
Par Mahmoud Aslan
Un journaliste basé à Téhéran dresse un bilan des conséquences humaines des frappes américano-israéliennes qui ont causé des ravages dans les systèmes de santé et d'éducation du pays.
TÉHÉRAN, Iran - Plus de 750 écoles. Plus de 300 centres de soins. Et plus de 90 000 habitations.
Les États-Unis et Israël ont détruit ou endommagé plus de 115 000 infrastructures civiles, selon la Société du Croissant-Rouge iranien, laissant derrière eux un véritable chaos : hôpitaux, écoles, stations d'épuration et routes civiles réduits en poussière ou rendus inutilisables.
Mais le bilan va bien au-delà de la perte de structures : ce chaos a exercé une pression énorme sur le personnel de santé et les premiers intervenants du pays, a perturbé l'éducation des élèves à tous les niveaux et a déplacé des centaines de milliers de personnes, infligeant des traumatismes physiques et psychologiques dont il faudra de nombreuses années pour se remettre, si tant est que les Iraniens y parviennent.
"Ici, la destruction ne se résume pas à une simple perte matérielle", m'explique Abdulmutahhar Mohammad Khani, porte-parole de la municipalité de Téhéran. "Elle signifie perturber la vie des citoyens et infliger de profonds dommages psychologiques et sociaux."
J'ai discuté avec des médecins, des enseignants, des responsables et d'autres civils, ici à Téhéran et dans tout le pays, afin de me faire une idée des conséquences humaines des attaques menées par les États-Unis et Israël contre les infrastructures civiles.
Leurs témoignages brossent le tableau d'une destruction systématique qu'aucun objectif militaire ne saurait justifier, et d'une population laissée à elle-même face à une catastrophe que le monde parait ignorer encore aujourd'hui.
"À la fin de mon service, je me retrouve en larmes"
Alors même qu'un nombre croissant d'Iraniens ont besoin de soins d'urgence - les frappes américano-israéliennes ont fait plus de 3400 morts, dont plus de 1500 civils, et blessé des dizaines de milliers d'autres -, les infrastructures médicales du pays croulent sous la pression d'un afflux sans précédent de patients.
"Depuis le début des bombardements, l'hôpital est en état d'urgence permanent", explique le Dr Amir Karimi, médecin généraliste à l'hôpital Imam Reza de Mashhad, une ville du nord-est de l'Iran.
Il travaille dans cet hôpital depuis 20 ans et affirme n'avoir jamais vu le système de santé dans une crise aussi grave.
"Chaque minute, de nouveaux cas arrivent : blessures par explosion, brûlures, traumatismes psychologiques. Nous travaillons sans relâche", confie le Dr Karimi à Zeteo.
Pour aggraver la situation, les médecins sont confrontés à une pénurie de matériel médical, conséquence de sanctions qui durent depuis des années et qui ont entravé la capacité du pays à importer des équipements essentiels.
Après avoir soigné deux enfants blessés lors du bombardement d'une école voisine - l'un souffrant de multiples fractures et de brûlures, l'autre en état de choc grave -, le Dr Karimi et ses collègues ont dû improviser.
"Nous ne disposions pas de tout le matériel nécessaire. Nous avons utilisé de vieux scalpels, des pinces, des écarteurs et fait appel à des médecins bénévoles pour leur sauver la vie", explique Karimi.
"Parfois, une fois ma garde terminée, je me surprends à pleurer en silence", ajoute-t-il, "car ce que nous voyons est impossible à oublier."
Dans les hôpitaux à travers le pays, le scénario est le même : les frappes aériennes détruisent les installations médicales, coupent l'électricité dans les services vitaux (comme les unités de soins intensifs et les unités de soins coronariens) et plongent les patients qui en dépendent dans une situation d'incertitude.
À l'hôpital Milad, un grand établissement de Téhéran qui accueille des centaines de patients, deux personnes ont été tuées et plus de 50 autres blessées lorsque deux bâtiments de l'établissement ont été touchés par des frappes américano-israéliennes, rapporte le ministère de la Santé.
Le Centre cardiovasculaire Rajaie, l'un des principaux établissements de cardiologie d'Iran, a signalé des pannes d'équipement qui ont retardé des interventions chirurgicales vitales, mettant en danger la vie de patients qui ne peuvent pas attendre.
