Journal dde.crisis de Philippe Grasset
5 mars 2026+ (17H35) - Le problème que nous pose la guerre AmérIsraël-Iran, du point de vue de l'enseignement autant que de son évolution actuelle, et encore plus du point de vue de sa signification profonde, est résumé par la question de la stratégie suivie. On verra qu'on y rencontrera un paradoxe, - un de plus pour les guerres actuelles, - qui présente certaines similitudes, parfois en mode inversé (et non inverti), avec celle d'Ukraine.
Note de PhGBis : "Comme je sais, car j'ai mes sources, que PhG ne reviendra sur le sujet dans ce texte, je vous donne tout de suite les clefs de cette affirmation des similitude entre guerre d'Ukraine et guerre d'Iran... Que ce soit dans l'usage très différent des technologies les plus avancées par l'un et l'autre camp, que ce soit dans le phénomène une minorisation radicale de certains principes fondamentaux d'avant (à quoi sert aujourd'hui une "supériorité aérienne totale" ?), que ce soit dans la sensation d'une "guerre existentielle" pour l'Iran comme pour la Russie, que ce soit dans l'appel aux Grands Anciens et aux vieilles civilisations (Iran et Russie), pour justifier l'usage des moyens les plus avancés de la guerre, que ce soit dans l'incertitude des causes fondamentales de la guerre et la sensation d'être dans un événement aux effets fondamentaux (pour tout le monde)..."
Une première remarque concerne le rôle qu'a choisi de jouer l'Iran, par rapport à celui que joue le bloc "AmérIsraël" (on a reconnu les acteurs, par ordre alphabétique mais nullement par ordre chronologiques ou d'influence). On en a une idée avec l'émission de ce jour sur la chaîne de Danny Haïphong, extrêmement populaire et intéressante, - ici citée à son extrême début (chaîne de Danny Haïphong, doublée Français ).
"Nous avons le professeur Mohamed Marandi de l'Université de Téhéran et Pépé Escobar, tous deux ici [en télé conférence, avec Marandi à Téhéran] pour parler des derniers développements de la guerre. Merci beaucoup messieurs de m'avoir rejoint aujourd'hui." Eh bien, entrons directement dans le vif du sujet. Messieurs, il y a d'importantes évolutions dans ce conflit. L'Iran agit de manière très stratégique, incroyablement stratégique dans sa riposte en frappant une base de la CIA en touchant plusieurs systèmes de défense antimissile THAAD aux Émirats Arabes-Unis, installés dans ce pays avec leur propre système central de contrôle. D'après certaines informations, je crois qu'il n'existe que 11 systèmes centraux de cette sorte dans le monde."
Cette introduction est suivie d'une longue intervention du professeur Marandi, qui décrit la vie à Téhéran sous les bombardements. Manifestement, il s'agit de bombardements massifs, qui touchent, éventuellement en les visant, des cibles civiles typiquement sans le moindre intérêt stratégique (écoles, hôpitaux, bâtiments historiques, immeubles civils) et entrant dans le volet des bombardements de terreur.
Certains ont émis l'hypothèse assez évidente que la "stratégie" suivie était purement et simplement la "stratégie de Gaza". On a pu entendre notamment Mercouris, après un exposé objectif de la situation comme à son habitude, exprimer son horreur et son dégoût devant la conduite de la guerre "amérisraélienne". Les deux establishment militaires israélien et américaniste semblent donc s'accorder sur la doctrine LeMay, du général du même nom, qui jugeait nécessaire de tuer, évidemment par les bombardements, tout être humain de nationalité et race ennemies (japonaises dans son cas, pour ce qui fit sa notoriété), - y compris sinon surtout les civils, femmes, enfants, etc., - et qui inspira aussi bien Gaza qu'Hiroshima.
Morandi estime que cette "stratégie" est utilisée pour "fracturer la société iranienne", tandis que le résultat est, sans surprise, à l'inverse exactement (jamais les Iraniens, y compris lui-même Marandi qui n'a jamais été un soutien zélé du régime, n'ont été aussi unis).
L'attaque contre la défense
Ainsi, ce serait les Iraniens qui font de la stratégie, bien plus que les globalistes-occidentalistes, ou Amérisraéliuens. Paradoxalement par rapport aux réputations du simulacre, ce sont eux, les Iraniens, qui travaillent dans la sophistication et la technologie tandis que leurs adversaires font dans le bulldozer, avec tout de même l'ultime subtilité de l'espérance qu'une "fracturation" de la société accouchera du 'regime change' tant attendu.
