22/04/2026 reseauinternational.net  13min #311811

Quand Milei rend visite à Mileikovsky (alias Netanyahou)

par Fausto Giudice

Javier Milei effectue sa troisième visite officielle en Israël du 19 au 21 avril 2026. Cette visite marque un tournant dans les relations bilatérales, Buenos Aires rompant avec des décennies de neutralité affichée pour s'aligner fermement sur la position de Jérusalem et de Washington. Le déplacement intervient dans un contexte géopolitique particulier, alors qu'un cessez-le-feu entre Israël et l'Iran est entré en vigueur le 8 avril 2026 et une trêve de 10 jours entre Israël et le Liban le 17 avril. Ci-dessous une analyse du sens et de la portée de cette visite.

Points communs et convergences

L'Argentine et Israël n'ont pas que la couleur de leurs drapeaux en commun. Le dicton : "L'homme descend du singe, l'Argentin descend du bateau" pourrait s'appliquer aussi bien aux Israéliens. Aux débuts du mouvement sioniste juif à la fin du XIXème siècle, un débat avait eu lieu : où créer "l'État des juifs" ? L'Argentine avait été envisagée, où s'étaient déjà établies des colonies financées par le baron Hirsch, mais la Palestine l'avait emporté, vu l'impact prévu sur les masses juives déshéritées d'Europe centrale et de l'Est, auxquelles l'Argentine ne disait rien. Pendant la première moitié du XXème siècle, l'Argentine a été une destination privilégiée d'émigration juive d'Europe et du Maghreb, tout en accueillant après 1945 des centaines de dignitaires nazis en fuite, dont le plus célèbre, Eichmann, sera kidnappé par les services israéliens, jugé et exécuté en Israël en juin 1962. L'Argentine de Perón faisait partie des 10 pays s'étant abstenus lors du vote de la résolution de l'ONU du 29 novembre 1947 sur le plan de partage de la Palestine. Cela ne l'empêchera pas d'être l'un des premiers pays d'Amérique latine à reconnaître l'État d'Israël en mai 1949.Quelques jeunes juifs ont ensuite émigré en Israël à partir des années 1950, créant des kibboutz (lire  ici). À partir de 1952, l'Argentine de Perón fournit du yellowcake à Israël pour la fabrication de sa bombe nucléaire à Dimona. Ci-dessous une chronologie des relations entre les deux pays.

Chronologie relations Argentine-Israël

31 mai 1949 : Établissement des relations diplomatiques. L'Argentine, qui avait reconnu l'État d'Israël le 14 février 1949, établit officiellement des relations diplomatiques. Buenos Aires ouvre d'ailleurs la première ambassade d'Amérique latine en Israël.

1960 : Crise diplomatique liée à la capture d'Adolf Eichmann. Le Mossad enlève le criminel nazi Adolf Eichmann à Buenos Aires, ce que l'Argentine dénonce comme une violation de sa souveraineté. La crise est résolue le 3 août suivant, lorsqu'Israël et l'Argentine déclarent l'"incident" clos.

1982 : Ventes d'armes israéliennes pendant la guerre des Malouines. Des documents déclassifiés révèlent qu'Israël a vendu des armes, notamment des avions de chasse, à la junte argentine avant et pendant le conflit l'opposant au Royaume-Uni.

1991 : Première visite d'un président argentin. Carlos Menem se rend en Israël et propose sa médiation entre l'État hébreu et la Syrie au sujet du plateau du Golan.

17 mars 1992 : Attentat à l'ambassade d'Israël. Un attentat suicide à la voiture piégée devant l'ambassade d'Israël à Buenos Aires tue 29 personnes.

18 juillet 1994 : Attentat contre l'AMIA. Un nouvel attentat, le plus meurtrier de l'histoire du pays, vise le centre communautaire juif AMIA, faisant 85 morts et plus de 200 blessés. Le Hezbollah, soutenu par l'Iran, est désigné comme responsable.

2009 : Première visite d'un président israélien en Argentine. Shimon Peres se rend à Buenos Aires, une première en 20 ans.

6 décembre 2010 : Reconnaissance d'un État palestinien. L'Argentine reconnaît un État de Palestine dans les frontières de 1967, suscitant de vives critiques d'Israël.

9 septembre 2011 : Accord de libre-échange avec le Mercosur. L'Argentine finalise la ratification d'un accord de libre-échange entre Israël et le Mercosur.

2017 : Première visite d'un Premier ministre israélien. Benyamin Netanyahou se rend en Argentine, une première pour un chef de gouvernement israélien en exercice.

