
par Amal Djebbar
Dernier flash, 14 h 00 : La rentrée des inutiles :
On le sent dans l'air : les vacanciers replient leurs serviettes, les enfants retrouvent leurs cartables, les adultes leurs mots de passe, leurs open spaces et cette vieille sensation d'être indispensables. Le grand théâtre national remet ses décors en place. Les agendas se remplissent. Les réunions réapparaissent. Les objectifs annuels sont ressuscités avec la même ferveur que les morts dont personne ne voulait vraiment.
Après quelques semaines d'interruption, chacun reprend donc sa place.
Il y a ceux qui produisent, ceux qui consomment, ceux qui surveillent, ceux qui commentent et, au milieu de tout cela, le mangeur inutile, admirablement préparé à recommencer ce qu'il faisait avant de partir, sans jamais se demander pourquoi.
L'été aura pourtant été généreux.
Des incendies ont mangé des forêts. Des villes ont suffoqué sous la chaleur. Des peuples ont continué de fuir, de mourir, de combattre. Les guerres ont poursuivi leur travail discret de destruction, pendant que les chaînes d'information faisaient le leur : compter les morts, afficher les cartes, déclencher l'émotion et passer à la publicité.
Mais rassurons-nous : le mangeur inutile n'a pas été bouleversé.
Il a été informé.
C'est beaucoup plus moderne.
Il a vu les flammes sur son téléphone entre deux vidéos de vacances. Il a appris qu'un pays était en guerre avant de regarder une promotion sur les chaussures. Il a découvert une catastrophe climatique pendant qu'un influenceur lui expliquait comment optimiser son bronzage. Il a connu la détresse du monde entier sans avoir eu à interrompre son dîner.
Voilà le progrès : autrefois, il fallait détourner les yeux pour ne pas voir la misère ; aujourd'hui, on peut la regarder en haute définition sans qu'elle produise le moindre effet.
La vigilance est devenue la nouvelle religion.
Il faut être vigilant contre tout : la chaleur, le froid, le virus, l'incendie, la guerre, la haine, la désinformation, les autres et parfois soi-même. L'époque a transformé chacun en gardien bénévole d'un monde qui surveille avec son propre consentement.
Il n'est même plus nécessaire d'enfermer personne.
Chacun se surveille très bien tout seul.
Il suffit de signaler, de dénoncer, de corriger, d'évaluer, de rappeler les règles. La peur est devenue un réflexe, la prudence, une vertu cardinale. Chaque alerte apprend à accepter la suivante. Chaque catastrophe prépare l'indifférence à la prochaine.
Alors, lorsque septembre reviendra, tout sera prêt. Les écoles ouvriront. Les bureaux se rempliront. Les transports seront bondés. Les écrans s'allumeront. Et le mangeur inutile reprendra son poste avec cette gravité magnifique des hommes qui retournent volontairement dans une prison dont ils ont payé eux-mêmes l'abonnement.
Il parlera de rentrée, de projets, de pouvoir d'achat, de vacances déjà trop courtes. Il expliquera que cette année sera différente. Puis il recommencera exactement la même année.
C'est peut-être cela, finalement, le véritable triomphe du nihilisme : non pas avoir cessé de croire en quelque chose, mais avoir appris à croire en tout, simultanément, sans que rien ne compte assez pour arrêter la marche.
Le monde brûle ? Le mangeur inutile regardera.
Le monde tremble ? Le mangeur inutile commentera.
Le monde s'effondre ? Le mangeur inutile actualisera la page.
Puis il ira travailler lundi matin. Car rien ne saurait interrompre le rituel.
Ni les incendies, ni les guerres, ni les morts, ni les crises. Ni même la fin du monde, à condition qu'elle soit annoncée après la réunion de 14 heures.
Pensée du jour - Notification systèmeFlash conscience - 15 h 30 - Ceci est une alerte système
Ainsi s'achève le rituel. Le douzième. Le dernier. Il n'y aura pas de treizième. Il n'y aura pas de révélation. Pas de salut. Pas de grand soir. Seulement septembre. Les mêmes visages. Les mêmes écrans. Les mêmes alertes. Les mêmes indignations.
Et cette foule immense, docile et parfaitement informée, avançant chaque matin vers son petit poste, son petit salaire, son petit déjeuner, sa petite peur et sa grande illusion d'être nécessaire.
Le mangeur inutile est prêt.
Le monde peut brûler.
Il a sa rentrée.
Illustration : Hippolyte Michaud. "Public de théâtre", huile sur toile, 1840