Quelques nouvelles sur l'action des Iraniens peuvent être évoquées par un auteur du nom de Alexander Grigoryev, qui cite en référence "Lockheed-Martin Corporation" (!) dans un texte repris par 'usa.news-pravda.com', à partir de ' en.towar.ru'. Le texte nous paraît de facture acceptable dans ce chaos que nous subissons, de vraies et fausses FakeNews saupoudrées d'IA et d'hyper-censures démocratico-libéralissime. Les précisions techniques sont sérieuses, les personnes citées et les situations rapportées tout à fait crédibles. Et puis, il est rassurant de voir Lockheed-Martin cité comme référence, même si c'est en clignant de l'oeil...
"La défense aérienne d'Israël et des États-Unis, et surtout celle d'autres pays du Moyen-Orient, s'est révélée totalement incapable de repousser des attaques combinées massives de missiles et de drones iraniens. Le problème pourrait s'aggraver dans un avenir proche ; Téhéran entend clairement mener une guerre d'usure." Les stocks de missiles destinés au système de défense antimissile américain THAAD (Terminal High Altitude Area Defense), activement utilisé dans le conflit avec l'Iran, pourraient être épuisés d'ici deux semaines environ, a déclaré Kelly Grieco, chercheur principal au Stimson Center et ancien instructeur à l'École de commandement et d'état-major de l'US Air Force, sur la chaîne ABC.
" L'expert affirme, en se basant sur ses propres données, qu'il existe déjà une grave pénurie de missiles pour le système THAAD, utilisé pour intercepter les missiles balistiques les plus puissants de l'Iran.
" L'activité militaire des États-Unis et de leurs alliés au Moyen-Orient a déjà épuisé les stocks de missiles sol-air PAC-3 destinés au système de défense aérienne Patriot. Les populations locales découvrent de plus en plus fréquemment des fragments de missiles antiaériens obsolètes, fabriqués il y a plus de 25 ans. Ces missiles sont nettement moins performants. En Jordanie, au moins un incident de missile s'écrasant près d'un système de défense aérienne Patriot, juste après son lancement, a déjà été enregistré.
" La guerre de 12 jours menée l'été dernier entre Israël et les États-Unis contre l'Iran a également des répercussions. À l'époque, son intensité était sans commune mesure avec celle des frappes iraniennes actuelles. Cependant, pour contrer les attaques de missiles balistiques et de drones en juin 2025, les Américains ont utilisé 20 % de missiles Patriot de plus que leur production annuelle.
" Selon des estimations prudentes, les systèmes de défense aérienne du Moyen-Orient ont déjà tiré plus de 500 missiles Patriot depuis le début de l'opération militaire contre l'Iran. Des experts constatent que les alliés arabes des États-Unis utilisent beaucoup plus de missiles pour les interceptions que leur quota autorisé : cinq, voire plus, par cible au lieu de deux.
" De plus, ces cibles comprennent non seulement des missiles iraniens et des drones d'attaque, mais aussi des drones non armés. Or, même pour les intercepter, les équipes de défense aérienne du Moyen-Orient utilisent parfois plusieurs missiles intercepteurs coûteux et de plus en plus rares.
" La capacité estimée du complexe militaro-industriel américain est de 800 missiles intercepteurs Patriot et THAAD par an. Face à l'épuisement de ses arsenaux, le président Trump a affirmé que l'Amérique disposait de "réserves inépuisables" d'armes et pouvait combattre aussi longtemps que nécessaire.
" D'autres responsables et experts américains sont moins optimistes. D'ici quelques jours, les États-Unis devront établir des priorités en matière d'interception de cibles aériennes, rapporte le Washington Post. En forçant les défenses aériennes ennemies à utiliser leurs missiles sol-air, l'Iran détruit simultanément et méthodiquement les radars antiaériens de ses adversaires.
Plus précisément, il a été rapporté hier que l'Iran avait détruit un deuxième radar AN/TPY-2 sur la base aérienne de Muwaffaq Salti, en Jordanie, qui abrite plusieurs batteries THAAD. L'imagerie satellite confirme la destruction de trois radars de ce type, d'une valeur totale d'environ 2 milliards de dollars : deux radars AN/TPY-2 en Jordanie et un aux Émirats arabes unis. Cependant, plusieurs experts estiment qu'il est peu probable que les États-Unis soient en mesure de remplacer rapidement ces installations radar."
On notera l'importance de la nouvelle donnée dans le dernier paragraphe, de la destruction d'un troisième radar très gigantesque et très puissant, de classe AN/TPY-2 sous le regard aveugle et distrait des Jordaniens, partagés entre des trouilles antagonistes comme la plupart des pays arabes et autres États du Golfe, alliés et protégés du paternel oncle Sam, frères d'espèce et de religion générale (chiite-sunnite, tous musulmans) des Iraniens distants.
Oui, mais quelle stratégie enfin ?
