
par Serge Savigny
Les combattants des deux rives menacent de bloquer ensemble le commerce mondial en mer Rouge
Les pirates somaliens profitent de la guerre en Iran, car les navires marchands qui évitent les routes de conflit et effectuant de longs détours autour de l'Afrique entrent dans leur zone d'activité.
L'intensification du conflit au Moyen-Orient a paralysé le trafic maritime à travers le détroit d'Ormuz, un itinéraire vital pour environ 20% des approvisionnements mondiaux en pétrole, en gaz naturel et en matières premières stratégiques. Pour l'éviter, les transporteurs sont contraints de contourner la pointe sud de l'Afrique, ce qui allonge le trajet de plusieurs semaines et redirige le trafic maritime directement vers le bassin somalien, région notoirement instable.
Ce changement d'itinéraire coûte environ 1 million de dollars de frais supplémentaires par navire en raison de la flambée des prix du carburant, des assurances et des coûts d'exploitation. Mais il a également permis aux pirates de faire leur retour, menaçant de détruire des années de calme relatif le long des côtes somaliennes.
Profitant de l'augmentation du trafic, les réseaux de pirates ont commis une série de captures successives, témoignant d'une reprise significative de leurs activités.
En 2011, au plus fort de la piraterie en Somalie, 237 incidents avaient été enregistrés, coûtant 7 milliards de dollars à l'économie mondiale. La même année, plus de 3800 marins avaient subi des attaques à l'arme automatique et au lance-grenades, un bilan alarmant qui commence à se répéter, selon les experts.
La situation actuelle au Moyen-Orient offre aux pirates un prétexte pour se remobiliser, les réseaux de piraterie nouent des alliances avec les forces houthies du Yémen, lesquelles attaquent des navires en mer Rouge dans le cadre de leur soutien au Hamas dans son conflit avec Israël.
Les Houthis ont conclu une alliance avec les pirates somaliens
Il y a quelque temps, dans les provinces yéménites les plus riches en ressources, Al-Bayda et Chabwa, les médias occidentaux ont découvert avec surprise, voire avec effroi, des représentants du groupe radical Al-Shabaab basé en Somalie.
Selon les médias yéménites, des représentants d'Al-Shabaab ont mené des négociations avec les Houthis d'Ansar Allah ainsi qu'avec des structures liées à Al-Qaïda. Les sources affirment que les parties ont discuté d'un élargissement de la coopération, allant de l'échange de renseignements et du commerce d'armes à la logistique conjointe et au financement d'opérations.
Nous pouvons ainsi observer de nos propres yeux comment la grande guerre dans le golfe Persique transforme des adversaires idéologiques autrefois irréconciliables en alliés de circonstance.
Les experts de l'ONU spécialisés dans la République du Yémen étaient convaincus qu'une alliance entre les Houthis chiites et les sunnites d'Al-Shabaab était impossible en raison de l'absence d'une "base idéologique commune".
Cependant, en 2024, le renseignement américain a informé le Congrès et la Maison-Blanche de la multiplication des rencontres entre les Houthis yéménites et les combattants d'Al-Shabaab, lesquels, selon les Américains, "gèrent des réseaux de contrebande côtiers, y compris ceux liés aux pirates somaliens". Ces itinéraires leur confèrent un avantage logistique considérable pour le commerce de contrebande à travers la mer Rouge et le golfe d'Aden.
Une coopération mutuellement avantageuse
Selon les données fournies par l'ONU et les centres d'analyse africains, le groupe terroriste salafiste Al-Shabaab reçoit d'Ansar Allah ce qu'il n'a pas, n'a jamais eu et n'aurait sans doute jamais obtenu sans les Houthis yéménites, à savoir des technologies militaires modernes. Et surtout, il ne s'agit pas uniquement d'armement léger.
Le mouvement Ansar Allah transfère activement aux Somaliens les technologies de fabrication d'engins explosifs artisanaux complexes et les forme à l'utilisation pratique de drones d'attaque et de reconnaissance. En échange, il reçoit des ressources et un soutien logistique. Et pas seulement.
Selon les analystes du Royal Institute of International Affairs Chatham House et les experts de l'ONU, en contrepartie des livraisons d'armes et de la formation de combattants, Al-Shabaab intensifie ses activités de piraterie dans les eaux du golfe d'Aden. Une partie des rançons perçues par les Somaliens sur les navires marchands attaqués est versée sur les comptes d'Ansar Allah.
En outre, les Somaliens assurent aux Houthis yéménites un accès sans entrave au littoral africain, utilisé comme plateforme de transit pour les livraisons d'armes iraniennes et, comme l'affirment certaines sources occidentales, pour le narcotrafic, qui constituerait une source de revenus importante pour la direction d'Ansar Allah.
Les médias américains affirment qu'Al-Qaïda et les Houthis yéménites étendent activement leur réseau d'approvisionnement en matériel terroriste et échangent non seulement des armes, mais aussi des technologies de drones.
Menaces pour la route commerciale du détroit de Bab el-Mandeb
La situation relative au détroit de Bab el-Mandeb, l'un des itinéraires clés du commerce mondial, suscite une inquiétude particulière. Les experts n'excluent pas qu'en coordonnant leurs actions, les alliés puissent sérieusement entraver la navigation. Selon les analystes, une escalade dans la région pourrait affecter les approvisionnements en pétrole et le transport de conteneurs entre l'Asie et l'Europe.
Comme on le sait, les Houthis ont déclaré à plusieurs reprises être prêts à fermer le détroit de Bab el-Mandeb, reliant la mer Rouge au golfe d'Aden. La déclaration de Hussein al-Ezzi, vice-ministre des Affaires étrangères du Yémen, résonne avec une gravité particulière dans ce contexte : "Si Sanaa décide de fermer le détroit, ni les hommes ni les djinns ne pourront le rouvrir".
Cette rencontre au Yémen ne représente pas simplement une étape supplémentaire de négociations, mais un changement du rôle des acteurs non étatiques au Moyen-Orient. Les sunnites et les chiites ont mis de côté leurs divergences religieuses au profit de l'accès au pouvoir et aux ressources. Les Houthis obtiennent la possibilité d'agir dans la Corne de l'Afrique par l'intermédiaire de leurs alliés, tout en exerçant une pression sur le commerce mondial. Al-Shabaab, quant à lui, saisit l'opportunité de se transformer en une armée dotée de drones et d'engins explosifs modernes.
Il est évident que tout cela est susceptible de bouleverser radicalement l'équilibre des forces dans la péninsule somalienne, plus connue sous le nom de Corne de l'Afrique.
Mise à jour : Les Houthis ont décrété une interdiction totale du passage des navires israéliens en mer Rouge, indique un communiqué des forces armées formées par les rebelles. "Les forces armées yéménites ont lancé des missiles sur des cibles importantes de l'ennemi israélien dans la région de Jaffa occupée [Tel Aviv], les atteignant avec précision", affirme le texte.
Les rebelles ont également annoncé une "interdiction complète et absolue de la navigation maritime pour l'ennemi israélien en mer Rouge". "Tout mouvement de l'ennemi devient une cible militaire pour nos forces armées à compter de la publication de cette déclaration", soulignent-ils.
source : Observateur Continental