12 juin 2025 : Annonce des "Accords d'Isaac". Le président argentin Javier Milei, lauréat du prix Genesis, annonce cette initiative pour renforcer la coopération avec l'Amérique latine, sur le modèle des accords d'Abraham.

19 avril 2026 : Visite d'État de Javier Milei. Le président argentin entame sa troisième visite d'État en Israël. Il annonce avec Benyamin Netanyahou le lancement de vols directs d'El Al entre les deux pays et réaffirme sa promesse de transférer l'ambassade argentine à Jérusalem.

La visite de Milei

Milei est arrivé en Israël le dimanche 19 avril 2026 pour une visite d'État de trois jours. Dès son atterrissage, il s'est rendu au Mur occidental, conformément à la pratique entamée lors de ses voyages précédents. Le programme de cette visite comprenait :

  • Une rencontre avec le Premier ministre Benjamin Netanyahou, suivie de déclarations conjointes ;
  • Une audience avec le président Isaac Herzog, au cours de laquelle Milei a reçu la Médaille présidentielle d'honneur ;
  • La remise d'un doctorat honorifique par l'université Bar-Ilan ;
  • La participation à la répétition de la cérémonie du Jour de l'indépendance israélienne, Milei devenant le premier dirigeant étranger à allumer un flambeau lors de ces célébrations ;
  • Des entretiens avec des familles d'ex-otages et la visite de lieux emblématiques, dont l'église du Saint-Sépulcre.

Motivations et positionnement stratégique

Trois séries de motivations principales se dégagent de cette visite.

L'ancrage idéologique : Milei a fait de son soutien à Israël un élément central de son identité politique. Lors de sa prière au Mur occidental, il a déclaré : "Ma vision pour l'État est fondée sur les valeurs de la moralité et de la foi, sur la justice et sur l'héritage juif". Cette orientation n'est pas simplement tactique : elle s'enracine dans une étude approfondie des textes juifs entreprise avec son rabbin, Shimon Axel Wahnish, qu'il a nommé ambassadeur d'Argentine en Israël.

Les attentats non résolus de 1992 et 1994 : La motivation la plus constamment invoquée par Milei est le souvenir des deux attentats qui ont frappé la communauté juive argentine. "L'Argentine a été victime d'attaques terroristes lâches au début des années 1990, toutes deux orchestrées par la République islamique d'Iran", a-t-il rappelé lors d'une déclaration conjointe avec Netanyahu. Ces attaques - contre l'ambassade d'Israël en 1992 (29 morts) et contre l'AMIA en 1994 (85 morts) - restent impunies. Pour Milei, cette douleur nationale justifie un alignement sans faille sur Israël et les USA dans leur guerre contre le régime iranien, qu'il qualifie d'"ennemi de l'Argentine".

Un alignement international assumé : Le président argentin s'inscrit délibérément dans l'axe stratégique Trump-Netanyahou. "Je ne connais pas deux dirigeants mondiaux que notre président respecte davantage et avec lesquels il entretient une relation plus personnelle qu'avec le président Milei et le Premier ministre Netanyahou", a déclaré l'ambassadeur US en Israël, Mike Huckabee, lors de la conférence de presse conjointe. Cette triangulation place l'Argentine aux côtés des USA dans le conflit avec l'Iran, Milei estimant que la guerre conjointe était "la bonne chose à faire".

Symbolique religieuse et personnelle

La dimension idéologique ["spirituelle"] de la visite ne saurait être sous-estimée. Milei s'est présenté au Mur occidental "en larmes dans les bras de son ambassadeur, le rabbin Shimon Axel Wahnish, l'homme qui lui a enseigné la Torah à Buenos Aires". L'intensité émotionnelle de ce geste dépasse le simple rituel diplomatique : elle manifeste un lien personnel et intellectuel avec la tradition juive.

Sur le plan théologique, Milei a explicitement inscrit sa vision politique dans le cadre de l'héritage judéo-chrétien. "L'adoption des lois de Dieu et la sanctification de la liberté, de la vie et de la propriété privée sont la clé de notre prospérité", a-t-il déclaré au Mur. Dans son discours de Davos en janvier, il avait déjà commenté la parasha hebdomadaire, interprétant les plaies d'Égypte comme une séquence menant de la ruine économique à l'effondrement moral.

Cette identification personnelle au judaïsme - Milei a annoncé son intention de se convertir après son mandat - a été reconnue par l'attribution du Genesis Prize ("prix Nobel juif") en janvier 2025, une première pour un non-juif et un chef d'État.