Les dégâts ne se limitent pas à la capitale. Les hôpitaux de Mashhad, d'Ispahan, de Shiraz et de Tabriz ont tous signalé une capacité réduite à prendre en charge des victimes en grand nombre, selon les rapports du Croissant-Rouge iranien, ce qui accentue la pression sur un système de santé national confronté à une vague de cas sans précédent pour laquelle, selon les médecins, le système n'a pas été conçu.
Lors d'un point presse le 5 mars, l'Organisation mondiale de la santé a exprimé sa profonde inquiétude face au conflit en cours en Iran, faisant état de 13 attaques confirmées contre des établissements de santé, ce qui constitue une violation directe du droit international humanitaire, qui protège explicitement les infrastructures médicales contre les attaques.
Le directeur général de l'OMS, le Dr Tedros Adhanom Ghebreyesus, a averti que le conflit se répercute sur 16 pays de la région.
De Gaza à Minab, les enfants paient le prix des guerres
Parmi les quelque 300 structures de santé endommagées en Iran figurent des centres médicaux, pharmaceutiques, de santé et d'urgence, a déclaré le directeur de la Croix-Rouge iranienne (IRCS), Pir-Hossein Kolivand, dans des déclarations publiques.
L'IRCS, pilier des services d'intervention d'urgence du pays, a vu au moins 18 de ses centres endommagés par des frappes à travers le pays, selon ses responsables.
Des hélicoptères, des véhicules opérationnels et des ambulances, indispensables aux interventions d'urgence, ont été détruits ou gravement endommagés, réduisant ainsi la capacité à transporter les blessés vers les hôpitaux et à prodiguer des soins d'urgence.
"Les besoins augmentent à un rythme qui dépasse la capacité de n'importe quelle organisation à y répondre seule", explique Hamid Dehqan, secrétaire général adjoint du Croissant-Rouge iranien chargé de la santé et des urgences, à Zeteo.
Selon M. Dehqan, les équipes travaillent de l'aube jusqu'à tard dans la nuit, à travers tout le pays, empruntant des routes et des ponts dangereux, rendus mortels par les retombées de frappes incessantes.
Dans certains cas, explique M. Dehqan, les routes sont tout simplement trop endommagées pour atteindre certains quartiers, ce qui laisse les blessés isolés et rend impossible toute intervention rapide.
"Le fait de prendre pour cible nos installations ou nos services médicaux ne fait pas que entraver notre travail", ajoute M. Dehqan. "Cela accroît les souffrances des civils et nous impose une double responsabilité : assurer la sécurité tant des travailleurs que des bénéficiaires."
Cette semaine, une frappe israélienne a touché l' usine Tofigh, l'un des principaux producteurs iraniens de médicaments anticancéreux et de matériel chirurgical, un coup dur pour un pays qui figure parmi les 15 premiers au monde en sciences pharmaceutiques et qui est leader au Moyen-Orient dans ce domaine.
Comme à l'habitude, Israël a affirmé sans aucune preuve que cette installation avait des liens avec l'armée.
"Aucun endroit sûr pour les élèves"
Par ailleurs, la guerre a eu un impact considérable sur le système éducatif du pays.
Les médias se sont concentrés sur la frappe dévastatrice qui a tué plus de 170 personnes, principalement des enfants, à l' école primaire Shajareh Tayyebeh de Minab.

Mais plus de 700 écoles ont été endommagées ou détruites par les frappes américaines et israéliennes à travers le pays, faisant plus de 280 morts parmi les élèves et les enseignants, selon les autorités iraniennes.
Sara Mohebbi, une enseignante de 29 ans dans une école primaire d'Ispahan, décrit le premier jour de la guerre comme un véritable cauchemar.
"Les murs se sont effondrés. Les vitres ont volé en éclats. Il n'y avait aucun endroit sûr pour les élèves", raconte Mohebbi à Zeteo. Elle se souvient que quatre élèves ont été blessés par des éclats de verre et des débris de béton.
"Parfois, je me tiens devant l'école détruite et je me souviens des jours où les enfants riaient et jouaient dans la cour", dit Mohebbi. "La guerre a tout déchiré. Elle n'a pas seulement détruit des bâtiments."
