala donne pour consigne à ses prêtres de diffuser dans leurs sermons des messages dénigrant la politique du gouvernement d'Arbenz. L'Organisation des États américains (OEA), organisme prétendument intercontinental, mais qui prend ses ordres à Washington, désigne le Guatemala comme la porte d'entrée du communisme en Amérique latine. La presse américaine relaie sans aucune distance la propagande hostile au gouvernement d'Arbenz. Guillermo Toriello, ministre des Affaires étrangères du Guatemala, en vient à dénoncer une «internationalisation» du maccarthysme sévissant aux États-Unis. Des centaines d'articles publiés par l'US Information Agency sont complaisamment diffusés dans les journaux des pays d'Amérique latine. La radio Voice of Liberation - sur le modèle de Radio Free Europe diffusée dans les pays du bloc de l'Est - commence à émettre à partir de mai 1954, relayant des messages qui appellent la population guatémaltèque à se soulever contre le «tyran communiste» Arbenz. Si la radio prétend émettre depuis la jungle, l'antenne se trouve en vérité en Floride même. La peur s'installe au Guatemala, avec l'envoi aux principaux soutiens du gouvernement Arbenz de bombes factices ou de mini-cercueils.
Le 15 juin 1954, Castillo Armas lance ses forces de mercenaires. Des avions américains décollent avec pour objectif d'attaquer la capitale Ciudad de Guatemala (Guatemala City). Le port de Puerto San José est bombardé au napalm. La ville de San Pedro de Copan au Honduras est attaquée par erreur, mais la CIA parvient sans trop de difficultés à diffuser dans la presse l'«information» qu'il s'agissait d'une attaque de l'armée du Guatemala et du «tyran» Arbenz. Les golpistes font néanmoins face à une forte opposition populaire. Ce sont des dockers qui font reculer les sicaires de la CIA à Puerto Barrios. Nombre de paysans - soutien essentiel du gouvernement depuis la loi agraire - s'emploient pour récupérer avant les mercenaires d'Armas les armes envoyées par les Américains. Croyant nécessaire de ne pas perdre le soutien de l'armée - soutien qui ne durera pourtant que quelques jours -, Arbenz refuse toutefois d'armer la population. Tandis que le Guatemala obtient la convocation du conseil de sécurité de l'ONU, les États-Unis se défendent et affirment leur hostilité foncière face à toute forme d'impérialisme... La menace d'une intervention directe de l'armée US va cependant finir par avoir raison du président Arbenz. Pressé par son chef d'état-major, le colonel Diaz, Arbenz démissionne le 27 juin 1954 et se réfugie dans l'ambassade du Mexique. Castillo Armas prend alors le contrôle de l'armée du Guatemala.
Contrairement à l'opération PBFortune, l'opération PBSuccess est donc une réussite. Armas est élu président avec 99% des voix en octobre 1954, au cours d'une élection où seul le MLN (Mouvement de Libération Nationale), parti d'extrême droite regroupant militaires et latifundistes, est autorisé à se présenter. Le nouveau «président» arbore volontiers une moustache en brosse à dents, sur le modèle de celle que portait le très admiré Adolf Hitler. À la suite du coup d'État, le Guatemala est soumis à un véritable climat de terreur. Des camps d'internement sont construits. Toute personne soupçonnée d'être communiste peut être arrêtée, torturée et éliminée. Partis politiques, syndicats et organisations paysannes sont interdits, le droit de vote est retiré aux analphabètes (dans les faits les populations pauvres et paysannes), la réforme agraire d'Arbenz, ou «décret 900», est abrogée. Non seulement l'United Fruit Company récupère les terres en friche qui avaient été distribuées aux paysans pauvres, mais elle obtient également la propriété de plusieurs milliers d'hectares supplémentaires.
La résistance pourtant s'organise. Le tyran Armas est abattu d'un coup de revolver le 26 juillet 1957, par un militant de gauche infiltré dans sa garde présidentielle, Romeo Vásquez Sánchez. La résistance paysanne entre en guérilla. Cela n'empêche hélas pas les gouvernements répressifs pro-US, élus de façon frauduleuse il va sans dire, de se succéder, parmi lesquels se distinguent celui de Julio Mendez au cours duquel, avec l'appui des Bérets verts américains, le pays connaît près de 8000 assassinats politiques entre 1966 et 1968, et celui du colonel Osario, qui remplace Mendez en 1970 et impose un terrorisme d'État avec l'appui d'escadrons de la mort paramilitaires faisant vingt mille victimes en quatre ans. Israël va devenir un allié étroit des dictateurs guatémaltèques, leur fournissant armes, conseillers militaires et matériel afin de découvrir les caches des guérilleros.
Les exactions à caractère fasciste et raciste franchissent encore un palier supplémentaire avec Efrain Rios Montt, militaire qui participa plus jeune à l'opération PBSuccess, devint pasteur évangélique et finit par prendre le pouvoir avec l'appui de la CIA après un coup d'État le 23 mars 1982. Jusqu'à son renversement le 8 août 1983, des colonnes organisées par ses soins et regroupant les Patrullas de Autodefensa Civil et les Kaibiles (unité anti-insurrection de l'armée) vont faire des dizaines de milliers de victimes, particulièrement parmi les Indiens incas. Efrain Rios Montt est aidé par des officiers du Mossad et des conseillers militaires en provenance de l'Afrique du Sud sous apartheid. Renversé en août, le tyran sanguinaire recevra du Pentagone la Commendation Medal, une décoration militaire récompensant des «actes d'héroïsme» ou des «services rendus particulièrement méritoires». Il faudra attendre 1986 et le président non militaire Vinicio Cerezo pour voir un semblant de démocratie s'installer au Guatemala. Soit quarante ans après l'opération PBSuccess et autant d'années de juntes militaires, de massacres et d'horreurs sans nom. Le grand défenseur autoproclamé de la démocratie dans le monde, les États-Unis, a encore sévi et ce n'est pas beau à voir.