Le pacte de défense de La Mecque réunit l'Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan à un moment où la confiance dans l'architecture régionale de sécurité menée par les États-Unis s'est érodée. Les analystes régionaux que j'ai consultés n'identifient aucun ennemi unique visé par ce pacte. Sa véritable signification pourrait donc résider dans la capacité de la dissuasion régionale à se transformer en une architecture de sécurité crédible et à résister à sa première véritable épreuve.
Le nouveau pacte de défense signé à La Mecque par l'Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan a déjà été qualifié de nouvelle architecture sécuritaire régionale, de "OTAN islamique", de rempart contre l'imprévisibilité américaine, de dispositif de dissuasion contre l'Iran ou de réponse à Israël. Pourtant, les entretiens que j'ai mené avec des analystes régionaux montrent qu'aucune de ces descriptions ne capture entièrement sa raison d'être.
L'accord intrigue par sa portée stratégique encore incertaine. Il unit trois pays aux capacités militaires, aux priorités géographiques et aux relations avec Washington très différentes. Si le principe est clair - une attaque armée contre un membre est considérée comme une attaque contre tous - les implications pratiques restent floues.
Un ordre sécuritaire régional en gestation
L'ambassadeur Pr Mohamed A. Qubaty, ancien ministre et ambassadeur yéménite, y voit "le début d'une architecture sécuritaire régionale indigène". Il propose de déplacer le regard : il ne s'agit pas tant de désigner un ennemi que d'acter une transformation plus large, où les puissances régionales entendent façonner elles-mêmes leurs stratégies de sécurité au lieu de dépendre de garants extérieurs.
Le conseiller stratégique yéménite Mohammed Salem Mujawar va dans le même sens. Il relève qu'Israël, l'Iran et les Houthis font partie de l'environnement stratégique, mais qu'aucun ne doit être désigné comme cible unique. Pour lui, l'essentiel est la volonté de Riyad, Ankara et Islamabad de renforcer leur capacité à peser sur la sécurité régionale.
Kristian Alexander, spécialiste basé à Dubaï, rejette également l'étiquette de "OTAN musulmane". Il voit dans le pacte la formalisation de relations bilatérales existantes en un cadre plus cohérent de dissuasion collective. Son importance tient au fait que les puissances régionales prennent en main leur sécurité alors que la confiance dans les garanties extérieures s'effrite.
Cette analyse s'inscrit dans un contexte plus large. Signé le 7 août, après des mois d'instabilité régionale avec la guerre États-Unis-Israël-Iran, l'accord met en commun les ressources financières et énergétiques saoudiennes, la capacité industrielle militaire turque et la puissance militaire et nucléaire pakistanaise.
L'autonomie régionale est peut-être le fil conducteur.
Pas un seul ennemi, mais plusieurs niveaux de dissuasion
Mes interlocuteurs divergent sur la cible réelle du pacte.
Pour Abdul Moiz Khan, analyste pakistanais, la position officielle est la plus littérale : il n'y a pas un ennemi unique. Le pacte est défensif et vise à dissuader toute agression contre l'un des trois États.
Les perspectives iraniennes soulignent l'ambiguïté stratégique du langage officiel. Mohammadreza Mohammadi, chercheur iranien en relations internationales, estime que le pacte vise à la fois l'Iran et Israël, mais que la véritable dimension politique est la contention d'Israël. Selon lui, Téhéran n'est pas particulièrement alarmé, car ni la Turquie ni le Pakistan ne semblent prêts à une confrontation ouverte avec l'Iran ou Israël.
Ali Mohebi, politologue iranien, va plus loin. Selon lui, l'Arabie saoudite s'inquiète de l'Axe de la résistance, le Pakistan est avant tout tourné vers l'Inde, tandis que la Turquie se préoccupe surtout d'Israël. Il considère donc Israël comme dénominateur stratégique commun.
Seyed Mojtaba Jalalzadeh, chercheur indépendant, propose une lecture nuancée : le pacte est un mécanisme d'équilibrage multidirectionnel. L'Iran et les groupes armés qui lui sont affiliés, comme les Houthis, restent des facteurs importants ; Israël fait aussi partie de l'équation, mais les États-Unis ne sont pas un ennemi. Le pacte vise à limiter la dépendance envers Washington.
Cette ambiguïté stratégique rend le pacte singulier. Elle permet à chaque membre d'y projeter ses propres perceptions de menace.
Yémen, mer Rouge... et épreuve de crédibilité
À ce stade, le pacte quitte la théorie géopolitique pour l'épreuve opérationnelle.
L'ambassadeur Qubaty identifie le Yémen et Bab el-Mandeb comme un test décisif. La sécurité maritime, dit-il, ne peut être dissociée de la sécurité territoriale. Protéger la navigation est une chose ; stabiliser le territoire d'où partent les menaces en est une autre.
Le vrai enjeu est pratique : les Houthis et la sécurité en mer Rouge pourraient offrir l'occasion de tester le pacte sans conflit interétatique classique.
La vraie question n'est pas de savoir si l'Iran, Israël ou les Houthis sont la "cible", mais si les trois gouvernements agiraient collectivement en cas d'attaque contre l'un d'eux.
Mojtaba Jalalzadeh rappelle que l'accord manque encore d'un commandement unifié, d'une doctrine opérationnelle cohérente et de règles claires pour activer la défense collective. Pour l'instant, il s'agit plus d'un cadre de dissuasion collective que d'une alliance militaire institutionnalisée.
Mohammad Khatibi, analyste et journaliste iranien, va dans le même sens : la portée du pacte dépendra de la mise en place d'un partage du renseignement, d'une défense aérienne, d'exercices conjoints et de conditions d'intervention militaire. Mais les membres ont des priorités différentes : le Pakistan regarde l'Inde, la Turquie poursuit son agenda régional et Israël, l'Arabie saoudite se concentre sur l'Iran, les Houthis et potentiellement Israël.
Voilà tout le paradoxe du pacte de La Mecque : il est peut-être stratégique précisément parce qu'il n'est pas encore une alliance militaire.
Sa valeur initiale est de relever le coût perçu d'une attaque contre l'un de ses membres. Mais la dissuasion ne fonctionne que si la riposte paraît crédible aux adversaires.
Le vrai test ne sera ni un sommet ni un communiqué, mais la première crise sérieuse.
Si un missile houthi menace l'Arabie saoudite, si Israël et la Turquie s'affrontent directement, ou si un conflit touche le Pakistan, Ankara, Riyad et Islamabad agiront-ils de concert ?
Tant que cette question n'aura pas trouvé de réponse, le pacte de La Mecque ne sera ni une nouvelle OTAN ni une simple déclaration symbolique. Il demeure une expérience fluide, née du déclin de la crédibilité américaine, à la recherche d'autonomie stratégique régionale - et sa crédibilité sera testée le jour où la dissuasion échouera.
Ricardo Martins - Docteur en sociologie, spécialiste des politiques européennes et internationales ainsi que de la géopolitique
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