... Néanmoins, certains continuent à s'interroger avec angoisse : mais quel est le but de cette guerre ? Quelle est sa stratégie ? Écoutez donc Mercouris, exaspéré et désespéré à cet égard, dans le début de ce débat sur 'TheDuran'.
Il est vrai que, hors de la grande et glorieuse ombre de Le May qui suggère plutôt un bulldozer qu'une stratégie, on s'interroge effectivement sur la stratégie en question. Douguine fait comme les autres, cherchant également, au passage une meilleure compréhension de l'incompréhensible politique extérieure des États-Unis. Il cite l'un ou l'autre exemple et s'arrête à celui-ci, du rôle de la religion et de l'eschatologie dans les guerres actuelles, essentiellement israéliennes mais aussi bien américano-évangélistes :
"Tucker Carlson, une autre figure emblématique et bien plus influente du journalisme mondial, reconnu même par ses adversaires comme le journaliste et influenceur numéro un au monde, souligne au contraire que les analystes traditionnels négligent la dimension religieuse et eschatologique de la guerre contre l'Iran et des actions d'Israël en général, ainsi que le rôle des dispensationalistes évangélistes. Tucker affirme : "Si la majorité des Occidentaux ne croit peut-être ni en Dieu, ni au diable, ni à la fin du monde, des milliards de personnes non seulement y croient, mais en ont aussi fait l'expérience, et leurs comportements et leurs choix sont guidés par cette expérience. Les facteurs religieux restent primordiaux pour les musulmans, les sionistes religieux et les fondamentalistes protestants américains."" La conclusion pour la Russie est la suivante : pour comprendre la stratégie américaine, il est essentiel d'accorder une plus grande attention à la dimension religieuse et eschatologique des événements actuels."
Pour entendre ce que Carlson, visiblement remué après son interview de l'ambassadeur US à Jerusalem Mike Huckabee lui assurant qu'Israël avait le droit de mener les guerres qu'il mène selon le traité de stratégie nommé "la Bible", a à dire sur cet aspect de la guerre, voyez son podcast ' Religious War'. Et sachez également, en consultant le segment de la chaîne TYT ('The Young Turks'), que l'on trouve dans les rangs et sur les plus hauts échelons de l'U.S. Army et des autres armes, d'éminents "dispensationalistes évangélistes".
"Lors d'une réunion d'information lundi, un commandant d'unité de combat a déclaré à des sous-officiers que la guerre en Iran faisait partie du plan divin et que le président Donald Trump avait été "oint par Jésus pour déclencher l'apocalypse en Iran et marquer son retour sur Terre", selon une plainte déposée par un sous-officier." Entre samedi matin et lundi soir, la Military Religious Freedom Foundation (MRFF) a enregistré plus de 110 plaintes similaires visant des commandants de toutes les branches des forces armées."
Depuis G.W. et les 'Twin Towers'
C'est un très vieux, très vénérable débat. Les 'neocon', qui se sont formés et ont commencé leur besogne dans les années 1970, sont devenus fameux aussitôt après l'attaque de 9/11 et à l'ombre des deux tours. Il y avait beaucoup de juifs américains franchement sionistes dans leurs rangs, tout comme, - mais 'in absentia' ce jour-là, - dans les 'Twin Towers' qui étaient au moins trois. D'autre part, cette forte tendance-'neocon', qui fut affichée sous la magistère du christianisme évangéliste, séduisit le jeune G.W. Bush, qui était lui-même de cette tendance, après un 'Born-Again' traditionnel pour le racheter de ses sottises de jeunesse. C'est dire avec quel enthousiasme il prit le train pour Bagdad. En 2005, il nous régala d'un immortel discours où il citait Dostoïevski et ses 'Possédés' comme s'il s'était décrit lui-même.
Depuis ces années-là, cette fièvre religieuse et apocalyptique s'était faite moins forte. Il restait néanmoins écrit, on le vit dans de nombreux schémas, que le "redécoupage" du Moyen-Orient qui peuplait les rêves nocturnes de Netanyahou et des 'neocon' était d'une essence religieuse encore plus qu'idéologique et hégémonique. Par conséquent, rien de ce qui précède ne nous est tout à fait étranger, et très curieusement, tout semblerait aller comme si tout le monde, absolument tout le monde, - ennemis et adversaires, dénonciateurs et accusateurs, nos amis et nos ennemis, - se trouvaient d'accord pour conclure qu'un tel monde ne peut durer et que cette GrandeCrise doit déboucher sur des événements considérables.
Cela ne me rapproche pour autant, ni des sionistes, ni des "dispensationalistes évangélistes", - Dieu m'en garde, c'est le cas de le dire ! - mais cela nous rapproche tous, et moi sans aucun doute, de cette perception et de cette sensation d'événements absolument considérables. Cette guerre n'échappe pas à ce schéma de notre temps, bien au contraire elle le renforce.