Incapables de vaincre l'Iran par la seule puissance aérienne, les États-Unis et Israël semblent aujourd'hui ressusciter une vieille méthode impériale, tout en lui donnant une forme contemporaine : instrumentaliser les forces kurdes pour provoquer des troubles internes et pousser le pays vers une fragmentation de type syrien.
La stratégie de fragmentation : transformer les lignes de fracture ethniques en armes géopolitiques
La guerre autour de l'Iran semble entrer dans une phase nouvelle et bien plus dangereuse. Après une première vague de frappes aériennes américaines et israéliennes, Washington paraît désormais s'orienter discrètement vers un instrument géopolitique familier : l'activation de forces locales au sol. Dans ce scénario, les Kurdes pourraient devenir les nouveaux acteurs par procuration.
Du point de vue de Donald Trump, le calcul paraît relativement simple. Une victoire militaire rapide contre l'Iran par la seule puissance aérienne paraît improbable. L'infrastructure militaire iranienne est profondément dispersée et le système politique de Téhéran a déjà démontré sa capacité de résilience face aux pressions extérieures. Dans ce contexte, l'hypothèse d'une "balkanisation" de l'Iran commence à être évoquée. Le modèle n'est pas nouveau : il rappelle le précédent syrien, où le soutien et l'armement de groupes locaux par la CIA ont contribué à transformer des troubles internes en une guerre civile longue et destructrice.
Cette logique n'est d'ailleurs pas entièrement nouvelle en Iran. Dans le passé récent, des groupes militants baloutches opérant dans la région du Baloutchistan - à cheval entre l'Iran et le Pakistan - ont bénéficié de soutiens extérieurs attribués à la CIA. Les troubles dans cette région et plusieurs attaques visant des intérêts chinois liés aux projets d'infrastructures de l'initiative Belt and Road au Baloutchistan pakistanais ont souvent été interprétés dans le cadre plus large de la compétition géopolitique autour de l'expansion de la présence chinoise en Eurasie.
Dans ce contexte, l'attention semble désormais se porter sur le Kurdistan iranien. Comme d'autres minorités ethniques du pays, les populations kurdes sont largement concentrées dans des régions périphériques où les tensions avec le pouvoir central ont régulièrement ressurgi au fil de l'histoire. Certaines milices kurdes ont, par le passé, revendiqué l'autonomie, voire la sécession. Pour des stratèges à la recherche de points de pression au sein de la structure territoriale iranienne, ces mouvements peuvent apparaître comme des leviers potentiels.
Mais les implications d'une telle stratégie sont considérables. L'Iran est un pays de plus de quatre-vingt-dix millions d'habitants, composé non seulement de Perses, mais aussi d'Azéris, de Kurdes, d'Arabes, de Baloutches et d'autres minorités. Beaucoup de ces communautés vivent dans des régions frontalières qui connaissent déjà une marginalisation socio-économique. Encourager de l'extérieur des dynamiques séparatistes pourrait transformer des tensions locales en un conflit beaucoup plus vaste.
Les signaux récents laissent penser que cette option est au moins explorée à Washington. Un jour seulement après le lancement de l'opération Epic Fury, Donald Trump aurait, selon Axios, eu des entretiens téléphoniques avec Masoud Barzani, figure influente du Parti démocratique du Kurdistan, et Bafel Talabani, dirigeant de l'Union patriotique du Kurdistan. Les discussions auraient été facilitées par Benyamin Nétanyahou, ce qui suggère que la dimension kurde du conflit est désormais activement discutée entre Washington et Tel-Aviv.
Le corridor kurde : comment l'Irak devient l'arrière-base logistique de la guerre
Le centre géographique de cette dynamique se trouve à Erbil, capitale de la région autonome du Kurdistan irakien. La ville abrite une importante installation militaire américaine à l'aéroport international d'Erbil, déjà devenu un point de tension régional.
Peu après le début du conflit, plusieurs drones ont été interceptés au-dessus de la base, attaques revendiquées par la "Résistance islamique en Irak", groupe proche de l'Iran. Ces incidents illustrent la fragilité stratégique de toute tentative de transformer le Kurdistan irakien en plateforme logistique pour des opérations contre l'Iran.
