27/08/2026 lesakerfrancophone.fr  9min #324619

 La Turquie, l'Arabie saoudite et le Pakistan concluent un accord de défense dans un contexte de recul de la puissance américaine

Ce n'est pas une Otan islamique. L'Accord de la Mecque édifie une architecture de sécurité post-étasunienne et l'Iran est sur le point d'y participer

Par Larry C Johnson - Le 24 Août 2026 - Source  Son of the new American revolution

Les commentaires faits par les analystes occidentaux ont fait de l'accord de La Mecque un événement confortable. Lorsque l'Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan ont signé l'Accord de défense conjoint de La Mecque le 7 août - une attaque armée contre l'un devant être traitée comme une attaque contre tous - l'étiquette apposée par réflexe fut "une OTAN islamique", un bloc sunnite, trois des plus grandes armées du monde musulman soudées par une identité sectaire. Cette lecture est devenue obsolète avant que l'encre ne sèche. Ce qui se dessine en réalité n'est pas une alliance sunnite contre l'Iran. C'est le premier pilier porteur d'une architecture de sécurité post-américaine que la Russie et la Chine réclament depuis un moment - et Téhéran est sur le point d'en franchir la porte.

Le langage n'était ni accidentel ni originaire de Riyad. Le 27 avril, à Saint-Pétersbourg, après avoir rencontré le ministre iranien des Affaires étrangères Abbas Araghchi, Vladimir Poutine a appelé à une nouvelle architecture de sécurité dans le golfe Persique. Une semaine plus tard, les 5 et 6 mai à Pékin, après sa propre rencontre avec Araghchi, le ministre chinois des Affaires étrangères Wang Yi a dit essentiellement la même chose - que Pékin soutient la mise en place d'une architecture régionale de paix et de sécurité à laquelle les pays de la région eux-mêmes doivent participer, sauvegarder leurs intérêts communs et poursuivre un développement commun. Araghchi, pour sa part, a déclaré à Poutine que l'Iran soutenait cette nouvelle architecture régionale d'après-guerre capable de coordonner le développement et la sécurité.

Notez ces deux mots qu'Araghchi a accolés : développement et sécurité. Ils disent tout et nous y reviendrons. La Russie propose un concept de sécurité collective pour le Golfe depuis 2019 ; Lavrov l'a réitéré le 28 février 2026 - le jour même du début de la guerre. L'objectif est d'établir un cadre multilatéral dirigé au niveau régional qui remplacerait le parapluie de défense américain du Golfe, installerait Moscou et Pékin comme garants aux côtés des États de la région et, surtout, traiterait l'Iran non pas comme une menace à contenir mais comme un pilier légitime de cet ordre. Comme Araghchi a paraphrasé ses hôtes chinois : l'Iran après la guerre est un pays différent, son statut s'est amélioré, une nouvelle ère de coopération s'annonce.

Gardez ce plan à l'esprit et regardons à nouveau l'Accord de La Mecque.

Le premier pilier

L'accord de la Mecque a été signé en temps de guerre, et ce contexte est primordial. Près de six mois après le début de la guerre qui a débuté le 28 février, l'Arabie saoudite avait subi des frappes répétées de missiles et de drones, et la confiance dans la volonté de Washington de soutenir réellement la sécurité du Golfe en temps réel s'était visiblement fissurée. De cette érosion est né un traité liant le Pakistan - le seul État musulman doté de l'arme nucléaire, avec un arsenal de près de 300 ogives - à la Turquie, qui déploie la deuxième plus grande armée de l'OTAN, et à l'Arabie saoudite, l'ancrage financier du Golfe et le gardien des villes les plus saintes de l'Islam. Près de 1,4 million de membres du personnel militaire actif et quelque 124 milliards de dollars de dépenses annuelles combinées de défense, réunis sous une seule formule de défense mutuelle pour la première fois depuis l'ère du Pacte de Bagdad.

