22/04/2026 reseauinternational.net  6min #311812

« Avec certaines cultures, on ne peut pas cohabiter » : l'horrible discours de Javier Milei pour la réception de son doctorat honoris cause de l'université Bar-Ilan

par Fausto Giudice

Après avoir pleuré devant le mur des Lamentations, le libertarien a tenu un discours chargé de violence. Il a attaqué la "justice sociale", les cultures diverses et a qualifié le marxisme de "satanique". Réactions d'intellectuels argentins au discours

"Avec certaines cultures, on ne peut pas cohabiter", a déclaré le président Javier Milei, en pleine guerre. Il n'a pas prononcé ces mots n'importe où, mais depuis une scène installée à l'Université de Bar-Ilan, l'une des plus importantes d'Israël. Des politiques et des universitaires ont alerté sur la gravité des propos du président et le danger que représente une position aussi radicalisée du gouvernement argentin en faveur de l'une des deux parties en conflit. "Dans ses paroles, Milei approuve le génocide et la destruction de tout type d'accords politiques et diplomatiques visant à construire la paix et la coexistence démocratique entre les États", a assuré l'ancien ministre péroniste des Affaires étrangères Jorge Taiana [emprisonné par la dictature militaire de 1975 à 1982, NdT].

Le président est arrivé en Israël dimanche et après avoir visité le Mur des Lamentations, il a rencontré le Premier ministre de ce pays, Benyamin Netanyahou. En outre, Milei a reçu un doctorat Honoris Causa à l'Université Bar-Ilan, qui compte parmi ses anciens élèves l'extrémiste de droite qui a tué l'ancien Premier ministre israélien Yitzhak Rabin le 4 novembre 1995, alors qu'il y avait encore des espoirs de paix en Israël. Au cours de la journée, il a été accompagné de sa sœur Karina, du ministre des AE Pablo Quirno, de son ministre de la Justice, Juan Bautista Mahiques, et de l'ambassadeur d'Argentine en Israël, Axel Wahnish.

"Avec certaines cultures, nous ne pourrons pas cohabiter, parce que nous défendons la vie et eux ils voudront nous tuer" : telle a été la phrase complète du président argentin pour laquelle le public, composé d'universitaires et de personnalités de la culture qui soutiennent la guerre contre l'Iran, s'est levé pour applaudir.

Dans un autre fragment de son discours, Milei a soutenu que la Torah était l'antidote contre les idées de gauche, a qualifié le marxisme de "satanique et opposé au programme de Dieu", ajoutant que Marx "était sataniste car ses propres textes de jeunesse le révèlent puisqu'ils sont un hymne à la destruction et à la haine contre le créateur". Et il a de nouveau attaqué la "justice sociale" en la qualifiant de regard "profondément injuste qui finit toujours par un désastre".

"Nous avons été expulsés du paradis, mais si nous agissons conformément aux lois, le paradis viendra à nous. Lorsque l'on conçoit des politiques conformes aux valeurs éthiques et morales, on conçoit des politiques justes et celles-ci sont efficaces", a ajouté Milei.

Il a également rencontré Yitzhak Herzog, qui lui a remis la "Médaille présidentielle d'honneur", en reconnaissance de son "engagement envers l'État d'Israël". Il terminera sa visite dans le pays en participant à la cérémonie du 78e anniversaire de l'indépendance de ce pays. Il y allumera l'une des torches de cette activité traditionnelle, étant "le premier dirigeant étranger à avoir cet honneur".

L'ancien ministre et député Jorge Taiana a déclaré que "Milei, une fois de plus, implique notre pays de manière imprudente et téméraire dans une guerre qui ne nous concerne pas et qui est contraire à la vocation de paix de la majorité du peuple argentin".

Il a en outre commenté la phrase de Milei où il disait que "l'on ne peut pas cohabiter avec certaines cultures" et a estimé : "cela ne représente ni notre histoire ni notre idiosyncrasie, caractérisée par la coexistence interculturelle et religieuse de notre peuple. L'Argentine est reconnue dans le monde pour avoir une société qui se distingue par son respect et sa tolérance envers l'autre" [sauf s'il est noir ou indio, NdT].

