12/03/2026 reseauinternational.net  17min #307509

 Quand l'Apocalypse s'invite dans l'armée américaine : « Trump avait été oint par Jésus pour allumer le feu du signal en Iran afin de provoquer l'Armageddon »

Kerbala, Armageddon et le Temple

par Mounir Kilani

L'Occident analyse la guerre avec ses catégories stratégiques. Mais c'est peut-être du côté des imaginaires sacrés que se dessine la véritable nature du conflit.

On analyse souvent les tensions entre l'Iran, Israël et les États-Unis en termes de missiles, d'alliances et de dissuasion nucléaire. Mais derrière ces calculs stratégiques existe une autre dimension, plus silencieuse et parfois plus dangereuse : celle des récits religieux qui donnent à la guerre une signification cosmique.

Dans certaines circonstances historiques, ces imaginaires ne restent pas confinés aux sermons ou aux textes sacrés. Ils remontent jusqu'au sommet des États et influencent la manière dont les dirigeants, les soldats et les sociétés interprètent le conflit.

Si l'on veut comprendre pourquoi ce conflit ne se terminera pas par la chute de Téhéran, il faut changer de point de vue. Il faut regarder la situation depuis ce que l'on pourrait appeler "le balcon du minaret".

Mais il faut aussi regarder depuis d'autres balcons. Car ils sont trois, désormais, à observer la même guerre avec des yeux différents. Et il en est un quatrième, étrangement silencieux.

Trois imaginaires religieux millénaires se croisent dans ce conflit. Trois temporalités sacrées s'entrechoquent sans se comprendre. Et un quatrième balcon, celui du sunnisme, est vide.

Kerbala. Armageddon. Le Temple. Et le silence.

Comprendre cette guerre des imaginaires n'est pas un exercice intellectuel : c'est la clé pour prévoir les décennies à venir au Moyen-Orient.

L'erreur des stratèges occidentaux

Pour la plupart des analystes occidentaux, cette guerre s'inscrit dans une logique stratégique familière : pression militaire, frappes ciblées, affaiblissement progressif de l'adversaire, voire changement de régime.

Le raisonnement repose sur des catégories politiques et militaires relativement simples : États, institutions, chaînes de commandement, centres de décision.

Lorsque le Pentagone planifie une "frappe de décapitation", il raisonne en termes de structure organisationnelle : éliminer la direction pour que la verticale du pouvoir s'effondre.

Cette logique fonctionne dans des sociétés séculières. Elle se heurte à une réalité radicalement différente en Iran.

Qom, le cœur invisible

Du point de vue occidental, Qom est une ville religieuse iranienne parmi d'autres. Une cible stratégique éventuelle.

Mais pour environ deux cents millions de chiites dans le monde, Qom est le centre du monde.

C'est là que se trouve le mausolée de Fatima Masoumeh, sœur du huitième imam Reza. Chaque année, vingt millions de pèlerins y viennent.

C'est là que la plus importante hawza ilmiyya - le grand séminaire chiite - forme les théologiens envoyés ensuite dans tout le monde chiite, du Liban au Pakistan, de Bahreïn à l'Afghanistan.

C'est là que résident les marja-e taqlid, les "sources d'imitation". Leurs fatwas ont force de loi pour des millions de croyants.

Une attaque contre Qom n'est pas une attaque contre une ville. C'est une attaque contre le système nerveux du monde chiite.

Et ce système nerveux ignore les frontières.

L'institution que les bombes ne peuvent pas détruire

Les frappes de la coalition ont visé l'Assemblée des experts iraniens. Quatre-vingt-huit hauts ecclésiastiques chargés d'élire et de contrôler le Guide suprême. Elles ont assassiné des figures majeures du régime.

Pour un observateur occidental, cela ressemble à une victoire stratégique : éliminer les dirigeants, c'est affaiblir l'ennemi.

C'est là que l'analyse occidentale montre ses limites.