Les "accords d'Isaac"

Le cœur diplomatique de la visite réside dans le lancement des "accords d'Isaac" (Yitzhak Accords), une initiative stratégique baptisée en référence au patriarche biblique. Ce cadre, inspiré des accords d'Abraham de 2020, vise à renforcer la coopération entre Israël et plusieurs pays du continent américain partageant des valeurs communes.

Accords d'Isaac Argentine-Israël (avril 2026)

  1. Sécurité et Contre-terrorisme
  2. Nature : protocole d'accord (MoU) bilatéralObjectifs et détails clés : renforcer la coopération contre les organisations terroristes, en ciblant particulièrement les tentatives de l'Iran d'étendre ses réseaux dans l'hémisphère occidental. Il fait suite aux déclarations argentines de 2024-2026 qui ont désigné le Hamas, le Hezbollah et les Gardiens de la Révolution iraniens comme organisations terroristes.
  3. Intelligence Artificielle (IA)
  4. Nature : protocole d'accord (MoU) bilatéral
  5. Objectifs et détails clés : développer une coopération et un partage d'expertise dans les technologies d'IA et leurs infrastructures. L'Argentine aspire à devenir un futur pôle mondial de l'IA grâce à son capital humain et sa liberté réglementaire.
  6. Transport Aérien
  7. Nature : protocole modifiant l'accord de 2017
  8. Objectifs et détails clés : faciliter les liaisons aériennes entre les deux pays en permettant la désignation de multiples transporteurs et en établissant des règles pour la fixation des tarifs. Cela précède l'ouverture d'une liaison directe entre Buenos Aires et Tel-Aviv.
  9. Liaison Aérienne Directe
  10. Nature : annonce conjointe
  11. Objectifs et détails clés : mise en place d'une ligne aérienne directe et régulière entre Buenos Aires et Tel-Aviv, qui sera opérée par El Al à partir de novembre 2026, afin de renforcer les liens économiques et touristiques.

Mesures supplémentaires

  • Annonce du transfert de l'ambassade argentine de Tel Aviv à Jérusalem.
  • Rebaptisation de l'Avenue de l'État de Palestine à Buenos Aires en "Avenue de la famille Bibas".
  • Inscription formelle des Gardiens de la Révolution iraniens sur la liste argentine des organisations terroristes.

Sur le transfert de l'ambassade argentine de Tel-Aviv à Jérusalem. Milei a réaffirmé que cette décision était "nécessaire, mais surtout juste", rejoignant ainsi la poignée de pays - USA, Kosovo, Honduras, Guatemala, Papouasie-Nouvelle-Guinée et Paraguay - ayant déjà effectué ce déplacement.

Réactions et perceptions

En Israël, la visite a été saluée avec enthousiasme. Netanyahou a loué la "clarté morale" du président argentin, qui se tient aux côtés "du peuple juif" et s'oppose aux "calomnies antisémites". Le ministre des Affaires étrangères Gideon Saar a qualifié Milei de "l'un des dirigeants les plus audacieux de notre époque".

Du côté palestinien, la décision de transférer l'ambassade à Jérusalem a été condamnée. Lors de l'annonce initiale en février 2024, le Hamas avait déclaré que cette mesure constituait "une infraction aux droits de notre peuple palestinien sur sa terre et une violation des règles du droit international". Le Parlement arabe avait également dénoncé la déclaration de Milei.

Dans la presse internationale, les analyses sont contrastées. Certains observateurs y voient une consolidation de l'axe politique entre l'Argentine, Israël et les USA. D'autres s'interrogent sur les conséquences de ce rapprochement pour l'équilibre traditionnel de l'Argentine dans ses relations internationales. Une analyse du Buenos Aires Herald souligne que Milei agit "sans spéculation politique", mû par la conviction personnelle que la cause israélienne est "juste".

Une nouvelle ère dans les relations argentino-israéliennes

Cette visite s'inscrit dans une transformation profonde de la politique étrangère argentine. Avant Milei, l'Argentine avait plutôt oscillé entre neutralité et critiques occasionnelles à l'égard d'Israël. Le président actuel a :

· Déclaré le Hamas organisation terroriste ;

· Désigné les Gardiens de la Révolution iraniens et la Force Al-Qods comme organisations terroristes ;

· Expulsé l'envoyé diplomatique iranien ;

· Relancé les poursuites contre les suspects iraniens des attentats de 1992 et 1994.

