Le pacte saoudo-turco-pakistanais renforce l'ordre régional piloté par les États-Unis qu'il est censé défier, selon les analystes - ce qui explique pourquoi Trump s'est empressé de lui donner sa bénédiction.
Joseph Massad, 22 août 2026. Le récent accord de défense commune de La Mecque, signé par l'Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan, a relancé les vieilles ambitions des États-Unis de voir se constituer une OTAN "moyen-orientale", "arabe" ou "musulmane" par sous-traitance, au service des intérêts sécuritaires américains dans la région.

Le président turc Recep Tayyip Erdogan, le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane et le Premier ministre pakistanais Shehbaz Sharif après la signature d'un accord de défense conjoint à La Mecque, en Arabie saoudite, le 7 août 2026 (source Instagram)
Certains analystes pro-américains et pro-israéliens ont interprété à tort cet accord comme une alliance dirigée contre Israël, tandis que d'autres y voient le signe que les Saoudiens cherchent de nouveaux garants de sécurité, face à l'incapacité des États-Unis à protéger pleinement le royaume et ses voisins arabes.
L'accord de La Mecque n'est toutefois que la dernière manifestation d'une politique américaine remontant au début de la guerre froide, qui vise à préserver les régimes pro-occidentaux existants, leur parrain américain et leur allié tacite, Israël.
Ses véritables cibles sont, sans surprise, les ennemis des États-Unis et d'Israël.
Le président américain Donald Trump a immédiatement salué l'accord, se déclarant "très heureux" que les trois pays l'aient "enfin signé récemment".
Ce nouvel accord s'inscrit dans la lignée de l'Organisation du traité central (CENTO) de 1955, parrainée par les États-Unis et plus connue sous le nom de Pacte de Bagdad.
Pactomanie
C'est John Foster Dulles, secrétaire d'État sous la présidence de Dwight Eisenhower et connu pour sa " pactomanie" à l'échelle mondiale, qui a créé le Pacte de Bagdad comme principal front antisoviétique au Moyen-Orient. Ses membres comprenaient la Grande-Bretagne, la Turquie, l'Iran du Shah, le Pakistan et l'Irak hachémite.
Les Américains ont tout mis en œuvre pour rallier la Jordanie, mais ont échoué face à l'opposition nationaliste et anti-impérialiste qui s'opposait aux volontés du roi Hussein. L'Égypte de Nasser a également rejeté le pacte, tout comme l'Arabie saoudite, alors hostile aux Hachémites.
Ce pacte a précédé l'énoncé, en janvier 1957, de la doctrine Eisenhower, qui a fourni le cadre d'une agression impérialiste américaine pour protéger ce que le président américain appelait les nations "libres" contre la subversion soviétique et communiste.
Eisenhower insistait : "Le Moyen-Orient est le berceau de trois grandes religions : l'islam, le christianisme et le judaïsme. La Mecque et Jérusalem sont bien plus que de simples lieux sur une carte. Elles symbolisent des religions qui enseignent que l'esprit prime sur la matière et que l'individu possède une dignité et des droits dont aucun gouvernement despotique ne peut légitimement le priver. Il serait intolérable que les lieux saints du Moyen-Orient soient soumis à un régime glorifiant le matérialisme athée."
À l'époque, Jérusalem-Est faisait partie de la Jordanie, qui l'avait annexée en 1950.
Depuis lors, et grâce aux politiques américaines poursuivant la stratégie d'Eisenhower, La Mecque et Jérusalem - occupée et annexée par Israël - semblent avoir été soumises à un matérialisme capitaliste théiste plutôt qu'à sa variante "athée".
Malgré le retrait de l'Irak après la révolution de 1958, le Pacte de Bagdad a survécu deux décennies supplémentaires ; il n'a été dissous qu'après le retrait de l'Iran révolutionnaire en 1979, privant ainsi l'alliance soutenue par les États-Unis de son maillon régional central.
Néanmoins, les États-Unis n'ont jamais renoncé à créer une "OTAN" régionale. En 2006-2007, la secrétaire d'État américaine Condoleezza Rice espérait que le "nouveau Moyen-Orient", qu'elle souhaitait voir naître au nom des États-Unis, inclurait une alliance militaire dirigée par Washington. À l'époque, Rice a rallié l'Arabie saoudite, l'Égypte et la Jordanie à son nouveau pacte, mais le moment n'était pas encore venu d'y inclure Israël de manière pleine et entière et au grand jour.
L'OTAN revisitée
Le projet d'inclure Israël a dû attendre 2022, année où les États-Unis ont orchestré une alliance militaire arabe incluant Israël et visant l'Iran. Surnommée par certains "OTAN du Moyen-Orient", l'Alliance de défense aérienne du Moyen-Orient (MEAD) a été dévoilée par Benny Gantz, alors ministre israélien de la Défense.
Peu après, le roi Abdallah de Jordanie a déclaré à la télévision US qu'il "serait l'un des premiers à soutenir une OTAN du Moyen-Orient", ajoutant : "J'aimerais voir davantage de pays de la région s'y associer."
À l'époque, cette alliance militaire visait l'Iran, la Syrie d'Assad, le Hezbollah, le Hamas et même la Russie. Des accords formels ont abouti à une intégration complète au sein du Commandement central des États-Unis (Centcom) en janvier 2026, à la veille de l'agression américano-israélienne contre l'Iran.
Quelques jours avant l'annonce de l'accord de La Mecque, l'Arabie saoudite a créé, le 30 juillet, une nouvelle alliance militaire avec 13 autres pays : Bahreïn, le Bangladesh, les Comores, Djibouti, l'Égypte, la Jordanie, le Koweït, le Pakistan, le Qatar, la Somalie, le Soudan, la Turquie et le gouvernement yéménite basé à Aden (soutenu par Riyad).
