10/05/2026 journal-neo.su  10min #313429

 Le pacte de sécurité auquel les Usa n'ont pas été invités

Un Pacte de Sécurité au Moyen-Orient, à l'insu de l'Amérique Partie 2

 Ricardo Martins,

Les quatre nations à majorité musulmane les plus puissantes militairement - l'Arabie saoudite, la Turquie, le Pakistan et l'Égypte - se rassemblent non par affinité religieuse, mais par calcul stratégique. Ce réalignement marque l'émergence d'un État-Unis plus faible au Moyen-Orient et une recomposition de la rivalité entre les États-Unis et la Chine.

Qu'est-ce qui est réellement proposé ici, et en quoi ce pacte se distingue-t-il de la longue liste des arrangements sécuritaires régionaux précédents ?

Barry Buzan affirme que la sécurité est intrinsèquement régionale : les nations géographiquement proches développent des perceptions de menaces interconnectées, des vulnérabilités partagées et des calculs de défense complexes que les puissances extérieures ne peuvent pas entièrement dissoudre. Il appelle cela un " complexe régional de sécurité". L'alignement naissant entre la Turquie, l'Arabie saoudite, l'Égypte et le Pakistan incarne parfaitement ce concept : un cluster sécuritaire fondé non pas sur l'idéologie, mais sur la géographie et des menaces communes.

Quels rapports de force et quels intérêts réels déterminent l'engagement de chaque membre ?

Sur la base de leurs capacités respectives ( voir Partie 1) et de leurs intérêts stratégiques, il s'avère crucial d'évaluer la viabilité et les conséquences potentielles de ce pacte.

La Turquie, selon  Chatham House, pratique une "stratégie d'opportunisme prudent". En multipliant les ouvertures vers des organisations comme les BRICS ou l'Organisation de coopération de Shanghai, Ankara ne cherche pas seulement à se doter d'alternatives à l'OTAN, mais aussi à accroître son influence au sein même de l'Alliance. Depuis son exclusion du programme F-35 en 2019, à la suite de l'acquisition du système russe S-400, la Turquie cherche à établir des partenariats stratégiques qui réduisent sa dépendance à l'égard de l'approbation américaine. L'accord avec l'Arabie saoudite sur le chasseur KAAN en est l'illustration : si Riyad acquiert un appareil de cinquième génération turc sans la supervision du Congrès des États-Unis, cela bouleverse l'économie politique de l'exportation américaine de défense. Ankara entend aussi dissuader Israël, surtout depuis que des  responsables israéliens qualifient la Turquie de "prochain Iran", ce qui constitue un signal d'alarme stratégique pour le gouvernement turc.

L'Arabie saoudite, elle, cherche une assurance stratégique. Selon un analyste, Riyad a renforcé en 2025 une relation militaire de longue date avec le Pakistan pour "compenser le retrait relatif de la dissuasion américaine dans le Golfe et contenir l'affirmation militaire croissante d'Israël". Cette approche permet une redondance : tout en continuant de valoriser l'alliance américaine, l'Arabie saoudite développe des partenariats qui limitent sa vulnérabilité face aux revirements de la politique américaine. Elle a également sollicité Islamabad pour contrebalancer l'influence croissante d'Ankara.

La participation de l'Égypte s'explique par sa dépendance économique envers les États du Golfe et la conviction que la sécurité de la mer Rouge est une question existentielle. Le Caire reçoit environ 1,5 milliard de dollars d'aide militaire américaine par an, historiquement liée au traité de paix avec Israël. Pourtant,  les décideurs égyptiens considèrent de plus en plus Israël comme un voisin imprévisible dont les choix futurs pourraient s'opposer aux intérêts égyptiens. Les derniers conflits à Gaza, ainsi que les actions israéliennes au Liban et en Syrie, ont profondément modifié l'opinion publique et celle des élites en Égypte. Pour le président El-Sissi, c'est aussi l'occasion de réaffirmer la vocation historique de l'Égypte à diriger le monde arabe, un héritage revendiqué depuis l'ère de Nasser.

Le Pakistan élargit, quant à lui, son identité stratégique au-delà de l'Asie du Sud. Sa participation au pacte de défense s'inscrit dans la logique américaine du "partage du fardeau". Comme on l'a noté, "les États-Unis ont essentiellement demandé à l'Arabie saoudite de prendre la tête du dossier palestinien, compte tenu de son statut de puissance arabe majeure". Riyad a donc cherché d'autres partenaires, notamment la Turquie, et, préoccupée par l'influence croissante d'Ankara, a intégré Islamabad pour équilibrer la donne. "C'est ainsi que le Pakistan est devenu un maillon du nouvel édifice régional." Le Pakistan en tire des avantages financiers, diplomatiques et stratégiques accrus. Son rôle d'hôte des pourparlers irano-américains a, par ailleurs, renforcé sa stature de médiateur régional incontournable.

Le parapluie nucléaire pakistanais : tous les membres sont-ils vraiment protégés ?

La question reste hautement sensible. Un haut  responsable saoudien a confié à Reuters que "cet accord de défense couvre tous les moyens militaires", sans mentionner explicitement le partage nucléaire. Il s'agit du premier pacte militaire conclu entre un État du Golfe et une puissance nucléaire. Le ministre pakistanais de la Défense, Khawaja Asif, avait d'abord évoqué cette possibilité avant de se rétracter. Cette ambiguïté alimente les spéculations et entretient le flou quant aux modalités exactes du partenariat.

