Anonyme
Les habitants du village frontalier libanais, chrétien libanais de Qlayaa, pleurent lors des funérailles du prêtre le père Pierre al-Rahi, le 11 mars 2026 (AFP)
Le témoignage poignant d'une femme libanaise, trouvé en ligne.
Maintenant que je sens que je peux enfin partager, j'écris pleinement. (Oui c'est long, mais crois-moi, ce n'est qu'une petite partie de ce que j'ai besoin de partager)
Je suis à Heathrow. Dans l'avion.
Je viens de quitter chez moi pour aller chez moi.
Du 2 mars au 14 mars, j'ai vécu dans mon Liban attaqué par Israël.
Et avant d'aller plus loin, je veux que ce soit hyper clair.
Quand je parle d'Israël ici, je parle du gouvernement israélien et de l'IDF.
Je ne parle ni des Juifs, ni des Israéliennes et des Israéliens qui refusent ces politiques et ces violences.
Je refuse absolument qu'on déforme mon propos.
Je parle d'un appareil politique et militaire. Pas d'un peuple. Pas d'une religion.
Du 2 au 14 mars, j'ai vécu dans mon Liban attaqué.
Et ce n'est pas arrivé de nulle part. Après le cessez-le-feu il y a 15 mois, les violations et les agressions ne se sont pas arrêtées, et PERSONNE ne les a arrêtées.
Mon Liban attaqué.
Par des raids.
Par des drones.
Par un ciel occupé.
Par une violence qui ne te laisse jamais vraiment dormir, jamais vraiment respirer, jamais vraiment croire que le pire ne va pas arriver cette nuit.
Je me réveillais presque chaque nuit en sursaut.
Le bruit des raids m'arrachait du sommeil.
Pas un petit réveil.
Un arrachement.
Le cœur qui part à toute vitesse.
Le corps qui comprend avant l'esprit.
Avant même que les mots arrivent, ton système nerveux, lui, sait déjà.
Et ce qui me faisait le plus peur, ce n'était pas seulement le bruit.
C'était l'anticipation.
C'était tout ce que ce bruit ouvrait dans ma tête.
Tout ce qu'il annonçait.
Tout ce qu'il réveillait.
Tout ce qu'il rendait possible.
Parce que moi, j'ai déjà vécu les guerres enfant.
Et ce qui est étrange avec la guerre, c'est que parfois tu ne te rappelles pas toujours de la peur avec des mots.
Mais ton corps, lui, se rappelle.
Tes images se rappellent.
Tes réflexes se rappellent.
Ta mémoire de survie se rappelle.
Je me rappelle très bien de mon père en train de couvrir les vitres.
Avec des tissus noirs, ou du papier journal, ou des filtres noirs, je ne sais même plus exactement.
Mais je me rappelle du geste.
Je me rappelle du pourquoi.
Bloquer la lumière.
Faire en sorte que, quand nos chambres étaient allumées, les avions israéliens ne voient pas la lumière.
Il fallait cacher la lumière.
Il fallait cacher notre présence.
Il fallait apprendre à exister sans apparaître.
Je me rappelle aussi qu'on cherchait les endroits les plus sûrs dans l'appartement.
Pas les plus confortables.
Les plus sûrs.
Les couloirs.
Les endroits loin des vitres.
Les endroits où il y avait plusieurs murs entre nous et l'extérieur.
Parce qu'en guerre, tu ne penses plus comme dans une vie normale.
Tu penses en murs.
Tu penses en verre.
Tu penses en souffle.
Tu penses en effondrement.
Tu penses en chances de survivre.
Je me rappelle aussi des sous-sols.
Parce qu'on se disait que ça pouvait protéger.
Mais en même temps, ça pouvait devenir un piège.
Parce que si l'immeuble s'écroulait, on pouvait rester pris dessous.
Coincés.
Écrasés.
Étouffés.
Donc même ce qui était supposé te protéger portait déjà sa propre menace.
Et cette fois-ci, il y avait Gaza dans ma tête.
Gaza, je ne l'ai pas juste regardée de loin.
Je l'ai suivie jour après jour.
Les massacres.
Les enfants assassinés, entre autres par des drones.
Les corps brûlés vivants.
Les destructions.
Les justifications.
Les récits.
Les mots choisis pour rendre l'horreur acceptable, voire même essentielle.
