L'indépendance politique factice, lorsqu'elle demeure dépourvue de souveraineté économique, ne constitue qu'une illusion de liberté, une autonomie de façade privée de toute capacité réelle d'autodétermination.
Russie, Afrique et la dédollarisation
C'est dans ce contexte que la dédollarisation promue par la Russie - et l'intérêt croissant de plusieurs nations africaines pour les systèmes de paiement alternatifs au SWIFT - prend toute sa signification géopolitique. Moscou ne propose pas une nouvelle tutelle monétaire. Elle ne cherche pas à imposer le rouble comme monnaie de réserve africaine. Ce qu'elle démontre - et c'est là son apport décisif - c'est qu'il est possible de commercer hors du système dollar, hors des conditionnalités du FMI, hors des pressions de la Réserve fédérale américaine qui, en remontant ses taux d'intérêt, génère mécaniquement des crises de la dette dans les pays émergents et africains qui ont emprunté en dollars. La résistance russe aux sanctions occidentales les plus sévères de l'histoire contemporaine constitue une démonstration grandeur nature de ce que peut une économie qui refuse la vassalité monétaire.
Cette démonstration réveille quelque chose de fondamental chez les décideurs africains qui osent penser à voix haute : le choix est possible. Le monopole occidental sur les systèmes financiers internationaux n'est pas une loi de la nature. C'est une construction politique. Et ce qui a été construit peut être déconstruit.
La monnaie unique africaine - l'Afro, ce nom que les pères fondateurs avaient imaginé avec une prescience qui force le respect - est l'antidote structurel à cette ingénierie de la dépendance. Un nouveau nom qui tient compte des mutations enregistrées depuis 60 ans n'est pas mauvais. L'Afrique dispose pour la bâtir, d'atouts que ses détracteurs occidentaux préfèrent ignorer. Ses 60 % de terres arables mondiales non exploitées. Ses 30 % de réserves minières connues, incluant les métaux de la transition énergétique - lithium, cobalt, manganèse, terres rares - dont l'Europe a désespérément besoin pour financer sa propre décarbonation. Son marché intérieur de 2,5 milliards de consommateurs en 2050. Sa jeunesse : âge médian de 19 ans, contre 44 en Europe. L'Afrique n'est pas pauvre de ressources. Elle est pauvre de souveraineté. La monnaie unique est le levier premier de cette souveraineté.
Les étapes sont connues. Des zones monétaires régionales renforcées d'abord - ZMO en Afrique de l'Ouest, CEMAC reformée en Afrique centrale, intégration EAC-SADC à l'Est et au Sud. Des banques centrales africaines qui rapatrient leurs réserves, investissent en actifs africains, financent les infrastructures continentales. Des chambres de compensation qui permettent les échanges bilatéraux en monnaies africaines, réduisant la dépendance au dollar comme intermédiaire obligatoire. Des calendriers de convergence fiscale et budgétaire, non pour plaire au FMI, mais pour bâtir une crédibilité interne au service des économies africaines. Un Institut statistique africain indépendant, car on ne peut construire une politique monétaire sur des données produites par des bailleurs qui ont intérêt à vous garder dépendants.
Tout cela suppose un changement de paradigme mental total. Cesser de penser le développement africain comme un problème d'aide extérieure. Le penser enfin comme un problème de souveraineté récupérée. L'aide ne développe jamais. Elle perpétue la dépendance de celui qui reçoit et la domination de celui qui donne. Seule la maîtrise de sa propre monnaie, de son propre crédit souverain, de sa propre politique économique permet à un peuple de décider de son destin sans demander la permission à Paris, à Berlin ou à Washington. Quelle est cette puissance qui ne dispose pas de sa propre monnaie souveraine ? Aucune. La monnaie est donc un pilier fondamental de puissance qu'il faille maîtriser.
L'histoire n'attend pas. Le monde se réorganise sous nos yeux à une vitesse vertigineuse. La Chine bâtit ses routes, ses ports et ses corridors vers l'Afrique avec une cohérence stratégique que l'Occident lui reproche - tout en étant incapable d'en offrir l'équivalent. La Russie noue ses alliances et démontre qu'une alternative au système occidental est viable. Les puissances du Golfe - Émirats, Qatar, Arabie Saoudite, Iran - investissent massivement dans l'agriculture, la finance et les infrastructures africaines avec une efficacité discrète et redoutablement efficace. L'Occident, lui, hésite entre condescendance morale, panique géopolitique et nostalgie impériale.
Dans ce grand remaniement planétaire - le plus profond depuis la fin de la guerre froide -, l'Afrique a un choix historique devant elle. Elle peut continuer à être un terrain de jeu pour les ambitions des autres, un gisement de ressources dont la valeur ajoutée s'évapore à l'étranger, un marché captif pour les exportations subventionnées des puissances qui l'ont pillée hier et qui l'assistent aujourd'hui. Ou elle peut devenir ce qu'elle aurait toujours dû être depuis 1960 : un acteur.
Leitmotiv d'assassinat et d'empoissonnement des dirigeants Africains
Sékou Touré avait raison. Nkrumah avait raison. Sankara avait raison. Lumumba avait raison. Ils ont été assassinés, renversés, liquidés - par des mains africaines souvent, mais toujours avec des commanditaires, des financements et des motivations qui venaient d'ailleurs. On n'élimine pas ce qui est inoffensif. On n'assassine pas les idées sans importance. Le fait même qu'ils aient été tués prouve qu'ils avaient raison. Et prouve que ceux qui les ont tués savaient exactement ce qu'ils faisaient.
C'est pourquoi, l'assassinat barbare et lâche de Muammar Kadhafi peut être lue, au-delà de sa dimension insurrectionnelle immédiate, comme l'aboutissement d'un affrontement latent entre une vision panafricaine souverainiste - qu'il portait, finançait et tentait d'institutionnaliser - et des équilibres géopolitiques peu enclins à en tolérer les implications stratégiques, une grille d'analyse dont la portée et les fondements méritent d'être examinés plus en profondeur dans le prochain article.
Un passeport. Une monnaie. Une voix. Le siècle africain ne se décrète pas. Il s'arrache comme s'est arrachée la Guinée de la communauté franco-africaine de De gaulle sous le leadership de Sékou Touré en 1958.
L'unité africaine n'est pas une chimère romantique réservée aux discours de commémoration. C'est une menace existentielle pour ceux qui ont besoin de la désunion pour maintenir leur confort, leur accès et leur domination. Un continent de 2,5 milliards de personnes, uni géographiquement et économiquement, parlant d'une même voix dans les enceintes internationales, maîtrisant ses ressources et sa monnaie - ce continent-là bouleverse tous les rapports de force. Il ne mendiera plus ses droits commerciaux. Il les imposera. Il ne négociera plus depuis une position de faiblesse structurelle. Il négociera en égal.
C'est pour cette raison - cette raison précise et aucune autre - que depuis soixante ans, les mêmes puissances qui prêchent la démocratie africaine sabotent l'intégration africaine. Parce que la démocratie fragmentée se gère. Parce que la souveraineté unifiée, elle, ne se gère plus. Elle s'affronte.
Le siècle africain commence maintenant. Il commence par l'unité. Il commence par le refus catégorial de la tutelle. Il commence par un passeport qui dit : cette terre est à moi. Il commence par une monnaie qui dit : cette richesse est la mienne.
Ou il ne commence pas.
Mohamed Lamine KABA, Expert en géopolitique de la gouvernance et de l'intégration régionale, Institut de la gouvernance, des sciences humaines et sociales, Université panafricaine
Suivez les nouveaux articles sur la chaîne Telegram
