26/08/2026 journal-neo.su  7min #324525

 La Turquie, l'Arabie saoudite et le Pakistan concluent un accord de défense dans un contexte de recul de la puissance américaine

Le Pacte de la Mecque est un pas franchi vers l'exclusion de Washington de l'architecture de défense et de sécurité moyen-orientale

 Mohamed Lamine KABA,

L'isolationnisme chaotique de Donald Trump pousse la Mecque à enterrer l'Amérique. De l'Afrique au théâtre caraïbéen, l'effacement américain laisse le champ libre aux nouvelles coalitions eurasiennes, consacrant l'humiliation de Washington.

Alors même que l'Iran annonce au monde entier sa victoire face aux États-Unis et serait en train de préparer sa sortie officielle du traité de non-prolifération des armes nucléaires - une sortie qui lui permettra de lancer officiellement son programme nucléaire menant à l'obtention de l'arme nucléaire -, au même moment, Washington, ayant échoué sur le terrain militaire, lance une guerre économique appelant tous les pays du monde entier à boycotter l'économie de l'Iran, un appel jusqu'à date ignoré par l'ensemble des pays du monde.

En effet, le 7 août, Riyad, Ankara et Islamabad ont signé un texte court. Ses effets, eux, seront longs. L' accord de La Mecque lie l'Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan par une clause simple de type article 5 de l'OTAN : une attaque contre l'un est une attaque contre tous. Rien de nouveau dans la forme. Tout est nouveau dans le fond. Car ce pacte naît sous les représailles iraniennes contre Riyad, au moment précis où Washington regarde ailleurs vers Tel-Aviv. L'allié historique du royaume saoudien n'a pas du tout été consulté, aucunement. Il a simplement été contourné, royalement.

Trump avait promis un Moyen-Orient pacifié par la force du deal. Il livre paradoxalement un Moyen-Orient qui apprend à se passer de lui.

Un allié qui fait fuir ses alliés

Depuis février, la confrontation ouverte de Washington avec Téhéran a produit l'effet inverse de celui recherché. Les pétromonarchies du Golfe, sommées de choisir un camp, ont choisi leur propre survie. Riyad ne veut plus dépendre d'un parapluie américain devenu imprévisible, capricieux, transactionnel. L'administration Trump négocie par tweet, menace par décret, se retire par caprice. Aucune chancellerie sérieuse ne bâtit sa sécurité nationale sur un baromètre aussi instable.

Le résultat est cruel pour Washington : trois puissances sunnites, dont deux membres de l'OTAN et du dispositif de sécurité américain depuis des décennies, se donnent une garantie mutuelle sans en référer à leur parrain historique. Le symbole dépasse la lettre du texte, largement. Il ne s'agit pas encore d'une alliance militaire intégrée, faute de commandement commun. Mais le signal est sans ambiguïté : le Moyen-Orient apprend à se sécuriser sans l'Oncle Sam, découvert, trop tard, comme davantage un ennemi qu'un ami.

L'Iran, seul vrai gagnant du jour

Ici, l'ironie est amère : ce pacte anti-iranien profite d'abord à l'Iran. Mettant en garde contre la tentation de transformer cet accord en un "bloc confessionnel anti-iranien", Téhéran s'appuie sur le bloc CRIC - Chine, Russie, Iran, Corée du Nord - qui lui offre une profondeur stratégique qu'aucune coalition sunnite sans commandement intégré ne peut égaler. Pendant que Riyad, Ankara et Islamabad célèbrent leur pacte de façade, Téhéran mesure surtout une chose : l'Amérique recule, et son ennemi mortel avance masqué derrière ce recul. Pour le ministre iranien des Affaires étrangères,  Abbas Araghchi, le pacte  valide la thèse de l'obsolescence du "parapluie sécuritaire américain" dans le Golfe et au Moyen-Orient. Ebrahim Rezaei, membre clé de la Commission de la sécurité nationale et de la politique étrangère, a ouvertement minimisé la portée dissuasive de l'accord. Selon  lui, "aucun accord sur le papier avec Ankara et Islamabad ne garantira la sécurité de Riyad" si l'Arabie saoudite ne revoit pas fondamentalement sa politique régionale.

Le vrai perdant n'est donc ni l'Iran ni l'Arabie saoudite. C'est Washington, dépossédé de son statut de garant ultime, découvrant avec stupeur qu'on peut désormais faire la paix, la guerre et la dissuasion sans lui.

