Grégoire Lalieu
AFP
Depuis samedi, Israël et les États-Unis mènent des frappes contre l'Iran. Quels objectifs poursuivent-ils ? Pourquoi Donald Trump a-t-il plus à perdre qu'à gagner ? Comment analyser la riposte iranienne ? Quelles seront les conséquences politiques et économiques de cette guerre ? Politologue, journaliste franco-syrien et rédacteur en chef du magazine Afrique-Asie, Majed Nehmé répond à nos questions.
Israël et les États-Unis bombardent l'Iran. Quels objectifs poursuivent-ils ?
Au premier jour des frappes, ils ont revendiqué un changement de régime en Iran. Mais ils commencent déjà à rebrousser chemin. Lundi, celui qui s'est proclamé Secrétaire à la Guerre des États-Unis plutôt que Secrétaire à la Défense, Pete Hegseth, parlait de neutraliser les capacités militaires de l'Iran lors d'une conférence de presse. De leur côté, les autorités iraniennes ont annoncé qu'elles se préparaient à une longue guerre.
Le changement de régime était un objectif revendiqué officiellement. Mais la plupart des observateurs s'accordent à dire que c'est impossible en menant des frappes aériennes. Quels sont donc les véritables objectifs cette campagne ? Après le renversement du gouvernement syrien ainsi que l'affaiblissement du Hamas et du Hezbollah, s'agit-il de lever les derniers obstacles à la concrétisation du Grand Israël tant voulu par Netanyahou et l'extrême droite israélienne ?
Ce projet de Grand Israël est une imposture, ils ne pourront jamais réaliser ce rêve messianique. Militairement, les Israéliens ne peuvent pas l'emporter sur l'Iran. Déjà en juin 2025, quand Netanyahou a bombardé la République islamique, suivi par les Etats-Unis et que Téhéran a riposté, Trump a donné l'ordre d'arrêter le conflit au bout de douze jours. Le président US a ensuite déclaré qu'il avait "sauvé Israël de l'Iran."
Cette fois, Trump est bien aux côtés de Netanyahou et il semble décidé à en découdre.
Nous avons atteint le niveau zéro de la stratégie, de la géopolitique et même de l'intelligence. Trump se retourne contre sa base électorale qui lui a permis d'être réélu. Il s'était déclaré contre les guerres, mais depuis, ça n'arrête pas : Gaza, Syrie, Liban, Venezuela, et maintenant l'Iran.
Donald Trump ne comprend que les rapports de force. Mais visiblement, il ne comprend pas que ces rapports ne sont pas en faveur des États-Unis. Certes, ils disposent d'une puissance de feu écrasante. Mais sans intervention terrestre, impossible de gagner. Et encore...
Après avoir lancé les premières frappes, Donald Trump a invité le peuple iranien à se soulever. Un vœu pieux ?
Après avoir provoqué une crise en attaquant la monnaie iranienne, les États-Unis et Israël voulaient manipuler et instrumentaliser les protestations sociales pour mener une révolution colorée. Mais ça n'a pas fonctionné. Une partie des manifestants "pacifiques" s'étaient livrés à des assassinats, des saccages des services publics, provoquant une réaction violente des services d'ordre. Les médias occidentaux avaient presque unanimement dénoncé la "répression féroce de manifestants pacifiques", sans mentionner que des agents des forces de l'ordre avaient été tués et que des bâtiments publics avaient été détruits. Ceux qui espèrent trouver leur salut dans l'intervention militaire des États-Unis et d'Israël se trompent lourdement. Ils ne sont pas intéressés par la démocratie en Iran. Et jamais leurs interventions n'ont servi l'intérêt des peuples.
L'opposition au gouvernement iranien n'est-elle pas suffisamment étendue ? Dans nos médias, on ne voit pratiquement que des opposants, en Iran ou en exil. Difficile à travers eux d'imaginer que la République islamique dispose d'une base solide...
Cela démontre la déchéance des médias occidentaux. Ils ne permettent pas de comprendre ce qui se passe réellement. Ils servent la propagande de guerre. On aurait pu croire que le peuple allait se soulever une fois que le régime serait "décapité". Mais avez-vous vu le nombre de personnes qui se sont rassemblées à Téhéran pour rendre hommage à l'ayatollah Khamenei, malgré les risques de bombardement ? De plus, cette agression va consolider chez beaucoup le patriotisme.
La mort de Khamenei, c'est tout de même un coup dur pour la République islamique et un tour de force des renseignements étasuniens et israéliens, non ?
Khamenei a décidé de tomber en martyr. Il n'a pas cherché à changer de résidence, malgré les conseils de ses proches conseillers. Il ne s'est pas réfugié dans un bunker. Il était resté chez lui, à Téhéran, dans son bureau et sa résidence, entouré de sa famille. Il se savait menacé. Mais il estimait que la survie de la République islamique passait avant sa propre survie.
Khamenei a néanmoins préparé la relève : depuis sa mort, les missiles iraniens continuent de pleuvoir selon la stratégie définie, à savoir frapper les intérêts américains partout dans la région, notamment dans les monarchies du Golfe. Ces frappes visent à casser leur puissance économique et envoient un message clair : les bases américaines et occidentales ne peuvent pas vous protéger, bien au contraire. Leur simple présence transforme ces pays en cible facile. L'Iran avait clairement annoncé la couleur : en cas d'agression américano-israélienne, les bases et les intérêts des pays agresseurs seront les premiers ciblés. C'est peut-être le seul message que Donald Trump pourrait comprendre d'ailleurs. Les intérêts US qui se chiffrent en milliards de dollars dans la région sont en train d'être dilapidés, y compris les intérêts familiaux du clan Trump.