L'analyse pratique montre que la Turquie reste géographiquement limitée, tandis que la couverture pour l'Arabie saoudite est plus étendue. Les missiles Shaheen-II (1 500 km) et Shaheen-III (2 750 km) du Pakistan peuvent frapper n'importe quelle cible en Iran, répondant ainsi aux préoccupations sécuritaires de Riyad. Comme le souligne  Daniel Levy, un ancien négociateur de paix israélien, aujourd'hui directeur de l'US/Middle East Project, la question clé n'est pas tant de savoir si la dissuasion pakistanaise couvre explicitement l'Arabie saoudite que de savoir si Téhéran le perçoit ainsi, car la dissuasion repose autant sur la psychologie que sur la capacité technique.

La question nucléaire est autant technique que politique : offrir un véritable parapluie nucléaire supposerait des systèmes de lancement avancés, une infrastructure de commandement et de contrôle intégrée, et la volonté de risquer une riposte nucléaire au profit d'un allié. Aucune puissance nucléaire n'a jamais accordé une garantie de ce type à un État du Moyen-Orient non membre de l'OTAN. Le cas le plus proche reste le parapluie américain sur le Japon, la Corée du Sud ou l'Europe, fruit de décennies d'intégration institutionnelle, ce qui n'est pas le cas ici.

Muslim NATO ou défi à la protection américaine ?

L'expression " OTAN islamique", largement reprise par les médias, est trompeuse. Les membres du pacte rejettent explicitement cette comparaison. Il ne s'agit pas de reproduire l'intégration profonde ou les garanties mutuelles de l'OTAN, mais de bâtir un cadre de sécurité flexible, contrôlé par la région elle-même.

Des sources turques ont confié à  Middle East Eye que l'accord "ne reproduira pas les garanties de l'OTAN", mais servira de "plateforme pour renforcer la coopération dans l'industrie de la défense". La Turquie reste membre de l'OTAN et n'a pas l'intention de s'en retirer. Un traité de défense collective formel entre Ankara, Riyad, Islamabad et Le Caire créerait de sérieux conflits avec les obligations de l'article 5.

À titre de  comparaison, l'OTAN dispose d'un commandement intégré, d'exercices conjoints réguliers, de dispositifs de partage nucléaire (type bombes B61 dans cinq pays) et avait un adversaire désigné. Le cadre quadripartite, lui, n'offre aucune de ces caractéristiques. Sa seule disposition de défense mutuelle formelle est le SMDA bilatéral entre l'Arabie saoudite et le Pakistan.

Le principal enjeu de ce pacte n'est pas la capacité militaire, mais l'influence américaine. Les États-Unis encouragent les États du Golfe à assumer davantage leur défense, mais redoutent tout réseau qui réduirait leur capacité d'influence. L'accord sur le chasseur KAAN inquiète particulièrement Washington : si Riyad acquiert ce jet avancé sans feu vert américain, c'est toute l'économie de la défense régionale qui s'en trouve bouleversée.

Réaction américaine

L'administration Trump devrait adopter une posture pragmatique face à ce cadre quadripartite, qu'elle voit comme un moyen d'augmenter les dépenses de défense des alliés et de réduire leur dépendance à la présence militaire américaine.  La Maison-Blanche a d'ailleurs salué le rôle "incroyable" de médiateur du Pakistan dans les pourparlers irano-américains, le qualifiant de "crucial". Publiquement, Washington présente le pacte comme un partage du fardeau utile ;  la friction porte surtout sur l'accord turco-saoudien autour du KAAN, qui suscite l'opposition américaine aux transferts de technologies sensibles.

La préoccupation majeure des États-Unis ne concerne pas seulement les transferts d'armes, mais surtout l'éventuelle érosion de leurs leviers traditionnels. Jusqu'ici, ces quatre pays étaient gérés par des accords de défense, des aides financières et des contrôles à l'exportation. Mais s'ils parviennent désormais à s'approvisionner mutuellement, l'efficacité de ces outils s'en trouve grandement réduite.

Le projet du Grand Israël

Dans un contexte géopolitique plus large,  Daniel Levy note que l'idée d'un "Grand Israël" ne se limite pas à l'expansion territoriale, mais passe par la domination régionale, obtenue par la fragmentation ou la dépendance des voisins. Les attaques contre l'Iran visaient moins à changer de régime qu'à provoquer l'effondrement de l'État, éliminant ainsi tout contrepoids à la domination israélienne.

Les États du Golfe deviennent alors des cibles collatérales : en impliquant les bases américaines dans les frappes contre l'Iran, Israël s'assure que Téhéran riposte contre les voisins arabes, les fragilisant et les poussant à chercher la protection d'Israël, à l'image des Émirats. Selon Levy, Israël tente d'instaurer une dépendance du Golfe à son égard, notamment en créant des corridors d'acheminement du pétrole arabe via ses ports.

Qualifier la Turquie de "prochain Iran", comme l'a fait  Naftali Bennett, traduit la crainte que toute puissance régionale capable d'offrir une alternative sécuritaire soit isolée avant de s'affirmer.

Cette évolution de la perception des menaces explique en partie l'unité nouvelle de ces quatre pays. Le sentiment d'insécurité a profondément changé : de nombreux États arabes considèrent désormais Israël comme le principal facteur de déstabilisation. Ce basculement aura des répercussions majeures que même une intervention militaire américaine ne saurait inverser. Le pacte régional entre l'Arabie saoudite, le Pakistan, la Turquie et l'Égypte mérite donc une attention toute particulière, tout comme le rôle de la Chine en coulisses.

Ricardo Martins - Docteur en sociologie, spécialiste des politiques européennes et internationales ainsi que de la géopolitiqu

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