
par Anshel Pfeffer
Par le passé, Israël a échoué à changer la carte du Moyen-Orient. Netanyahou parie que cette fois-ci, il peut réussir.
Cette guerre avec l'Iran, qui en est maintenant à sa quatrième semaine, est la guerre de Donald Trump et de Benyamin Netanyahou. Une entreprise commune. C'est une observation évidente : les prémices de la guerre incluent les exhortations incessantes de Netanyahou aux présidents américains pour qu'ils affrontent militairement l'Iran, la promesse imprudente de Trump aux manifestants iraniens que "l'aide est en chemin", son ivresse de victoire après avoir kidnappé le président vénézuélien Nicolás Maduro et son abandon du rôle présidentiel traditionnel consistant à modérer le partenaire israélien de l'USAmérique.
Mais il est trop facile de réduire cette guerre à deux hommes et de s'en tenir là. Sans ce couple toxique coordonnant les actions entre Jérusalem et Washington, nous n'aurions probablement pas cette guerre actuellement. Mais une guerre entre l'Iran et Israël, ou l'Iran et l'USAmérique, voire une guerre entre l'Iran et un partenariat usraélien, était envisageable depuis des décennies.
Une grande partie de ce que l'Iran et Israël ont préparé et planifié - les armes, les affidés, les alliances pas si secrètes que ça - tout cela menait à cette situation. Et il n'est pas nécessaire d'être de la génération de Trump pour comprendre à quel point la saga et l'humiliation des otages détenus à l'ambassade de Téhéran [1979-1981] sont imprimées dans la psyché collective usaméricaine depuis près d'un demi-siècle.
Les questions hypothétiques sont souvent des exercices assez futiles d'histoire fictive, mais elles ont leur utilité. Peut-être qu'avec des dirigeants différents et dans d'autres circonstances, une guerre entre l'Iran, Israël et les USA aurait pu être évitée. Mais il existe de nombreux scénarios tout à fait plausibles dans lesquels une telle guerre aurait pu éclater sous d'autres directions.

Les chasseurs-bombardiers israéliens F-15 et F-16 ont été achetés et modernisés spécifiquement avec des réservoirs de carburant supplémentaires et des systèmes de guerre électronique pour les frappes à longue distance, des opérations qui étaient répétées sous les précédents Premiers ministres israéliens avant que Netanyahou ne revienne au pouvoir en 2009. Il en va de même pour le système de défense antimissile Arrow, développé et commandé par les gouvernements israéliens avant même le premier mandat de Netanyahou en 1996.
Chaque Premier ministre israélien des quarante dernières années, de Yitzhak Shamir, Yitzhak Rabin et Shimon Peres dans les années 1990, jusqu'aux plus récents Naftali Bennett et Yair Lapid, en passant par Ehud Barak, Ariel Sharon et Ehud Olmert, a préparé et jeté les bases de cette guerre.
Et pendant toute cette période, un homme a dirigé l'Iran : le Guide suprême Ali Khamenei, qui a non seulement prédit la destruction d'Israël d'ici 2040, mais a dirigé son régime pour investir des milliards incalculables dans la fabrication et le déploiement de centaines de milliers de missiles auprès des affidés de l'Iran entourant Israël, dans le but de faire de sa prophétie une réalité un jour.
Un Iran qui ne menace plus ses voisins et Israël pourrait effectivement transformer la région. Mais s'ils échouent, plutôt que de renverser le régime, ils pourraient faire s'effondrer les marchés internationaux déjà chancelants.
Cela ne signifie pas que la guerre était inévitable ou qu'elle aurait été menée de la même manière et avec les mêmes objectifs que ceux de Netanyahou et Trump. La guerre a été reportée pendant de nombreuses années alors qu'Israël, avec le soutien US, repoussait l'emprise iranienne par une combinaison de dissuasion, de sanctions et d'opérations clandestines.
