04/07/2026 reseauinternational.net  8min #319023

 Russell Gmirkin et la fin de l'illusion biblique - Partie 1 : Bérossos et Genèse 1-11

Russell Gmirkin et la supercherie biblique - Partie 4 : Cosmogonies et monothéisme

par Laurent Guyénot

Yahvé, fils d'El

La version la plus ancienne de la Bible hébraïque dont nous disposons, le texte massorétique, a été éditée entre le VIIe et le Xe siècle de notre ère. La version grecque connue sous le nom de Septante, réalisée vers 170 avant notre ère, présente des indices internes indiquant qu'elle a été traduite à partir d'un original hébreu différent, aujourd'hui perdu. Certaines parties de cet original hébreu se retrouvent dans les manuscrits de la mer Morte découverts au milieu du XXe siècle. Par exemple, un fragment du manuscrit référencé sous le nom de 4QDeuteronomy, daté du Ier siècle avant notre ère, donne cette lecture pour Deutéronome 32:8-9 :

"Lorsque le Très-Haut (Elyôn) a donné aux nations leur héritage, lorsqu'il a séparé l'humanité, il a fixé les limites des peuples selon le nombre des fils de Dieu (bene Elohim). Car la part de Yahvé, c'est son peuple, Jacob est son héritage qui lui est attribué".

Le texte massorétique mentionne les "fils d'Israël" (bene Yisrael) au lieu des "fils de Dieu", ce qui n'a guère de sens. La Septante utilise l'expression "anges de Dieu" (aggelon theou), qui est la traduction grecque admise de "fils de Dieu". Les traducteurs de la Bible s'accordent aujourd'hui à dire que "fils de Dieu" correspond à la lecture originale, bien qu'ils ne la mentionnent généralement qu'en note de bas de page.

Le texte original de Deutéronome 32,8-9 fait donc de Yahvé l'un des fils d'El, ici appelé Elyôn. Chacun des fils d'El a. reçu une nation, et Yahvé a reçu Israël. Selon Mark S. Smith, spécialiste de l'Ancien Testament et auteur de The Early History of God, cela reflète une théologie antique qui n'était pas propre à Israël, mais se retrouve dans tout le Proche-Orient. Ainsi, des textes ougaritiques rédigés dans le nord de la Syrie aux XIIIe et XIIe siècles avant notre ère, et découverts en 1928, désignent le dieu suprême sous le nom d'El, et les autres dieux comme les "fils d'El".

Certains des psaumes les plus anciens conservent cette conception archaïque d'un Dieu cosmique, El, assisté par sa progéniture pour les affaires terrestres, et de Yahvé comme l'un de ces "fils d'El". Dans le Psaume 82, par exemple, le Dieu suprême "préside le conseil divin, au milieu des dieux [elohim]", et leur dit : "Vous les dieux [elohim], fils du Très-Haut [elyown]..." D'autres psaumes présentent Yahvé comme le meilleur des fils de Dieu (bene elim) : "Qui donc s'égale à Yahvé parmi les fils de Dieu ?" (Psaume 89,6).

Selon Mark Smith, le "el" contenu dans le nom "Israël" "suggère qu'El était à l'origine le dieu principal du groupe appelé Israël". La Judée, en revanche, est linguistiquement lié à Yahvé. La manière dont Israël (Samarie) s'est "converti" au culte de Yahvé est racontée dans 2 Rois 10 : en 842 av. J.-C., un général judéen du nom de Jéhu renversa le roi Omri d'Israël et massacra "tous ses chefs, ses amis intimes, ses prêtres ; il n'en laissa pas un seul en vie" (10,11). Sa "réforme" religieuse consista à inviter les prêtres de Baal pour "un grand sacrifice à Baal", sans leur dire qu'ils seraient eux-mêmes le sacrifice (10,18-28).

Le processus de fusion de Yahvé avec El, qui fit ainsi passer Yahvé du statut de dieu national à celui de Créateur cosmique, prit beaucoup plus de temps. Au VIIIe siècle av. J.-C., Yahvé est encore décrit comme un simple dieu national dans Michée 4,5 : "Car tous les peuples marchent, chacun au nom de son dieu (elohim), tandis que nous marchons au nom de Yahvé, notre Dieu, pour toujours et à jamais". Dans Juges 11,24, les Israélites déclarent aux Moabites : "Ne garderez-vous pas comme votre propriété tout ce que Kemosh, votre dieu, vous a donné ? De la même manière, nous garderons comme nôtre tout ce que Yahvé, notre dieu, nous a donné, en héritage de ceux qui nous ont précédés !"