Le système religieux chiite ne fonctionne pas comme une verticale du pouvoir. Il fonctionne comme un réseau. Chaque marja est autonome. Les séminaires forment leurs cadres indépendamment de l'État. L'autorité ne vient pas d'un poste, mais de la science et de la reconnaissance de la communauté.

Cette institution, la marja'iyya, existe depuis plus de mille ans. Elle a survécu aux Mongols, aux Ottomans, à Saddam Hussein. Elle n'a pas besoin de l'infrastructure étatique pour fonctionner.

Même si l'État iranien était détruit, la structure religieuse chiite continuerait d'exister.

Kerbala : la force du martyre

Mais il y a plus profond encore.

Toute l'identité chiite est construite autour d'un événement fondateur : la tragédie de Kerbala en 680.

Cette année-là, l'imam Hussein, petit-fils du prophète Mohammed, fut tué avec soixante-douze compagnons par l'armée du calife Yazid.

Hussein savait qu'il allait à la mort. Il l'a acceptée. Son martyre est devenu, non pas une défaite, mais le triomphe suprême de la foi.

Chaque année, des millions de chiites pleurent Hussein lors de l'Achoura. Chaque année, le même récit se répète : le tyran tue le juste, mais le juste triomphe par le martyre.

Dans ce cadre mental, la mort d'un leader religieux ne provoque pas l'effondrement. Elle produit exactement l'inverse.

Lorsque les frappes occidentales tuent des dignitaires chiites, ces morts s'inscrivent immédiatement dans le récit de Kerbala. Les Américains et les Israéliens deviennent les nouveaux Yazid. Les victimes deviennent les nouveaux Hussein. Qom devient la nouvelle Kerbala.

Ce n'est pas une métaphore. C'est la structure profonde de la conscience chiite.

La fatwa qui change tout

Deux événements récents ont fait basculer le conflit du politique vers le religieux.

Le grand ayatollah Makarem Shirazi, l'une des plus hautes autorités chiites vivantes, âgé de quatre-vingt-dix-neuf ans, a déclaré la vengeance "devoir religieux pour tous ceux qui se reconnaissent dans l'autorité du clergé chiite".

L'ayatollah Nouri-Hamedani a édicté une fatwa obligeant les croyants à "venger le sang" des dirigeants tués.

Il faut comprendre ce que cela signifie. Une fatwa émanant d'un marja-e taqlid n'est pas une déclaration politique. C'est un décret religieux contraignant pour tous ceux qui reconnaissent cette autorité. L'inaction devient un péché.

Le conflit cesse alors d'être une guerre entre États. Il devient un devoir sacré pour les croyants, de Beyrouth à Karachi.

Concrètement, un chiite de Bahreïn, du Pakistan ou du Liban peut désormais considérer qu'aller combattre les forces américaines n'est pas un choix politique, mais une obligation religieuse.

La guerre s'étend alors au-delà des frontières de l'Iran sans que Téhéran ait besoin de lever une armée. Elle peut mobiliser des réseaux déjà existants, que Téhéran désigne souvent comme l'"axe de la Résistance" : le Hezbollah libanais, les milices chiites irakiennes, les Houthis, ou les multiples organisations religieuses qui structurent le monde chiite du Golfe au sous-continent indien.

L'assassinat du général Soleimani en 2020 avait déjà montré cette mécanique : des dizaines de milliers de combattants mobilisés, non par un État, mais par une fidélité religieuse. Ce qui s'annonce aujourd'hui sera d'une tout autre ampleur.

Le sang du Guide et la chaîne des martyrs

Et ce qui n'était encore qu'une hypothèse est devenu réalité le 28 février 2026.

Dans la fumée des frappes qui ont visé le complexe du Guide suprême à Téhéran, Ali Khamenei a trouvé le martyre. Son corps a été extrait des décombres, et l'Iran a aussitôt proclamé quarante jours de deuil national.

À Qom, les deux plus hautes autorités vivantes du chiisme, le grand ayatollah Makarem Shirazi, âgé de quatre-vingt-dix-neuf ans, et l'ayatollah Nouri-Hamedani, ont alors prononcé les fatwas que le monde attendait.