Des guerres plus petites ont bien éclaté avec le Hezbollah et le Hamas, et la diplomatie a également joué un rôle. Par exemple, l'accord nucléaire avec l'Iran en 2015 était loin d'être la panacée de "la paix de notre temps" présentée par l'administration Obama, mais ce n'était pas non plus Munich, comme l'affirmait Netanyahou. C'était un traité de contrôle des armements efficace, bien que limité, qui aurait dû accorder à Israël une accalmie d'une décennie sur la question nucléaire. C'est du moins ainsi que la majeure partie de l'establishment sécuritaire israélien le voyait, jusqu'à ce que Trump, à la demande de Netanyahou, déchire l'accord en 2018.
Netanyahou espérait que la prochaine étape de Trump serait une attaque contre l'Iran. Cela n'a pas eu lieu, et les sanctions de "pression maximale" imposées par Trump n'ont pas produit le résultat escompté. L'Iran a choisi de continuer à injecter des milliards dans ses programmes nucléaire et balistique ainsi que dans ses affidés régionaux, plutôt que de consolider son économie chancelante. Mais le Trump du second mandat est une créature différente. Moins de huit ans après avoir abandonné le JCPOA, ils sont en guerre ensemble contre l'Iran.
De Ben-Gourion à Begin
Les piliers de la doctrine de sécurité nationale d'Israël - la dissuasion pour empêcher ses ennemis de l'attaquer, l'alerte précoce pour détecter quand ils s'apprêtaient tout de même à le faire, et l'action décisive pour garantir que les guerres se terminent rapidement et sur le territoire ennemi - ont été conçus sur mesure pour un pays de la taille et de la population d'Israël. Ce dernier ne pouvait se permettre de longues guerres et avait besoin de périodes de calme relatif entre les conflits pour développer sa société et son économie.
C'était une raison principale pour laquelle David Ben-Gourion avait décidé en 1948 de ne pas poursuivre l'avantage militaire d'Israël et de mettre fin à la "guerre d'indépendance" d'Israël plutôt que de capturer la Cisjordanie ou Gaza, comme certains de ses généraux l'y exhortaient. Ben-Gourion, en partie à cause de la proposition d'une opération conjointe de la Grande-Bretagne et de la France, a abandonné cette prudence lors de la campagne de Suez et du Sinaï en 1956, se joignant à leur plan pour prendre le contrôle du canal de Suez et, à terme, renverser le président égyptien Nasser. Ce qui fut d'abord salué par Ben-Gourion après l'occupation rapide de la péninsule du Sinaï comme "le troisième royaume d'Israël", s'est terminé par un retrait humiliant du Sinaï sous la pression usaméricaine et soviétique.
Le vieux rival de Ben-Gourion, Menahem Begin, devait apprendre une leçon similaire un quart de siècle plus tard lorsque l'invasion israélienne du Liban en 1982 n'a pas réussi à produire la défaite décisive du mouvement national palestinien ni l'installation d'un gouvernement favorable à Israël à Beyrouth. Ce fut au contraire un désastre sanglant pour toutes les parties, avec l'armée israélienne coincée dans le sud du Liban pendant 18 ans. Cela a également annoncé l'ascension du Hezbollah, le plus puissant des affidés iraniens, qui a progressivement élargi son contrôle sur le Liban.
Dans les deux cas, des opérations militaires plus limitées qui auraient été conformes à la doctrine de sécurité nationale d'Israël - détruire les bases des fedayin à Gaza et les bastions de l'OLP dans le sud du Liban - ont été supplantées par des objectifs de guerre beaucoup plus ambitieux. Les objectifs stratégiques n'ont pas été atteints et les victoires tactiques ont été en grande partie gaspillées.
La plupart des dirigeants israéliens ont retenu la leçon : Israël peut dissuader ses voisins et les battre dans des guerres courtes, mais il n'a pas le pouvoir de renverser des régimes et d'imposer de nouveaux gouvernements. La victoire pour Israël consiste à assurer sa survie et sa prospérité à long terme dans une région inhospitalière. Mais il ne peut pas changer la face de la région. Il a fallu trois décennies et quatre guerres avec l'Égypte pour qu'Anouar Sadate, agissant de sa propre initiative, vienne à Jérusalem pour faire la paix.