Avant le monothéisme yahviste, les historiens d'Israël identifient une phase de "monolâtrie" yahviste, c'est-à-dire le culte exclusif de Yahvé, sans que l'existence des autres dieux ne soit niée. C'est à cette époque que Yahvé devint le "dieu jaloux" - la jalousie impliquant l'existence de compétiteurs - et que le culte d'autres dieux fut assimilé à l'adultère ou à la prostitution, comme dans Exode 34,11-16 :

"Observe donc ce que je te commande aujourd'hui. Je vais chasser devant toi les Amoréens, les Cananéens, les Hittites, les Perizzites, les Hivites et les Jébuséens. Garde-toi faire faire alliance avec les habitants du pays où tu vas entrer, de peur qu'ils ne constituent un piège au milieu de toi. Vous démolirez leurs autels, vous mettrez leurs stèles en pièces et vous couperez leurs asherim. Tu ne te prosternera pas devant un autre dieu, car Yahvé a pour nom Jaloux ; c'est un dieu jaloux. Ne fais pas alliance avec les habitants du pays, car lorsqu'ils se prostituent à leurs dieux et leur offrent des sacrifices, ils t'inviteraient et tu mangerais de leur sacrifice, tu prendrais de leurs filles pour tes files, leurs filles se prostitueraient à leurs dieux et feraient se prostituer tes fils à leurs dieux".

"Ce passage affirme quatre points concernant Israël", commente Mark Smith dans The Early History of God. "Premièrement, l'identité ethnique d'Israël était à l'origine distincte de celle des autres peuples du pays. Deuxièmement, Israël ne faisait pas partie à l'origine des peuples du pays. Troisièmement, certains objets cultuels étaient étrangers à Israël. Enfin, Yahvé était la seule divinité d'Israël". L'Exode met ici les Israélites en garde contre le syncrétisme. Mais, soutient Smith, puisque nous savons désormais que la conquête de Canaan est une construction littéraire, le récit de l'Exode doit être lu comme une inversion du processus historique : "le processus d'émergence de la monolâtrie israélite consistait pour Israël à rompre avec son propre passé"cananéen"et non pas simplement à éviter ses voisins"cananéens"".

La monolâtrie agressive du dieu jaloux est difficilement compatible avec la vieille notion proche-orientale d'un "conseil des dieux" (c'est sans doute pourquoi, selon Plutarque, certains Égyptiens identifiaient le dieu des Juifs à Seth, le méchant dieu banni du conseil des dieux). Le passage de la monolâtrie au monothéisme est presque inévitable : lorsque le peuple n'est autorisé à adorer qu'un seul dieu dans un seul temple, il est facilement persuadé que ce dieu est le seul vrai dieu, et donc Dieu.

Mais cette identification de Yahvé, le dieu d'Israël, au Dieu suprême El n'est vraiment devenue un dogme théologique explique que pendant la période hellénistique, voire sous le royaume hasmonéen : "Je suis Yahvé qui a créé le ciel et la terre", peut-on lire dans le Livre des Jubilés (32,18), un texte de propagande hasmonéenne affirmant la destinée supranationale d'Israël.

Russell Gmirkin cite abondamment Mark Smith dans son troisième et dernier ouvrage, Plato's Timaeus and the Biblical Creation Accounts: Cosmic Monotheism and Terrestrial Polytheism in the Primordial History (Routledge, 2022). Sa thèse principale est que "le monothéisme juif a été introduit pour la première fois à une date relativement tardive, au début de l'époque hellénistique, sous l'influence du Timée de Platon". Il n'est pas le premier chercheur à s'engager dans cette voie, mais il a perfectionné l'analyse comparative entre la cosmogonie du premier chapitre de la Genèse et celle du Timée de Platon. À mon sens, cependant, la partie la plus intéressante de son ouvrage ne réside pas dans les arguments comparatifs, mais plutôt dans la perspective de Gmirkin sur le développement, entre les présocratiques et Platon, d'une théologie grecque alliant "monothéisme cosmique et polythéisme terrestre".

Puisque les religions abrahamiques se définissent elles-mêmes comme monothéistes, elles qualifient de polythéistes les religions qu'elles ont supplantées. Il s'agit là d'une perspective polémique que les historiens remettent aujourd'hui en question. Deux recueils d'essais ont récemment été consacrés au "monothéisme païen", publiés respectivement par Oxford University Press et Cambridge University Press. John North écrit dans  One God: Pagan Monotheism in the Roman Empire : "Tout au long de la période classique et bien avant encore au Proche-Orient, on trouve assez couramment des présupposés monothéistes, sans que cela ne semble susciter aucune crainte d'affaiblissement de la pratique polythéiste". La conception du monde divin comme étant une "famille de dieux" (un dieu cosmique au-dessus de ses enfants gérant les affaires terrestres), ou bien comme n'étant qu'un seul Dieu sous de multiples formes, peut être qualifiée de "monothéisme inclusif", et opposée au "monothéisme exclusif" juif qui rejette l'existence de tout dieu autre que le Dieu suprême. Comme nous l'avons vu plus haut, ce monothéisme exclusif résulte de l'élévation de "Yahvé, le dieu d'Israël" au rang de créateur suprême du ciel et de la terre. Le dieu jaloux finit par nier l'existence même de tous ses concurrents, affirmant ainsi qu'il est le seul vrai dieu, et donc Dieu. L'élévation de Yahvé est toutefois une usurpation, en ce sens que le Dieu suprême est maintenant dépeint comme une entité personnelle et colérique, animée d'un amour exclusif pour un peuple particulier. Le monothéisme exclusif juif est donc en réalité une forme dégénérée et trompeuse de polythéisme : le culte du dieu ethnique jaloux qui se prend pour Dieu.

 lire la suite

 Laurent Guyénot

source :  Kosmotheos

 reseauinternational.net