Cette guerre risque-t-elle de provoquer une grave crise économique mondiale ?
C'est déjà le cas, d'autant plus que les Iraniens ont mis leur menace en exécution : ils ont fermé le détroit d'Ormuz qui permet de relier les pétromonarchies du Golfe à l'Océan indien. Un quart du pétrole mondial et un cinquième du gaz liquéfié transitent par ce couloir stratégique et incontournable. Les conséquences se font déjà sentir. Trois jours après le début de l'attaque, le prix du baril du pétrole a bondi à 80 dollars, son niveau le plus élevé depuis juillet 2024. Il pourrait rapidement dépasser la barre des 100 dollars. Tous les marchés financiers ont nettement reculé. Par ailleurs, la Banque centrale européenne a prévenu qu'une guerre prolongée pourrait entraîner une forte inflation, tout en pesant sur la croissance.
C'est donc une lourde erreur de Donald Trump ?
C'est une erreur colossale. D'autant plus que les Iraniens avaient prévenu tout ce qui arrive. Cette erreur stratégique pourrait avoir de graves répercussions pour Donald Trump alors que les élections de mi-mandat doivent se tenir en novembre . D'après plusieurs sondages réalisés il y a quelques semaines, moins de 30% des Américains étaient favorables à une intervention des États-Unis en Iran. Pour rappel, la proportion était de 72% pour intervenir en Irak en 2003.
Cette intervention provoque également un malaise au sein du mouvement MAGA qui défend l'isolationnisme et dont une large frange se montre critique à l'égard d'Israël. L'interview de l'ambassadeur américain en Israël par Tucker Carlson est très éclairante. Le présentateur vedette est reconnu comme un grand soutien de Donald Trump. Mais il laisse entendre que le président US est sous l'emprise de Netanyahou. Certains se demandent pourquoi il a retourné sa veste de la sorte et s'interrogent sur un possible chantage lié à l'affaire Epstein. D'autres ont même requalifié le courant MAGA en MIGA : Make Israel Great Again.
Mais les Iraniens auront-ils la capacité de résister dans le temps ?
Les États-Unis ont perdu en Afghanistan alors que les talibans n'avaient pas de grandes capacités militaires. Ils ont également échoué en Irak. Sans oublier le Vietnam. Quant à l'Iran, ce n'est pas un petit morceau. Ce pays a été en guerre contre l'Irak entre 1980 et 1988. Le conflit a fait près d'un million de morts et laissé l'armée iranienne en lambeaux. Mais la jeune République islamique n'est pas tombée et s'est renforcée. Certes, le blocus qui frappe l'Iran a affaibli le pays. Les Occidentaux en ont profité pour recruter des opposants, ce qui a rendu possible l'assassinat de dirigeants politiques et militaires. Mais les États-Unis et Israël n'ont pas la capacité de renverser la République islamique et la stratégie de riposte iranienne leur fait de gros dégâts.
Les pays européens pourraient-ils rejoindre les États-Unis et Israël dans leur intervention ? Quid de la Russie et de la Chine, alliées de l'Iran ?
Les Européens jouent un double jeu. Ils ne veulent pas prendre part directement à la guerre, mais ils ne condamnent pas cette intervention illégale en disant qu'ils ne vont pas pleurer la chute du régime iranien. Leur implication pourrait se limiter à protéger leurs alliés du Golfe. Toutefois, même avec une plus large coalition, il serait impossible de venir à bout d'un pays farouchement nationaliste qui s'est préparé à cette ultime confrontation depuis 1979.
Quant à la Russie et la Chine, elles n'ont pas besoin d'intervenir frontalement. L'Iran est un pays très indépendant et souverainiste qui sait se défendre. Par ailleurs les Iraniens ne demanderont pas à leurs alliés russes et chinois d'envoyer des soldats pour faire la guerre à leur place. Cela n'empêche pas des partenariats stratégiques ainsi qu'un soutien logistique et militaire.
C'est donc la chronique d'une défaite annoncée pour les États-Unis et Israël ?
Les prix du gaz et du pétrole flambent. Toute l'économie du Golfe risque d'être paralysée. Jusqu'à quand les États-Unis pourraient-ils supporter cela ? Rappelez-vous qu'en 2025, Trump a bombardé les Houthis du Yémen qui avaient attaqué des navires en mer Rouge en soutien à Gaza. Le trafic maritime a été sérieusement perturbé. Trump a arrêté ses frappes après deux semaines en déclarant qu'il avait gagné. Mais il n'avait rien gagné du tout. Les Houthis ont continué d'attaquer des navires israéliens ou se dirigeant vers le port d'Eilat en mer Rouge. Et bon nombre d'observateurs ont conclu que l'accord de cessez-le-feu entre les États-Unis et le Yémen était une grande victoire des Houthis. Donald Trump ne peut pas espérer faire mieux en Iran. Le simple fait de ne pas gagner la guerre et de ne pas parvenir à faire plier l'Iran sera considéré une grave défaite pour Trump et ses alliés. Cette intervention illustre le degré zéro de l'intelligence politique.