L'une déclare la vengeance "devoir religieux pour tous ceux qui se reconnaissent dans l'autorité du clergé chiite" ; l'autre ordonne à chaque croyant de "venger le sang" du Guide assassiné.

Khamenei n'était plus seulement le Guide politique : il est devenu, en une heure, le nouveau Hussein de Kerbala. Son sang, versé par les nouveaux Yazid, a scellé la transformation définitive du conflit.

Ce qui était encore une guerre entre États est désormais un djihad personnel et collectif pour des centaines de millions de chiites.

Les réseaux du Hezbollah, des Hachd al-Chaabi, des Houthis et des milices du Golfe au Pakistan n'ont plus besoin d'ordres de Téhéran : une fatwa suffit.

Le martyre du Guide a achevé ce que les frappes cherchaient à briser : il a, pour ses fidèles, rendu le chiisme plus fort que jamais.

L'autre balcon : l'impatience américaine

Pendant ce temps, de l'autre côté de l'Atlantique, le discours religieux américain révèle une fragilité symétrique mais inversée.

Pour certains acteurs religieux et politiques, la confrontation avec l'Iran peut être interprétée à travers le prisme d'Armageddon, la bataille finale précédant le retour du Christ. Cette vision n'est pas seulement théorique. Elle s'est parfois matérialisée au cœur même du pouvoir américain. À plusieurs reprises, dans le Bureau ovale, le président Donald Trump s'est laissé entourer de pasteurs évangéliques venus prier pour lui, les mains posées sur ses épaules, invoquant la protection divine et la mission spirituelle de l'Amérique. Pour ces milieux, la politique étrangère peut devenir l'instrument d'un plan providentiel.

Dans certains discours, Donald Trump a même été décrit comme un dirigeant "oint par Jésus", choisi pour affronter les forces du mal. Ce discours existe. Il influence une partie de l'électorat américain et peut colorer la manière dont certains soldats ou responsables politiques perçoivent leur mission.

Mais il ne produit pas la même force de mobilisation que le récit chiite.

D'abord, il ne fait pas l'unanimité. Plus de deux cents plaintes ont été signalées au sein de l'armée américaine, émanant de soldats qui refusent cette lecture religieuse du conflit.

Ensuite, et c'est fondamental, ce discours ne repose sur aucune tradition de martyre. Dans le christianisme évangélique américain, c'est l'Amérique qui est du côté de Dieu, c'est l'Amérique qui vaincra. Il n'y a pas de place pour une défaite sanctifiante.

Lorsque des soldats américains meurent en Iran, ce n'est pas un martyre qui renforce la communauté. C'est une perte qui affaiblit le soutien politique à la guerre.

Le récit évangélique promet une victoire rapide. Le récit chiite, lui, est construit pour durer : il attend depuis quatorze siècles la justice. L'un s'épuise dans l'impatience, l'autre se nourrit de l'attente.

Dieu, décidément, n'a pas le même calendrier de part et d'autre de l'Atlantique.

Le troisième balcon : Jérusalem et le paradoxe perse

Mais il existe un troisième regard sur ce conflit. Plus silencieux. Plus ancien. Celui de Jérusalem.

Dans certaines franges du sionisme religieux israélien, la guerre contre l'Iran ne se lit pas avec les lunettes de la realpolitik. Elle s'inscrit dans un récit plus vaste : celui de la rédemption et de la venue du Messie.

Pour ces courants, les événements contemporains - le retour des juifs en terre d'Israël, la souveraineté sur Jérusalem, l'affrontement avec les puissances régionales - sont les signes annonciateurs d'un processus historique menant à la rédemption finale.

Dans cette vision, la reconstruction du Troisième Temple sur le mont du Temple devient l'horizon sacré.

Ce discours reste minoritaire en Israël. Mais sa charge symbolique est immense. Car il entre en collision directe avec l'un des lieux les plus sensibles de la planète : l'esplanade des Mosquées, troisième lieu saint de l'islam.