De son côté, le philosophe Ricardo Forster a ajouté que Milei "est une copie de très bas niveau d'un autre personnage horrible de cette époque, à savoir Donald Trump". Il a dit que ses propos "n'ont rien à voir avec la tradition de l'humanisme juif", et a rappelé que Trump avait déjà prononcé cette phrase "effrayante", lorsqu'il avait averti qu'il allait "détruire une civilisation", celle de l'Iran. "Milei, qui le copie en tout et qui le fait mal parce qu'il est une brute, parce qu'il est de basse volée, a répété la même chose en Israël", a remarqué Forster. Le philosophe a ensuite réfléchi : "Milei prononce cette phrase aux côtés de quelqu'un comme Netanyahou, qui exerce un type de violence presque exterminatrice envers un autre peuple, les Palestiniens". Et il a souligné : "Milei pense, d'une certaine manière, qu'il est juste d'exercer ce type de violence sous le paradigme 'c'est eux ou nous'. La question que nous devons nous poser est : c'est qui, 'eux', dans le cas de l'Argentine ? Ceux qui pensent différemment ? Ceux qui sont de gauche ? Ceux qui défendent un État présent ? Peut-être que pour Milei, tous ceux qui font partie de l'aberration ne devraient pas être de ce monde".

L'universitaire précise : "Milei va en Israël, rend hommage à Netanyahou et le transforme pratiquement en grand leader mondial alors que le reste des pays du monde, sauf les USA, prennent leurs distances". Et il note : "nous sommes face à une vision apocalyptique et messianique, mais dans un sens très pervers du terme car ce n'est pas le messianisme comme promesse de rédemption de libération, mais un messianisme vicieux, violent et qui souhaiterait éliminer tous ceux qui ne pensent pas comme lui".

Le sociologue spécialisé en politique internationale Gabriel Puricelli, a critiqué le discours de Milei pour son caractère "vague et conceptuellement imprécis". "Comme d'habitude, il est clair qu'il tente de se concilier les faveurs de son auditoire, en utilisant un 'nous' qui n'est pas la République argentine, mais lui-même et ceux qui décident de le célébrer par une reconnaissance", affirme-t-il.

Il estime en outre que "sa négation est problématique, sans doute informée par une lecture hâtive de la jaquette du 'Choc des civilisations et la refonte de l'ordre mondial' de Samuel Huntington. Et elle est contraire à l'expérience argentine, de coexistence absolument harmonieuse de ces cultures qu'il va dénoncer en Israël comme incompatibles".

Puricelli a ajouté que l'autre concept "problématique" utilisé à plusieurs reprises par le Président est l'adjectif "judéo-chrétien". "Celui-ci prétend effacer l'histoire de l'antisémitisme occidental, une histoire qui va de l'expulsion et de la conversion forcée des juifs de la péninsule ibérique sous les Rois Catholiques, jusqu'à, bien sûr, l'Holocauste. Cette superficialité, dans ce cas, s'avère atrocement insultante pour les juifs", adit-il

L'anthropologue et communicologue Gerardo Halpern a également donné son avis sur le sujet. "C'est une absurdité propre à un raisonnement colonial, voire racialiste", souligne-t-il. Il critique aussi Milei pour "s'attribuer la prérogative de la vie et de la mort, en désignant l'autre comme une menace à éliminer". Il note également que "déterminer qu'il existe des cultures avec lesquelles on ne peut pas cohabiter, c'est faire de l'altérité une chose et, de cette chose, un objet qui doit être jeté, expulsé, exclu".

"L'extrême droite s'appuie toujours sur la construction d'un autre abject. Milei emprunte une passerelle terrible, car il définit que, sous sa prétendue protection, il doit éliminer sa menace", explique-t-il, rappelant que, "à l'exception des messianismes du XXe siècle, il faut revenir au XIXe siècle pour trouver les fondements biologistes des propos condamnables du président" [oui enfin, Polanyi, Spencer et Konrad Lorenz sont bien du XXe siècle, NdT]

source : Fausto Giudice

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