Mohebbi a essayé de maintenir les cours en ligne, mais de nombreux élèves n'ont pas accès à une connexion stable. Les coupures de courant dues aux frappes sur les infrastructures énergétiques ont également entravé l'accès. D'autres n'ont même pas d'appareil pour se connecter à Internet.
En conséquence, des milliers d'élèves voient leur scolarité interrompue. Certains ont été transférés dans des écoles moins endommagées. D'autres ont été soudainement contraints de suivre un enseignement à domicile avec l'aide de leurs parents ou de cours en ligne lorsque cela est possible.
Mais sans préparation à cette nouvelle réalité, les enseignants signalent une pénurie de matériel pédagogique.
Le 28 mars, plusieurs frappes ont visé l'une des cinq meilleures universités d'Iran, l' Université des sciences et technologies de Téhéran, causant de graves dégâts au campus historique et provoquant une mise en garde des forces armées iraniennes, qui ont menacé de prendre pour cible des universités israéliennes et américaines en Asie occidentale.
Le ministère iranien des Sciences a déclaré à CNN qu'au moins 21 universités avaient été endommagées par des frappes depuis le début de la guerre.
Un jour plus tard, l'Université de technologie d'Ispahan a été prise pour cible pour la deuxième fois depuis le début de la guerre, a indiqué l'université dans un communiqué relayé par l'agence de presse Fars.
Les frappes américaines et israéliennes des 30 derniers jours ont touché certaines des institutions universitaires les plus prestigieuses d'Iran, ainsi que des centres de recherche, des monuments historiques et des scientifiques, a tweeté le vice-ministre iranien des Affaires étrangères, Esmaeil Baqaei.
"L'agression américano-israélienne contre l'Iran continue de révéler son véritable objectif : paralyser les fondements scientifiques et le patrimoine culturel de notre pays en ciblant systématiquement les universités, les centres de recherche, les monuments historiques et les scientifiques éminents", a-t-il écrit.
Les conséquences souvent invisibles
Fatema Rezaei, 34 ans, vit avec ses trois jeunes enfants à Niavaran, un quartier résidentiel du nord de Téhéran. Depuis le début des frappes, ils passent la plupart de leur temps au sous-sol ou dans les pièces intérieures, à l'abri des éclats d'obus et des missiles.
L'école de son aînée, âgée de 12 ans, a été complètement détruite.
"Chaque bruit d'explosion fait hurler les enfants et les fait courir", explique Mme Rezaei. "Chaque jour qui passe accroît le danger qui pèse sur nos vies et rend plus difficile l'idée d'un retour à la normale."
Pour Mme Rezaei, les dégâts causés aux infrastructures l'obligent à parcourir de longues distances pour s'approvisionner en eau potable, sous la menace des frappes aériennes, car les sources d'eau à proximité sont devenues peu fiables depuis le début de la guerre.
Rezaei et ses voisins ne sont pas les seuls à être confrontés à des pénuries d'eau : la semaine dernière, un réservoir de 10 000 mètres cubes situé à Haftkel, dans le sud-ouest de la province du Khuzestan, a été touché par une frappe aérienne, selon les propos d'un responsable provincial rapportés par l'agence de presse semi-officielle Tasnim, provoquant de graves pénuries d'eau dans plusieurs districts environnants.
Rezaei et sa famille sont toutefois considérées comme ayant eu un peu de chance. Les frappes aériennes ont complètement rasé les maisons de leurs voisins.
Depuis sa fenêtre, Rezaei a récemment vu de la fumée s'élever des décombres des bâtiments effondrés juste à l'extérieur, se demandant comment une destruction aussi massive pourrait être réparée, et comment les enfants, plongés dans un état de choc et de peur permanente, pourraient un jour retrouver une vie normale.
"La guerre n'a pas seulement détruit des bâtiments. Elle a anéanti le sentiment de sécurité dont nous jouissions en tant que familles", explique Mme Rezaei.
"Nous partageons désormais la nourriture et l'eau dont nous disposons avec nos voisins, et nous veillons les uns sur les autres lorsque les bombardements s'intensifient", ajoute-t-elle.
"Parfois, je me tiens à la fenêtre et je regarde la fumée s'élever des ruines, en me demandant comment nous allons reconstruire ce que nous avons perdu."
1er avril 2026 - Substack - Traduction : Chronique de Palestine
* Mahmoud Aslan est journaliste. Il écrit pour Substack.