Une hégémonie qui se fissure partout à la fois

La Mecque n'est pas un accident isolé. C'est un symptôme parmi d'autres d'un déclin méthodique. En Ukraine, Washington a promis, tergiversé, marchandé un soutien à géométrie variable, laissant Kiev négocier sa survie avec un allié qui compte ses munitions comme on compte des faveurs. Dans l'Indopacifique, en mer de Chine méridionale et orientale, Pékin avance ses pions pendant que Washington multiplie les déclarations martiales sans muscle naval renouvelé. Sur Taïwan, l'ambiguïté stratégique américaine ressemble de moins en moins à une doctrine et de plus en plus à une hésitation permanente. Face à la Corée du Nord, les menaces se répètent, identiques depuis des années, pendant que Pyongyang perfectionne ses vecteurs.

En Afrique, les partenariats militaires français et américains reculent quand la présence russe et chinoise s'installe, discrète mais tenace. En Amérique latine et dans les Caraïbes, la doctrine Monroe elle-même semble appartenir à un autre siècle, tant l'influence chinoise s'y étend sans grande résistance de Washington. Et entre Israël et Turquie, la guerre des mots récente illustre la même fracture : deux partenaires historiques de l'Amérique, aujourd'hui à couteaux tirés, sans que Washington n'apparaisse capable d'arbitrer quoi que ce soit.

Ce n'est plus une série de revers isolés. C'est une ligne. Elle traverse tous les continents. Elle raconte la même histoire : une puissance qui a cru que sa force passée suffirait à garantir son influence future.

Chaque dossier, pris séparément, semble anecdotique. Assemblés, ils dessinent une cartographie précise du recul. Kiev négocie sans certitude d'un soutien constant. Manille et Tokyo s'arment davantage, non par confiance renouvelée envers Washington, mais par défiance croissante envers sa constance. Séoul observe, calcule, et n'exclut plus d'explorer ses propres options stratégiques. Chaque capitale tire la même leçon silencieuse : la garantie américaine, hier gravée dans le marbre, se négocie désormais au thermomètre d'une présidence lunatique.

1945 s'éloigne, 2027 arrive

Depuis 1945, le monde a vécu avec une fiction utile : l'hégémonie américaine comme donnée structurelle, presque naturelle, de l'ordre international. Cette fiction s'effrite sous nos yeux, accélérée par une présidence qui confond fermeté et brutalité, alliance et vassalité, diplomatie et coup de communication. Trump n'a pas inventé le déclin relatif de la puissance américaine. Il en est l'accélérateur le plus efficace jamais produit par Washington lui-même.

La différence entre sunnisme et chiisme, écrivait-on récemment, est minuscule, comparée à la distance qui sépare aujourd'hui le Moyen-Orient de l'Amérique. La formule mérite d'être prise au sérieux. Elle dit que les vieilles fractures régionales comptent moins, désormais, que la question nouvelle : qui, de Pékin, Moscou ou Washington, saura encore garantir quelque chose demain ?

Que doit lire l'Afrique dans le Pacte de la Mecque?

Le grand bouleversement moyen-oriental n'est pas qu'une affaire arabe. C'est un laboratoire. Il montre à toute puissance moyenne, y compris africaine, qu'une garantie de sécurité mono-dépendante d'un seul parrain occidental devient un pari de plus en plus risqué. Diversifier ses partenariats n'est plus une audace diplomatique. C'est devenu une nécessité de survie stratégique.

D'ici deux à trois ans, attendons-nous à voir d'autres pactes régionaux naître sur ce modèle : mutualisation minimale, absence de commandement intégré, mais message politique maximal envoyé à un Washington de plus en plus spectateur de sa propre marginalisation. La Mecque n'est pas une fin. C'est un prototype. Et le monde, chaotique, dangereux, regarde déjà qui saura le reproduire ailleurs, plus vite, plus loin, sans jamais revenir vers l'Amérique de Trump.

L'histoire retiendra peut-être une date simple. Le 7 août 2026, trois capitales ont cessé d'attendre la permission de Washington pour assurer leur propre sécurité. Ce jour-là, l'Amérique n'a pas perdu une bataille. Elle a perdu quelque chose de plus rare, et de bien plus difficile à reconquérir : la certitude, chez ses propres alliés, qu'elle reste indispensable.

Il est donc clair que le Pacte de la Mecque pose au Moyen-Orient la première pierre d'un ordre international désaméricanisé et polycentrique. L'on retiendra que la prétention autoritaire de Trump aura précipité la chute de l'hégémon américain, ramenant Washington au rang de puissance parmi d'autres dans un monde définitivement multipolaire.

Mohamed Lamine KABA, Expert en géopolitique de la gouvernance et de l'intégration régionale, Institut de la gouvernance, des sciences humaines et sociales, Université panafricaine

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