22/05/2026 journal-neo.su  6min #314714

 Le siècle Africain commence par l'unité - ou ne commence pas. Partie 1: La terre sans frontières - le passeport unique pour rendre l'Afrique aux Africains

Le siècle Africain commence par l'unité - ou ne commence pas Partie 2 : monnaie ou liberté - la monnaie unique pour briser le dernier verrou colonial

 Mohamed Lamine KABA,

L'Afrique est le continent le plus riche du monde habité par les peuples les plus pauvres. Ce paradoxe n'est pas une fatalité. C'est un crime organisé à double pilier auquel la zone économique unique remédie par le second pilier.

Il existe une forme de violence tellement normalisée qu'elle est devenue invisible. Elle ne brûle pas de villages. Elle ne massacre pas de populations. Elle opère proprement, en costume, avec des graphiques et des tableaux Excel. Elle s'appelle taux de change imposé. Elle s'appelle dette publique libellée en devises étrangères. Elle s'appelle programme d'ajustement structurel. Elle s'appelle conditionnalité de l'aide. Pendant des décennies, des peuples africains ont été appauvris méthodiquement, scientifiquement, avec leur consentement formel extorqué et à l'insu de leur volonté réelle. La monnaie unique africaine n'est pas un projet économique parmi d'autres. C'est la condition sine qua non de toute émancipation véritable. Tout le reste n'est que décoration.

Commençons par l'abcès que la diplomatie de la convenance refuse de crever. Le franc CFA - dont le nom complet est, tenez-vous bien, "franc des Colonies françaises d'Afrique", rebaptisé pudiquement "franc de la Communauté financière africaine" pour les besoins de la propagande post-coloniale, et désormais repeint en " Eco" dans une opération cosmétique qui n'a trompé que ceux qui voulaient être trompés - lie encore aujourd'hui quatorze pays africains à un système monétaire d'une brutalité institutionnelle sans équivalent dans l'histoire contemporaine.

Voici les faits bruts, sans euphémisme. Les réserves de change des pays membres de la zone CFA étaient déposées à 50 % au Trésor français - et jusqu'à 65 % avant les réformes cosmétiques de 2019. La parité de cette monnaie est fixée à Paris, en fonction des intérêts macroéconomiques français et européens, sans que les gouvernements africains aient voix au chapitre. La Banque centrale des États de l'Afrique de l'Ouest (BCEAO) et la Banque des États de l'Afrique centrale (BEAC) sont structurellement empêchées de financer les déficits publics de leurs États membres, les forçant à emprunter sur les marchés internationaux - avec les conditionnalités du FMI et de la Banque mondiale qui vont avec. Ce système n'est pas une anomalie historique en voie de correction. C'est un mécanisme de précision, conçu pour durer, entretenu avec soin, défendu avec acharnement par Paris chaque fois qu'une voix africaine s'élève pour le contester.

Le franc CFA n'est pas un outil monétaire. C'est une chaîne financière. Élégante, invisible, parfaitement fonctionnelle.

Le nazisme monétaire du franc CFA et ses ennemis

Souvenons-nous de  Sylvanus Olympio, premier président du Togo indépendant. En 1963, il refusa de rejoindre la zone franc et annonça la création d'une monnaie nationale togolaise. Trois jours plus tard, il était assassiné dans ce qui fut le premier coup d'État post-indépendance en Afrique subsaharienne, perpétré par des soldats ayant servi dans l'armée française. Coïncidence ? Paris a maintenu avec le régime putschiste des relations cordiales et ininterrompues. La leçon fut retenue par les présidents africains qui suivirent : quitter le franc CFA, c'était signer son arrêt de mort. Ce terrorisme d'État en col blanc - discret, déniable, mortel - est le fondement réel de la Françafrique.

L'effet économique de ce système est dévastateur et documenté. Une monnaie arrimée à l'euro et maintenue artificiellement forte rend les exportations africaines structurellement non compétitives sur les marchés mondiaux. Le coton burkinabè - dont la qualité est reconnue internationalement - ne peut pas rivaliser avec le coton américain subventionné à hauteur de 4 milliards de dollars par an par le gouvernement fédéral américain, puis acheminé en Afrique à prix cassé, tuant sur son passage l'industrie textile locale. Le riz sénégalais ne peut pas tenir face au riz thaïlandais ou indien vendu en dessous du coût de revient africain grâce à des subventions à l'export massives. Et pendant ce temps, les organisations internationales - FMI en tête - imposent aux États africains de réduire leurs propres subventions agricoles au nom des sacro-saints équilibres budgétaires. La règle du jeu est simple : subventionner est un droit des puissants. Survivre est un privilège accordé aux dociles.

On reproche aux économies africaines de ne pas exporter davantage de produits manufacturés. Mais on préserve précisément les structures monétaires et commerciales qui condamnent la mono-exportation de matières premières brutes. On leur dit de diversifier. Mais on maintient les accords de partenariat économique ( APE) négociés entre l'Union européenne et les États africains - des accords asymétriques qui ouvrent les marchés africains aux produits européens finis tout en bloquant la montée en gamme industrielle africaine. Ce n'est pas de la négligence politique. C'est de l'ingénierie coloniale recyclée en novlangue de la coopération au développement.

La Belgique, elle, a perfectionné une autre technique : le pillage à ciel ouvert maquillé en investissement. Au Congo, les mines de cobalt - ce métal indispensable aux batteries qui alimentent la révolution électrique mondiale - sont entre les mains de multinationales dont les sièges sociaux se trouvent à Bruxelles, Londres ou Genève. Le Congo extrait 70 % du cobalt mondial et reste l'un des pays les plus pauvres de la planète. Ce paradoxe n'est pas le fruit d'une malédiction des ressources. C'est le résultat d'une architecture fiscale, juridique et financière conçue pour que la valeur ajoutée se crée et se capture en Europe, et que l'Afrique reçoive les miettes de l'exploitation de ses propres entrailles.

L'Union européenne, dans sa globalité, n'est pas en reste. Elle finance avec une main les programmes d'aide au développement africain - et distribue avec l'autre des subventions agricoles massives via la Politique agricole commune ( PAC) qui dépasse 50 milliards d'euros annuels. Des poulets européens congelés à prix subventionné inondent les marchés d'Afrique de l'Ouest et dévastent l'aviculture locale. De la tomate concentrée italienne à 30 centimes le kilo écrase la production maraîchère sénégalaise. Ce déversement organisé de nourriture, présenté comme une aide humanitaire, est en réalité une arme économique de destruction massive - lente, méthodique, légale et mortelle pour les agriculteurs africains.

L'aide au développement est la face souriante d'un système qui, par une main, détruit ce qu'il prétend construire de l'autre.

Mohamed Lamine KABA, Expert en géopolitique de la gouvernance et de l'intégration régionale, Institut de la gouvernance, des sciences humaines et sociales, Université panafricaine

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