
par Amal Djebbar
Les monstres ordinaires et nous.
Flash info - 11 h 26 - Prendre un livre en librairie peut être dangereux
On m'a raconté ça, récemment. Une belle âme, un Français attaché à son pays, s'est aventuré jusqu'à Reims - Reims ! - ventre creux, ventre vidé. Il n'y avait pas mis les pieds depuis plus d'un an. Il arrive place d'Erlon 1, autrefois vivante, et découvre le cadavre. Tout y pue la décrépitude, les vitrines éventrées, les enseignes fantômes, le vent qui charrie des papiers gras. Il m'a dit qu'il avait mal. Mal de voir son pays se désagréger comme un corps dans le formol, sans que personne ne hurle, sans qu'aucune bête humaine ne se redresse. Oui, je comprends. Comment réveiller le mangeur inutile ? L'homme pâteux, bercé de publicités et d'ordures numériques, anesthésié jusqu'au cortex ?
Il descend dans la galerie, sombre boyau où se terre la Fnac. Là, le silence a un goût de poussière et de faillite. Les boutiques s'alignent, mortes, les rideaux de fer baissés comme des paupières sur un cadavre. À la Fnac, il s'approche du rayon Histoire, de ces tranchées de papier. Il prend un livre - un ouvrage sur les blindés, les chars, la guerre d'acier, les moteurs rugissants de la Seconde Guerre mondiale. Et là, l'incident.
Une femme passe. Une caricature ambulante, une gaucho retraitée de la région parisienne, l'œil bouffi de morale et de confort. Elle le voit, lui, le livre, l'histoire, le titre. Et d'une voix qui pue la vertu morte, elle lui hurle : - FACHO !
Voilà. L'anathème tombe, sec, stérile, sans fond. Le mot-sabre des imbéciles. Le pauvre homme est resté là, le livre à la main, figé comme un hérétique au pied du bûcher. La dame s'en est allée, fière d'avoir défendu la République contre un amateur de blindés. Et moi, j'écoute cette histoire, je ris jaune... et la colère me dévore, me brûle les entrailles, prête à éclater sur ce monde de cinglés et de veules. Parce qu'à ce stade, l'humanité n'a plus besoin de censeurs : elle s'auto-dévore. Chaque mot devient preuve. Chaque curiosité devient crime. La librairie est devenue le tribunal des consciences.
Et le pire, c'est que ça se passe à Reims. Dans la ville des sacres. Là où, jadis, on faisait rois les hommes. Aujourd'hui, on y fabrique des fantômes.
Flash - 16 h 52 - Le bon véto et le mauvais véto
Ah, le véto... figure d'amour et de charcuterie morale. Il y a celui, rare, presque mystique, qui touche l'animal avec une main tremblante, la main d'un prêtre devant l'innocence. Il parle doucement à la bête, la rassure, la soigne. Il regarde le regard du chat comme on scrute une âme ancienne. Ceux-là guérissent sans faire de bruit. Ils ont encore dans les yeux un peu de pitié pour le monde.
Et puis il y a l'autre. Le véto carnassier. Celui qui ne voit plus qu'une bête à ticket, une panse à devis. Il entre dans la chair avec son sourire professionnel, sa blouse propre, son regard froid comme un tiroir-caisse. Il vous facture des actes invisibles, des manipulations mystiques, 500 euros pour un soupir, 200 euros pour un regard, 120 euros pour un mot d'espoir. Et vous payez, bien sûr, parce que la bête souffre, parce que vous l'aimez trop. Et lui, il encaisse, il pèse, il calcule - l'amour animal transformé en bénéfice net.
Il y a ceux qui soignent et s'effacent. Et il y a ceux qui saignent - la bête, le maître, le monde entier - avec la même aiguille.
C'est simple, non ? Il y a encore des hommes, quelque part, et puis il y a les autres, les marchands de douleur, les collecteurs de peur, les apôtres de la tarification du vivant. Tout ça sous néon blanc, dans l'odeur d'alcool et de croquettes. La clinique comme usine moderne - froide, propre et surtout rentable.
Et le chat, lui, tremble. Et dans ses yeux, c'est peut-être nous tous qu'il regarde mourir.
Flash - 19 h 03 - C'est bientôt Halloween
Les monstres vont sortir. Pas ceux des vieux livres, non - pas les vampires élégants ni les goules lettrées. Non, ceux d'aujourd'hui sont en plastique. Injectés, moulés, made in China, livrés par conteneur, bénis par la logistique mondiale et l'imbécillité festive. Une catastrophe miniature, en costume, qui sourit bêtement.
Il faut que je colle une affichette sur la porte, oui, avant qu'ils ne viennent sonner, brailler, réclamer leur dose de sucre comme des zombies débiles. «Je ne participe pas». Phrase simple, nette, irréprochable... et pourtant, j'ai l'impression de proférer un blasphème contre toute la connerie humaine.
Halloween, ici, dans la campagne marnaise - quelle farce ! Un simulacre importé, une kermesse yankee plantée dans la boue, grotesque et pitoyable. Si j'étais dans l'Ohio, je comprendrais, oui - là-bas, c'est du folklore, ça a du corps, de la vie. Ici ? Ici, c'est du vide à deux balles, de la pacotille déguisée. Des mômes travestis en monstres fluorescents, des parents gogos qui rient d'un rire creux, des sacs plastiques bourrés de sucreries chimiques et infectes. Et tout ce petit monde s'avance dans la nuit, persuadé de «faire la fête». La fête de quoi ? De la mort sans âme ? De la tradition clonée ? D'un simulacre qui ne fait frissonner personne ? C'est un carnaval d'importation, pitoyable et bruyant, un enterrement déguisé en spectacle.
Je ferme les volets. Je regarde une dernière fois dehors. Les vrais démons sont déjà là - ils portent des sneakers fluo, ne croient plus à rien et frappent à votre porte en criant. Et moi, je souris. Froidement. Avec un peu de haine. Et de mépris pour cette farce humaine.
Flash conscience - 19 h 33 - Seule face aux autres
Je sais qui ils sont. Et je sais qu'on ne nous veut pas du bien. Pas du tout. Les regards, ce ne sont plus des yeux, ce sont des capteurs. Les mots qu'on dit s'enregistrent, s'archivent, se digèrent dans des machines qui nous recrachent ensuite - en statistiques. Le monde a changé de texture, oui. Il colle. Il pue le contrôle. Vous croyez marcher librement ? Erreur. Chaque pas déclenche un signal.
Les agents Smith sont partout. Ils n'ont plus besoin de lunettes noires : ils ont nos visages. Ils changent d'heure, de nom, d'odeur. Ils se glissent dans les conversations, dans les notifications, dans les rêves mêmes. Et quand vous croyez être seul, ce sont eux que vous entendez respirer, au fond du silence.
La surveillance n'est plus une menace. C'est le climat. C'est l'air qu'on respire. Une atmosphère d'obéissance tiède et de consentement administré.
Et moi, je me tiens là, au milieu de tout ça - seule face aux autres. Seule, mais éveillée. Je ne dors plus, non. Je veille, j'attends, j'écoute. Et surtout, je refuse de me dissoudre dans la machine.
- La place Drouet-dʼErlon est une place située en plein cœur de Reims que les Rémois nomment souvent place dʼErlon.