Cette dimension religieuse n'est pas seulement symbolique. Elle a des conséquences politiques très concrètes. Pour certains courants du sionisme religieux, la souveraineté juive sur Jérusalem et sur le mont du Temple n'est pas négociable, car elle s'inscrit dans un processus de rédemption historique. Dans ce cadre, tout compromis territorial ou religieux sur ce lieu devient extrêmement difficile.

Lorsque la politique se met au service d'une promesse divine, le compromis devient presque impossible. Dans ce cas, Jérusalem cesse d'être une ville disputée : elle devient le théâtre d'une attente messianique.

Mais lorsqu'une ville devient le centre d'attentes messianiques concurrentes, ceux qui y vivent simplement comme habitants - en particulier les Palestiniens de Jérusalem - risquent de disparaître du récit, comme si leur présence relevait moins de la politique que d'un obstacle dans une histoire sacrée.

Derrière les prophéties, il y a des hommes. Et derrière les pierres sacrées, des toits où l'on vit, où l'on souffre, où l'on espère encore.

Or, et c'est là que l'histoire devient profondément paradoxale, la Perse n'a pas toujours été l'ennemie d'Israël. Bien au contraire.

Dans l'histoire juive, la Perse occupe une place singulière. En 538 avant notre ère, le roi perse Cyrus le Grand a permis aux juifs exilés à Babylone de retourner à Jérusalem et de reconstruire leur Temple. Dans le livre d'Isaïe, Cyrus est même désigné comme l'"oint" du Seigneur, un instrument choisi par Dieu.

La tradition juive garde de l'empire perse l'image d'un libérateur. Pendant des siècles, les communautés juives ont vécu en relative sécurité dans l'espace perse, bien mieux que dans l'Europe chrétienne.

Ce que la guerre actuelle produit est donc une inversion historique vertigineuse. La Perse, qui avait permis la construction du Second Temple, est aujourd'hui perçue par certains comme l'obstacle à la construction du Troisième. L'allié d'hier est devenu l'ennemi eschatologique. Le libérateur du Second Temple est devenu l'empêcheur du Troisième.

L'histoire, parfois, se retourne avec une ironie vertigineuse, comme un gant qu'on retourne.

À Washington, certains parlent d'Armageddon. À Téhéran, d'un sacrifice pour la justice. À Jérusalem, de la rédemption finale. Chacun regarde le même horizon - mais chacun y voit la fin de l'histoire écrite dans sa propre foi.

L'image qui unit et qui divise

Car ces trois récits ne sont pas seulement des mots : ils sont aussi des images que chaque communauté porte en elle depuis des siècles.

Pour le chiite, l'image fondatrice est celle de Kerbala : un petit groupe d'hommes et de femmes assoiffés, encerclés dans le désert, l'imam Hussein sur son cheval blanc, sabre à la main, choisissant la mort plutôt que l'humiliation. Chaque frappe sur Qom fait revivre cette scène.

Pour l'évangélique américain, l'image est celle d'Armageddon : les cieux qui s'ouvrent, le Christ guerrier sur un cheval blanc, les armées du mal consumées par le feu divin. La carte de l'Iran en flammes devient, pour certains, la réalisation de ce tableau biblique.

Pour le sioniste religieux, l'image est celle du Temple retrouvé : les colonnes d'or et de marbre se dressant à nouveau sur le Mont, la fumée de l'autel montant vers le ciel. Et derrière cette vision se tient, silencieuse, la figure de Cyrus le Grand - le roi perse qui, il y a 2 500 ans, permit la construction du Second Temple.

Trois images sacrées, trois écrans mentaux sur lesquels la même guerre se projette. Et au centre de ces trois projections, une ville aux dômes d'or : Qom.

Le paradoxe perse, vu depuis les trois balcons

Ce retournement vertigineux a un corollaire : le chiisme, qui pleure Hussein depuis Kerbala, voit dans chaque frappe un nouveau Yazid. Et plus les bombes tombent, plus l'avènement du Mahdi caché se rapproche.