La menace des armes nucléaires et d'autres types d'armes non conventionnelles, et l'avènement de la République islamique d'Iran et de ses affidés régionaux, ont mis au défi la doctrine de sécurité nationale. Les régimes prêts à utiliser des armes nucléaires pour détruire Israël peuvent-ils être dissuadés ? Comment dissuader un pays avec lequel vous n'avez pas de frontière et qui est prêt à sacrifier ses affidés contre vous plutôt que de risquer une guerre ouverte ?
La frappe contre le réacteur nucléaire irakien d'Osirak en 1981 a établi la "doctrine Begin", selon laquelle aucun des ennemis d'Israël ne pouvait être autorisé à posséder des armes nucléaires. Olmert a appliqué cette doctrine à nouveau en 2007 lorsqu'il a ordonné la frappe contre le réacteur secret syrien.
Mais le programme nucléaire iranien posait un défi différent. Il était beaucoup plus vaste et plus dispersé. Et l'Iran, avec ses missiles et ses affidés, disposait de plus de moyens de représailles. Alors qu'Israël préparait depuis des décennies une option militaire sous la forme de frappes aériennes à longue distance, la plupart de ses chefs de la sécurité estimaient qu'il existait de meilleurs moyens d'empêcher l'Iran d'atteindre le seuil nucléaire.
Meir Dagan, le légendaire chef du Mossad, a dit un jour : "Si un dictateur dispose de 20 milliards de dollars et de scientifiques, vous ne pourrez pas l'empêcher éternellement d'obtenir des armes nucléaires". Dagan ne voulait pas dire qu'Israël devait accepter que l'Iran finisse par acquérir ces armes. Il y avait peu de gens, voire aucun, qui en firent autant que lui pour repousser l'Iran du seuil nucléaire. Mais il savait que c'était une tâche sans fin à laquelle Israël et ses alliés devraient s'atteler, tant que l'Iran aurait un régime qui considère la destruction d'Israël comme l'une de ses missions fondamentales.
Un jour, ce régime allait tomber. Mais ce n'était pas quelque chose qu'Israël pouvait provoquer. Il devait se concentrer sur la prévention de l'acquisition d'armes nucléaires par l'Iran jusqu'à ce que ce jour arrive. Une guerre ouverte avec l'Iran était un dernier recours et Israël n'en était pas arrivé là.
Dagan était un membre éminent de la coalition informelle de chefs de la sécurité et de ministres du cabinet de Netanyahou qui s'opposaient à son projet d'attaquer l'Iran en 2011-2012. Ils étaient convaincus qu'une guerre repousserait l'acquisition par l'Iran d'armes nucléaires au mieux d'un an ou deux, et que des résultats similaires pouvaient être obtenus par des opérations clandestines et sans risquer une rupture stratégique avec les USA, alors sous la présidence de Barack Obama.
Jouer l'avenir d'Israël pour assurer sa propre survie politique
Le succès de l'attaque surprise du Hamas et les massacres du 7 octobre auraient dû conduire à une remise en question sérieuse de l'ancienne doctrine israélienne. Le Hamas n'a pas été dissuadé. Israël n'a pas eu d'alerte précoce (et a ignoré les informations qu'il possédait). Après l'attaque, au lieu de lancer une opération courte et décisive, il s'est enlisé pendant deux ans dans une guerre destructrice et largement vaine à Gaza, tout en étant entraîné dans d'autres guerres avec le Hezbollah, les Houthis au Yémen et finalement l'Iran.
S'agit-il d'un échec de la doctrine israélienne ou d'un échec de la direction civile et sécuritaire israélienne à adhérer à cette doctrine ? Nous attendons toujours la nécessaire commission nationale d'enqête pour répondre à ces questions.
Netanyahou, bien qu'initialement sous le choc du 7 octobre, a refusé de se remettre en question. Selon lui, et il continue de l'affirmer, le fautif est ce même establishment sécuritaire qui l'a défié sur la frappe contre l'Iran et lui a caché, dit-il, des informations cruciales sur le Hamas. En quelques jours, Netanyahou a évoqué la promesse qu'Israël, sous sa direction, allait "changer la carte du Moyen-Orient".