À cette liste s'ajoute désormais l'alignement sur la guerre usraélienne contre l'Iran, que Milei assume pleinement malgré le cessez-le-feu en vigueur. Comme le note un commentaire du Jerusalem Post, Milei "écrit la politique étrangère à partir des textes juifs", faisant de son engagement une affaire à la fois stratégique et existentielle.

La réaction des partis politiques

La visite a profondément divisé la classe politique argentine, opposant les alliés du président à une opposition de plus en plus virulente.

  • Soutien indéfectible de la coalition au pouvoir (La Libertad Avanza) : Pour le parti de Javier Milei, cette visite est une validation de sa politique étrangère et de son combat idéologique. Les figures de proue du gouvernement, dont sa sœur et secrétaire générale Karina Milei, ont accompagné le président, témoignant d'un soutien sans faille à ce rapprochement stratégique avec Israël.
  • Critiques acerbes de l'opposition : Le principal grief de l'opposition, notamment du péronisme (Partido Justicialista), est la dangerosité perçue d'un alignement aussi automatique sur les USA et Israël.
    • L'ancien ministre de la Défense et député Agustín Rossi (péroniste) a déclaré que le voyage "approfondit et exagère l'alignement automatique de Milei avec Trump et Netanyahou", prédisant un "isolement politique international" pour l'Argentine.
    • Le Parti justicialiste (PJ) a formellement repudié le soutien du président, l'accusant de "négligence et imprudence" et lui demandant de privilégier la paix et le dialogue en politique étrangère.
  • Condamnation ferme des partis de gauche : Les partis de la gauche radicale ont vu dans ce voyage une forme de complicité avec ce qu'ils qualifient de crimes de guerre. Gabriel Solano, dirigeant national du Partido Obrero (Parti Ouvrier), a déclaré : "Je répudie le voyage du président Milei en Israël en pleine génocide que cet État est en train d'exécuter à Gaza et au Liban". Il a également dénoncé le fait que le président "introduit l'Argentine dans la guerre impérialiste".
  • Soutien des alliés conservateurs : À l'inverse, les alliés traditionnels du gouvernement, comme le PRO (Proposition Républicaine) de l'ancien président Mauricio Macri, soutiennent généralement la politique étrangère de Milei, y compris ce voyage, bien que leur appui public ait été moins en évidence que celui de La Libertad Avanza.

Réactions de la société civile

Au-delà des partis, la société civile argentine a également réagi, avec des voix discordantes allant des syndicats aux institutions religieuses.

  • Les syndicats, porte-voix du malaise social : La Confédération Générale du Travail (CGT), la principale centrale syndicale, a été l'une des voix les plus critiques, utilisant le voyage pour souligner le contraste entre la ferveur internationale de Milei et la crise intérieure.
    • Le cosecrétaire général de la CGT, Cristian Jerónimo, a dénoncé : "Le président va au Mur des Lamentations et pleure, alors que l'Argentine traverse une situation critique que vivent les retraités, les handicapés et la société dans son ensemble".
    • Ces critiques s'inscrivent dans un contexte de mobilisation nationale contre la politique économique du gouvernement, prévue pour le 30 avril 2026.
  • L'Église catholique, messagère de paix : La hiérarchie catholique argentine a pris ses distances avec l'alignement belliqueux du président. Lors d'un rassemblement sur la Plaza de Mayo, l'archevêque Jorge García Cuerva a prié pour la paix mondiale, rappelant que "la guerre ne résout rien". Ce geste symbolique a été interprété comme une réponse humaniste à l'agenda de politique étrangère de l'exécutif.
  • La communauté juive argentine : Les réactions au sein de la communauté juive, forte d'environ 250 000 personnes, sont partagées.
    • La direction de la DAIA (Délégation des Associations Israélites Argentines), la principale organisation politique de la communauté, a salué le soutien indéfectible du président contre l'antisémitisme et son engagement pour la mémoire des attentats de 1992 et 1994.
    • Cependant, une partie de la communauté est plus réservée, voire critique, craignant que cet alignement ne fragilise la sécurité des institutions juives en Argentine et ne nuise à la recherche de justice pour les anciens attentats, en complexifiant les relations avec des acteurs régionaux.

Conclusion

Le voyage de Javier Milei en Israël a cristallisé les divisions argentines. Ses partisans y voient une prise de position morale et stratégique nécessaire, tandis que ses détracteurs dénoncent un alignement idéologique dangereux, préjudiciable aux intérêts nationaux et déconnecté des urgences sociales et économiques du pays.

source :  Fausto Giudice

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