Ainsi les trois récits se nourrissent mutuellement sans jamais se rencontrer. Chacun voit dans la douleur de l'autre la confirmation de sa propre prophétie.

Et c'est peut-être là, plus que dans les missiles eux-mêmes, que réside la véritable asymétrie de cette guerre.

Pendant que ces trois imaginaires s'affrontent dans le ciel du Moyen-Orient, un quatrième acteur, pourtant majoritaire sur terre, regarde la scène sans y prendre part.

D'autres christianismes existent, bien sûr : les orthodoxes de Moscou ou d'Antioche, les catholiques romains, les coptes d'Égypte. Mais ils n'habitent pas le même imaginaire guerrier.

Leur Dieu n'appelle pas au combat. Il n'a jamais eu besoin de missiles pour être entendu.

Eux aussi, d'ailleurs, subissent souvent cette guerre sans la vouloir.

Mais le silence le plus assourdissant n'est pas celui des chrétiens d'Orient. Il est ailleurs. Il vient de celui qui devrait être le balcon le plus peuplé, et qui pourtant ne projette aucune image, ne porte aucun récit.

Le balcon vide : le silence du sunnisme

Un quatrième balcon aurait dû exister. Celui du sunnisme politique et théologique, qui fut longtemps le cœur de la résistance arabe.

Dans les années 1970, un "front de refus" rassemblait des forces nombreuses et diverses, toutes soutenues par l'URSS dans le cadre de la guerre froide : l'Algérie de Boumédiène, l'Irak de Saddam Hussein, la Syrie d'Hafez el-Assad, le Liban avec ses mouvements nationaux et palestiniens, l'OLP de Yasser Arafat, le Yémen du Sud, la Libye de Kadhafi, et l'Égypte de Nasser avant le tournant de Camp David. Ces États et mouvements, pour la plupart sunnites mais laïques dans leur orientation, constituaient une force capable de contrebalancer l'influence occidentale et israélienne.

Ce front a été méthodiquement démantelé. Guerres, sanctions, interventions militaires et manipulations politiques ont eu raison de lui. L'Irak est tombé sous les bombes américaines. La Syrie a été déchirée par une guerre civile. L'Algérie a traversé sa décennie noire. L'OLP a été militairement vaincue, puis vidée de sa substance par les accords d'Oslo. Le Yémen a été réunifié puis déchiré. La Libye a été détruite par l'intervention de l'OTAN. L'Égypte est devenue un allié de Washington.

Pendant ce temps, d'autres forces étaient sciemment encouragées. Frères musulmans, Al-Qaïda, Daech, Hamas ont tour à tour été instrumentalisés, financés ou tolérés par des puissances extérieures - y compris occidentales - pour diviser le monde arabe, affaiblir les États nationaux et discréditer toute résistance laïque.

À cela s'ajoute l'influence des pétromonarchies du Golfe - Arabie saoudite, Qatar, Émirats - qui ont exporté leur salafisme et leur wahhabisme, vidant le sunnisme de sa diversité intellectuelle au profit d'une orthodoxie rigoriste alignée sur les intérêts de Washington et de Riyad.

Résultat : aujourd'hui, face à la collision des trois imaginaires, le sunnisme est absent.

Non pas qu'il n'existe plus de musulmans sunnites. Ils sont des centaines de millions, répartis du Maroc à l'Indonésie. Mais ils n'ont plus de voix théologique autonome, plus de projet politique cohérent, plus de récit capable de rivaliser. Les oulémas officiels répètent les sermons attendus. Les Frères musulmans sont discrédités. Les djihadistes ont perdu toute légitimité.

Le balcon sunnite est vide.

Les monarchies du Golfe regardent la guerre depuis le balcon américain. Les populations sunnites, elles, subissent - prises entre les frappes, les milices chiites, l'occupation israélienne et des régimes qui ne les représentent plus. Personne ne parle en leur nom.