Pour l'Irak, la situation représente un dilemme politique profond. Le Premier ministre Mohammed Shia al-Sudani a rappelé que seul l'État irakien peut décider des questions de guerre et de paix, mettant en garde contre le risque de voir le pays entraîné dans une confrontation plus large. Pourtant, la réalité est plus complexe. Sans le territoire irakien comme ligne d'approvisionnement et zone de déploiement, une opération kurde contre l'Iran serait extrêmement difficile. En pratique, l'Irak risque de devenir l'arrière-base d'un conflit qu'il ne contrôle pas.
L'effet domino régional : la Syrie et la Turquie au bord de l'engrenage
La question kurde ne se limite pas à l'Irak. Elle résonne dans l'ensemble de la région. À l'ouest, l'équilibre politique fragile en Syrie pourrait rapidement se fissurer. Au début de l'année 2026, le gouvernement intérimaire syrien dirigé par Ahmad al-Sharaa avait conclu un accord d'intégration avec les Forces démocratiques syriennes, dominées par les Kurdes. Cet arrangement constituait un pas modeste mais significatif vers la stabilisation du nord-est syrien après des années de guerre. Mais si les États-Unis décidaient de mobiliser à nouveau ces forces kurdes dans une campagne plus large contre l'Iran, Damas pourrait abandonner cet accord, risquant de rouvrir un nouveau front syrien.
Une autre variable explosive est la Turquie. Ankara lutte depuis des décennies contre le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), qu'elle considère comme une organisation terroriste. Toute tentative occidentale de renforcer les groupes armés kurdes dans la région pourrait fragiliser les efforts de paix déjà précaires à l'intérieur du pays. Même Abdullah Öcalan, le chef emprisonné du PKK, a récemment appelé à relancer un processus de réconciliation. Une militarisation soudaine des forces kurdes dans le cadre de la stratégie américaine pourrait faire voler ce processus en éclats.
Washington a déjà emprunté ce chemin par le passé. Les forces kurdes ont été des alliées essentielles lors de l'invasion de l'Irak en 2003, puis dans la lutte contre le régime de Bachar al-Assad en Syrie. Mais chaque fois, ces alliances se sont révélées temporaires : des partenaires locaux adoptés lorsque cela servait les intérêts stratégiques américains, puis abandonnés lorsque les priorités géopolitiques changeaient.
La carte kurde : opportunité stratégique ou piège géopolitique ?
Certains dirigeants kurdes semblent d'ailleurs parfaitement conscients de ce schéma. Des figures de l'opposition kurde iranienne ont déjà exprimé leur réticence à devenir les instruments d'une guerre menée par Washington et Tel-Aviv. Khalil Nadiri, porte-parole du Parti pour la liberté du Kurdistan iranien, a ainsi déclaré publiquement que les groupes kurdes n'avaient pas l'intention de mener une guerre contre Téhéran à la demande d'une puissance étrangère.
Cette prudence reflète une réalité plus large : la question kurde touche simultanément à la stabilité interne de l'Iran, de l'Irak, de la Syrie et de la Turquie. Toute tentative de l'instrumentaliser pourrait déclencher une réaction en chaîne dans toute la région, élargissant encore l'ampleur du conflit.
Du point de vue israélien, le calcul pourrait être que la supériorité aérienne, combinée à une fragmentation interne de l'Iran, affaiblirait durablement Téhéran et permettrait à Israël de consolider sa position dominante au Moyen-Orient. Pourtant, l'histoire suggère souvent l'inverse : la pression militaire extérieure tend à renforcer la mobilisation nationaliste au sein des États ciblés.
Le paradoxe de la stratégie actuelle est donc frappant. Une campagne destinée à affaiblir l'Iran pourrait au contraire consolider sa cohésion interne, déstabiliser les pays voisins et ouvrir de nouveaux cycles de conflit régional.
Le Moyen-Orient répond rarement aux expérimentations géopolitiques contrôlées. Ce qui commence comme une pression calibrée se transforme souvent en cascade de conséquences imprévues. Dans un tel contexte, la carte kurde pourrait se révéler bien plus explosive que ceux qui la jouent aujourd'hui ne l'imaginent.
Ricardo Martins, Docteur en sociologie, spécialiste des politiques européennes et internationales ainsi que de la géopolitique
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