Et la veille de mon voyage, Israël a largué des brochures sur les rues de Beyrouth depuis ses avions.
Elles disaient:
"À la lumière du succès éclatant à Gaza, la Nouvelle Réalité arrive au Liban."
Voilà.
Gaza serait un succès.
Et nous devrions comprendre que le même futur nous est promis.
Tout pour provoquer de la panique.
Et ca, ça fait peur parce qu'ils ont fait ça à Gaza.
Et ils faisaient déjà ce genre de choses quand j'étais enfant.
Les papiers tombent du ciel.
Les menaces tombent du ciel.
Les récits tombent du ciel.
Rien de nouveau.
Ils n'ont jamais arrêté.
Donc quand j'étais dans mon Liban, sous les drones, sous les raids, je n'étais pas juste en train de vivre le présent.
J'anticipais.
Je me disais: si j'ai vu ce qu'ils ont fait à Gaza, qu'est-ce qui me garantit qu'ils ne feront pas la même chose ici?
Qu'est-ce qui me garantit qu'ils ne vont pas dire: ici il y a une cible, ici il y a des Iraniens, ici il y a des islamistes, puis frapper, puis raconter l'histoire après?
Et avec tout ce que je sais de l'IA, de la surveillance, des drones, du ciblage, de la manipulation, cette anticipation devenait encore plus lourde.
Parce que les drones, ce n'est pas juste un bruit dans le ciel.
Les drones surveillent.
Ils suivent.
Ils filment.
Ils repèrent.
Ils transmettent.
Ils embarquent des caméras, des capteurs thermiques, du radar et d'autres capteurs et alimentent des décisions de ciblage. Et font partie directement d'une frappe ciblée.
Alors oui, j'avais peur.
Très peur.
Alors même que je savais que j'étais dans un endroit considéré comme sécuritaire.
Et il y avait quelque chose de presque irrationnel, mais pas vraiment.
Je fermais le store quand je dormais.
Pas pour arrêter la lumière.
Pas pour mieux dormir.
Je le fermais pour ne pas voir un drone, par hasard.
Je savais très bien qu'un store fermé n'arrête pas la technologie.
Je savais très bien que si des systèmes veulent surveiller, ils ont des moyens que mon store n'arrête pas.
Mais c'était comme le monstre dans l'armoire.
On ferme la porte pour ne plus le voir.
Pour ne plus l'imaginer.
Pour créer au moins une petite illusion de distance.
Sauf qu'ici, le monstre n'était pas imaginaire.
Puis il y a eu le jeudi 5 mars.
Et je crois sincèrement que c'est là que ma terreur a basculé.
Parce que ce jour-là, ce n'était plus juste un raid de plus.
Ce n'était plus juste un drone de plus.
Ce n'était plus juste le bruit.
C'était la menace formulée.
La menace assumée.
La menace annoncée comme un projet.
Ce jour-là, Israël a ordonné l'évacuation de la Dahiyé, et le ministre Smotrich a menacé que la zone ressemblerait à Gaza, plus précisément à Khan Younès.
La Dahiyé était à dix minutes en voiture de chez moi.
Et au même moment, mon frère était à l'hôpital après son accident presque mortel.
Ma mère était avec lui.
Ma belle-sœur aussi.
Moi, j'étais à la maison, en train de me préparer pour prendre la relève et aller dormir à l'hôpital.
J'avais mon père avec moi.
Puis ma mère m'appelle.
Et là, tout change.
Elle me dit de courir chercher mes deux neveux et ma nièce.
De les amener chez nous.
Elle me dit qu'elles ne quitteront pas l'hôpital.
Et moi, je comprends immédiatement que je dois tenir le tout.
Avec mon père.
Avec les enfants.
Avec la peur.
Avec la responsabilité.
Et là, les consignes arrivent.
Ouvrir les vitres.
Mettre tout ce qui est en verre par terre.
S'asseoir du côté de l'appartement le plus éloigné de la banlieue.
Comprenez la violence de cette scène.
Tu n'es plus dans une discussion abstraite.
Tu n'es plus dans une analyse géopolitique.
Tu es dans ton salon.
Avec ton père.
Avec des enfants.
En train de te préparer à un impact.
En train de penser en éclats de verre.
En souffle.
En distance.
En proximité de la banlieue.
En probabilité de survie.
Et c'est exactement là que ma terreur a explosé.
Parce que d'un coup, tout se tenait ensemble.