Au départ, ce n'était qu'un des slogans de sa campagne pour sa survie politique. Mais au cours de l'année suivante, la confrontation avec le Hezbollah, pour laquelle Israël s'était préparé depuis de nombreuses années, a escaladé jusqu'à l'assassinat de son chef Hassan Nasrallah et l'élimination de la majeure partie de la direction du mouvement. La décimation du Hezbollah a provoqué une réaction en chaîne dans la Syrie voisine.
Netanyahou n'avait ni planifié ni prédit la chute du régime Assad. En fait, il tentait de négocier secrètement un accord avec lui, par lequel la Syrie s'éloignerait de l'Iran, quelques jours seulement avant que Bachar el-Assad ne fuie Damas. Mais il s'est empressé de s'attribuer le mérite du changement rapide de pouvoir en Syrie. Il était évident, du moins à ses yeux, qu'il était celui qui changeait la carte du Moyen-Orient.
Contrairement à Netanyahou, les chefs de la sécurité israélienne étaient traumatisés par le 7 octobre et, cette fois-ci, ont offert peu d'opposition au projet de Netanyahou d'attaquer l'Iran. D'autres arguments étaient en faveur de la guerre.
Trump était de retour à la Maison-Blanche et, pour la première fois, il semblait possible qu'il y ait un soutien usaméricain à une frappe. Le Hezbollah, désormais considérablement affaibli, ne serait pas en mesure de déverser des milliers de missiles sur les villes israéliennes à la demande de l'Iran. Et les deux frappes relativement limitées sur l'Iran, suite aux tirs de missiles iraniens en avril et octobre 2024, avaient prouvé que l'armée de l'air israélienne était capable de pénétrer le réseau de défense aérienne iranien. Des informations faisaient également état de l'intention de l'Iran de passer à la vitesse supérieure dans ses programmes nucléaire et balistique, dans le but de commencer la production d'ogives nucléaires opérationnelles.
Les objectifs initiaux de la guerre de douze jours contre l'Iran en juin dernier - éliminer la menace imminente des programmes nucléaire et balistique - auraient encore pu être conformes à l'ancienne doctrine israélienne. Mais vers la fin de cette guerre, l'armée de l'air israélienne a commencé à frapper des cibles du régime, et Netanyahou a commencé à évoquer ouvertement la possibilité de renverser le régime.
Bien que la guerre de douze jours ait été un succès tactique [heu...], elle n'a pas atteint l'un de ses deux objectifs. L'Iran produisait à nouveau des missiles balistiques et reconstituait son arsenal en quelques mois. Une autre série de frappes aériennes, ciblant les lanceurs et les usines de missiles, était rapidement en préparation.
Mais l'éruption de manifestations dans les rues de l'Iran fin décembre et la promesse de Trump que "l'aide est en chemin" ont conduit Netanyahou, et au moins une partie de l'establishment sécuritaire, à croire qu'un changement de régime était enfin possible. Le 28 février, ils se sont lancés ensemble dans la guerre la plus ambitieuse qu'Israël ait menée depuis l'échec de la campagne de Suez en 1956.
La récompense, un Iran qui ne menace plus ses voisins et Israël, pourrait effectivement transformer la région. Mais s'ils échouent, plutôt que de renverser le régime - qui resterait en place, s'accrochant à au moins une partie de ses missiles et de ses affidés - ils pourraient faire s'effondrer les marchés internationaux déjà chancelants. Dans ce cas, Netanyahou pourrait bien perdre les élections plus tard dans l'année, mais les dommages profonds causés à Israël persisteront pendant des décennies. D'autres Premiers ministres, et probablement Netanyahou lui-même lors de ses précédents mandats, n'auraient jamais rêvé de faire un tel pari sur l'avenir du pays.
La doctrine Netanyahou est aujourd'hui confrontée à son ultime épreuve. S'il parvient, avec Trump, à mettre fin à cette guerre sans provoquer une crise énergétique mondiale, et en quelques mois, à déclencher une nouvelle vague de protestations en Iran qui engloutira et renversera le régime, il pourra enfin prétendre qu'Israël a changé la carte du Moyen-Orient. Cela pourrait encore arriver, mais l'expérience accumulée par Israël au cours de ses 78 années d'existence suggère le contraire.

source : Haaretz via Fausto Giudice