Cette guerre redistribuera les cartes. Un seuil a été franchi : Dubaï, Doha, Riyad ne seront plus comme avant. Et l'une des questions les plus brûlantes pour les décennies à venir sera de savoir si le sunnisme parviendra à réinvestir son balcon - ou s'il restera le grand absent du drame qui se joue sur sa propre terre.

Trois imaginaires, trois temporalités

Nous assistons donc à une superposition inédite de récits sacrés.

Ainsi se superposent trois temporalités sacrées : la mémoire du martyre pour le chiisme, la fin des temps pour les évangéliques, la rédemption future pour les messianistes juifs. Et au milieu d'elles, le silence du sunnisme.

Chacun regarde dans une direction différente du temps. Chacun projette sur les mêmes événements une signification distincte. Et le quatrième, celui qui devrait être le plus peuplé, ne projette rien - il subit.

Le conflit n'est plus seulement asymétrique militairement. Il est asymétrique dans sa nature même : trois visions du monde se croisent sans se comprendre, tandis que le quatrième acteur est réduit au silence.

Mais dans cette triangulation, un camp possède un avantage structurel.

D'un côté, une puissance technologiquement supérieure, capable de détruire n'importe quelle cible matérielle, mais dont la volonté politique repose sur un socle fragile. Ses soldats meurent, et cela mine la guerre.

De l'autre, un réseau religieux transnational, que les bombes ne peuvent pas détruire, et dont la cohésion se renforce à chaque frappe. Ses morts deviennent des martyrs, et cela nourrit la guerre.

Les États-Unis peuvent bombarder Qom. Chaque bombe supplémentaire ne fera qu'ajouter un chapitre au récit de Kerbala.

L'Iran, lui, n'a pas besoin de vaincre militairement. Il lui suffit de ne pas disparaître. Et le chiisme a prouvé depuis quatorze siècles qu'il sait survivre à tout.

La guerre que les missiles ne peuvent pas gagner

La guerre que les analystes occidentaux peinent à percevoir est une guerre du temps long. Une guerre où la puissance de feu se heurte à la puissance du récit, où chaque victoire tactique peut nourrir la détermination de l'adversaire.

Depuis Washington, le conflit se lit sur des écrans de radar et des cartes d'état-major. Depuis Jérusalem, il se projette dans l'horizon d'une promesse messianique. Depuis Qom, il s'inscrit dans la mémoire de Kerbala et dans la longue tradition du martyre chiite. Trois balcons, trois visions de l'histoire, trois manières d'habiter le temps. Et au milieu d'eux, un quatrième balcon demeure silencieux - celui du sunnisme, qui fut pourtant le cœur de la résistance arabe et qui aujourd'hui regarde la guerre sans y prendre part, sinon pour la subir.

Les stratèges du Pentagone croient encore combattre un État. Mais lorsqu'une guerre se nourrit de récits sacrés, ce ne sont plus seulement des armées qui s'affrontent : ce sont des visions du monde.

L'Iran, lui, n'a pas besoin de vaincre militairement. Il lui suffit de durer. Car dans les conflits où la foi, la mémoire et l'attente du salut structurent l'imaginaire collectif, la victoire n'appartient pas toujours à celui qui possède les missiles les plus précis, mais à celui qui possède le temps le plus long.

Depuis le balcon du minaret, l'issue ne fait aucun doute. Depuis les églises évangéliques, on attend le signal divin. Depuis Jérusalem, certains guettent les signes du Temple. Depuis les capitales du Golfe, on regarde ailleurs.

Mais sur le terrain, ce sont les bombes qui tombent et les hommes qui meurent.

On peut détruire une armée. On peut raser une ville. Mais on ne bombarde pas une mémoire.

Le chiisme a traversé les siècles. Il traversera aussi cette tempête.

Lorsque les Américains seront partis, épuisés par une guerre qu'ils ne peuvent pas gagner, lassés par un conflit qui n'en finit pas, Qom sera toujours là.

Comme elle l'était avant eux. Comme elle le sera après.

 Mounir Kilani

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