La menace sur la banlieue.
Mon frère à l'hôpital.
Ma mère et ma belle-sœur qui restent là-bas.
Les enfants à récupérer.
Les vitres à ouvrir.
Le verre à coucher au sol.
Le bon côté de l'appartement à choisir.
Les drones dans le ciel.
Gaza dans ma tête.
J'ai appelé mes enfants, mon mari.
J'ai répondu aux étudiants qui m'avaient écrit.
J'ai écrit à ma meilleure amie.
J'ai fait mes adieux.
C'est aussi ce jeudi-là que j'ai fait ma valise.
Avec mon essentiel.
En vérité, j'avais juste besoin de mon sac rouge et de mes médicaments.
Alors j'ai demandé à mon père de préparer, lui aussi, ses essentiels, au cas où on devrait partir.
Et il a été paralysé.
Il ne savait pas quoi me donner.
Il ne savait pas quoi ranger.
Il ne savait pas par où commencer.
Et là, ça m'a frappée de plein fouet.
Parce que moi, toute ma vie tenait dans un sac à dos.
Ma vie était ailleurs.
Je pouvais m'enfuir avec un sac à dos.
Mais lui?
Comment est-ce qu'il met sa vie dans un sac?
Sa maison?
Ses souvenirs?
Tout ce qu'il a construit?
Tout ce qu'il a gardé?
Tout ce qu'il a de plus précieux?
Comment est-ce qu'on demande à quelqu'un de résumer toute une vie à quelques objets transportables?
On a survécu à ce fameux jeudi, parce qu'on était chanceux.
Mais pas les milliers de personnes déplacées qui ont tout perdu.
Puis, le jeudi d'après, il y a eu autre chose qui m'a glacée.
L'armée est passée chez nous pour documenter les personnes dans l'appartement.
Officiellement, pour des raisons de sécurité.
Mais pour mon père, ça voulait dire autre chose aussi.
Mon père voulait surtout s'assurer qu'on n'oublie personne si notre immeuble est attaqué.
Qu'on sache exactement combien de personnes sont là.
Combien de personnes il faudrait sauver.
Comprenez la violence de cette scène.
On n'est même plus en train de compter les gens pour vivre ensemble.
On compte les gens au cas où l'immeuble saute.
Au cas où il faudrait sauver des vies.
Au cas où il faudrait sortir des corps.
Et ça, ça détruit quelque chose à l'intérieur.
Et pendant que je vivais tout ça, pendant que mon cœur battait comme s'il voulait sortir de ma poitrine, Israël continuait d'écraser mon Liban.
En quelques jours:
des centaines de milliers de personnes déracinées.
Des enfants tués.
Des familles dans la rue.
Des gens dans leurs voitures.
Des gens qui ne savent pas s'ils doivent partir, où aller, quoi sauver, quoi laisser.
Encore plus de misère à une population déjà épuisée.
Alors oui, j'ai été terrifiée mais je rageais comme jamais je ne l'étais.
Profondément.
Parce qu'on ne parle pas ici d'un incident isolé.
On parle d'une logique.
On parle d'une attaque continue.
D'une brutalité qui ne s'est pas arrêtée avec le cessez-le-feu, et même bien avant. Ça fait des décennies. Depuis que j'étais enfant et je suis dans ma cinquantaine.
D'un pouvoir qui continue de bombarder, de déplacer, de terroriser, pendant que mon Liban essaie encore de respirer.
Ce n'est pas une géopolitique abstraite.
C'est la violence réelle.
Le cœur qui cogne.
Le store fermé.
Le monstre dans l'armoire.
Le père paralysé devant l'idée de mettre toute sa vie dans un sac.
Mon Liban qu'on déplace, qu'on bombarde, qu'on terrorise encore et encore.
Je suis en train de rentrer.
Mais je ne rentre pas intacte.
Je rentre avec le bruit encore dans le corps.
Je rentre avec le sursaut encore en moi.
Je rentre avec cette rage aussi.
Parce qu'il faut le dire clairement:
ce qu'Israël est en train de faire à mon Liban n'est pas normal.
Ce n'est pas défendable.
Ce n'est pas une simple "réponse" à six missiles.
C'est une violence continue infligée à une population déjà épuisée, déplacée, endeuillée, et forcée de vivre avec un ciel qui peut à tout moment redevenir meurtrier.
Et là, vous le savez.