L'Alliance multinationale de défense maritime (MMDA) a été conclue à Riyad pour sécuriser le transport maritime et les voies d'approvisionnement énergétique en mer Rouge, dans le détroit de Bab el-Mandeb et dans le golfe d'Aden, en réponse aux menaces de blocus naval et aux attaques du mouvement yéménite Ansar Allah (Houthis).
La MMDA n'est manifestement rien d'autre que le successeur de l'" opération Gardien de la Prospérité ", la campagne militaire dirigée par les États-Unis et lancée en décembre 2023 pour sanctionner Ansar Allah, qui visait des navires liés à Israël en signe de solidarité avec les Palestiniens confrontés au génocide à Gaza.
L'opération impliquait 20 nations, mais Bahreïn en était le seul participant régional, les États voisins s'abstenant par crainte d'être impliqués ou désignés comme soutenant le génocide perpétré par Israël.
La nouvelle MMDA écarte tout risque de ce genre en ciblant Ansar Allah pour ses entraves à la navigation saoudienne, et non israélienne.
Pourquoi, dès lors, l'Égypte et la Jordanie - deux alliés indéfectibles des États-Unis - n'ont-elles pas rejoint le nouvel accord de La Mecque ? Alors que l'Égypte envisagerait toujours les différentes options qui s'offrent à elle, l'absence de ces deux pays pourrait indiquer que les signataires actuels craignent d'être appelés à intervenir si l'Égypte ou la Jordanie venaient à subir une invasion ou une agression israélienne - une éventualité qui, compte tenu de la bellicosité incessante de Tel-Aviv et des menaces persistantes pesant sur ces deux pays, n'est pas totalement improbable.
Un complément, et non une alternative
Certains analystes pro-israéliens craignent, pour leur part, que ce nouvel accord ne fragilise Israël ainsi que ses partenaires des récents accords d'Abraham qui n'ont pas été invités à y adhérer.
Steven A. Cook, chercheur au Council on Foreign Relations, affirme de manière simpliste que "l'impulsivité apparente de Trump amène désormais certains acteurs de la région à se demander s'ils ne seront pas laissés pour compte, livrés à eux-mêmes face à un Iran renforcé".
Il s'inquiète également du fait que "les Saoudiens, manifestement préoccupés par la fiabilité des États-Unis, envisagent désormais d'autres options" et que "leurs nouveaux partenaires en matière de sécurité cherchent à instaurer un nouvel ordre leur permettant - et non à Washington - de façonner la région".
L'hypothèse erronée ici est qu'une alliance entre trois alliés militaires de longue date des États-Unis - la Turquie étant elle-même membre de l'OTAN - pourrait fonctionner indépendamment de l'autorité américaine, ou que ses membres pourraient agir sans recevoir d'ordres de Washington.
Cook, aux positions pro-israéliennes, conclut que "l'ordre régional aligné sur les États-Unis pourrait désormais laisser place à un Moyen-Orient scindé en deux blocs : celui des pays restés attachés aux accords d'Abraham et celui de son alternative, l'accord de La Mecque".
Pourtant, l'accord de La Mecque ne constitue pas une alternative aux accords d'Abraham, mais un complément. Après tout, la Turquie entretient des relations diplomatiques et commerciales avec Israël, tandis que l'Arabie saoudite mène des pourparlers officieux avec Tel-Aviv depuis des années et cherche officiellement à intégrer Israël dans la région depuis au moins 1981.
L'Arabie saoudite n'est pas considérée comme une ennemie d'Israël et ne considère pas non plus Israël comme son ennemi. Le Pakistan souhaiterait s'aligner sur Israël si ce dernier n'était pas un allié majeur de son ennemi juré, l'Inde.
D'autres observateurs, comme Khalid al-Jaber, directeur exécutif du Middle East Council on Global Affairs basé à Doha, voient dans ce nouvel accord un avertissement : "le déclin de l'influence américaine pourrait laisser la région sous l'emprise d'un ordre dont les règles seraient dictées par deux seuls acteurs : Israël et l'Iran".
Selon Jaber, "le pacte de La Mecque doit être compris avant tout comme une tentative précoce de bâtir un troisième pôle : un bloc qui n'aurait pas besoin d'affronter l'une ou l'autre de ces puissances, mais qui disposerait d'un poids suffisant pour empêcher l'une comme l'autre d'exercer un monopole sur la région".
Mais cette interprétation est erronée. En novembre dernier encore, le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane se trouvait à Washington pour signer un accord de défense stratégique avec les États-Unis, obtenant le statut d'" allié majeur hors Otan" ainsi que la promesse de livraisons d'avions F-35.
La Turquie demeure membre de l'Otan, et le Premier ministre pakistanais a remercié Trump pour son "leadership courageux et décisif" quelques heures seulement après la publication de son message. En réalité, il n'existe aucun troisième pôle.
L'accord de La Mecque, tout comme le MMDA, s'inscrit dans le prolongement actualisé du pacte de Bagdad. Il vient s'ajouter à une série d'alliances militaires orchestrées par les États-Unis pour préserver leur domination sur la région.
Leur objectif premier demeure de contrer tous les ennemis d'Israël, au service fidèle de la puissance US et israélienne.
Rien de bien nouveau, donc. Il n'est pas étonnant que Trump ait félicité les trois signataires : "Un premier pas important, audacieux et majeur." Tout est dit.
Article original en anglais sur Middle East Eye / Traduction MR