Les signataires ont pris soin de le désigner comme étant purement défensif et, selon les mots d'Erdogan, ouvert aux autres pays. Ankara a suggéré l'Égypte ; Dhaka a signalé son intérêt. Les analystes occidentaux qui avaient noté que les trois membres sont des partenaires américains - la Turquie au sein de l'OTAN, le Pakistan un allié majeur non membre de l'OTAN, l'Arabie saoudite le plus gros acheteur d'armes américaines - en ont conclu que le pacte n'était donc pas une menace pour Washington, et ont fait la même erreur que ceux qui l'ont qualifié d'OTAN sunnite. Ils ont focussé sur les membres fondateurs et n'ont pas vu la trajectoire. Un pacte "ouvert aux autres", signé par des États qui ont perdu confiance dans le parapluie américain, en pleine guerre contre l'Iran à laquelle l'Iran a survécu, n'allait surement pas rester un club fermé sunnite de trois membres.

Voici ce que l'analyse publique n'a pas encore intégré et ce que je peux rapporter de sources de première main. Lundi matin, le maréchal Asim Munir - chef d'état-major de l'armée pakistanaise et véritable architecte de la stratégie régionale d'Islamabad - est en visite en Iran. Le sujet de cette visite est l'adhésion de l'Iran à l'accord de La Mecque en tant que quatrième membre.

Relisez cela lentement, car cela fait exploser tout le cadrage autour d'un "OTAN sunnite". Un pacte de défense mutuelle mené par les poids lourds sunnites du monde musulman, admettant l'Iran chiite, n'est surement pas un bloc sectaire. C'est même le contraire : la dissolution de la ligne de faille très sunnite-chiite que la stratégie occidentale avait exploitée pendant une génération. Et ce qui restera, une fois que l'Iran sera à l'intérieur, n'est pas un "OTAN" d'ordre confessionnel. C'est précisément l'architecture inclusive et régionale que Poutine et Wang Yi ont décrite - un cadre dans lequel l'Iran est un pilier légitime plutôt qu'un ennemi en quarantaine. La Mecque a fourni la structure. L'entrée de Téhéran fournit le sens.

Cela ne s'arrête pas à l'Iran. Bahreïn - une monarchie du Golfe qui héberge la Cinquième Flotte américaine - négocie, me dit-on, avec le Pakistan pour rejoindre l'alliance militaire avec l'Arabie saoudite. Considérez le poids de cela. L'État du Golfe le plus physiquement empêtré dans la puissance navale américaine se dirige vers le bloc régional. Chacune de ces adhésions jette une autre brique de l'ordre de sécurité américain à la mer et la noie dans la nouvelle structure qui s'élève à la place.

Rappelez-vous les deux mots d'Araghchi - développement et sécurité. Une architecture de sécurité qui ne porte pas de système intra-économique est une alliance de papier. Le pacte de La Mecque en acquiert un, et là encore le Pakistan est la charnière.

Islamabad - avec la Chine derrière elle, à travers l'investissement des Routes de la soie et le port de Gwadar qui donnent déjà au Pakistan ses couloirs terrestres vers l'Iran - a décidé d'approfondir considérablement son intégration économique avec Téhéran. Munir négocie une multiplication par dix du commerce Pakistan-Iran sur les trois prochaines années. Ce n'est pas une erreur de jugement envers un pays soumis aux sanctions. C'est le refus de ces sanctions.

Et c'est, pour le dire clairement, une gifle sur le visage de Scott Bessent. Le secrétaire américain au Trésor vient de promettre les sanctions les plus sévères de l'histoire, une campagne sans précédent pour isoler économiquement l'Iran et l'affamer jusqu'à la capitulation. Il regarde maintenant un de ses alliés, doté de l'arme nucléaire et financé et soutenu par la Chine, s'efforcer de multiplier ses échanges commerciaux avec le pays même qu'il promet d'étrangler - des échanges qui fonctionneront sur le yuan, le troc et les monnaies régionales, en dehors du système de compensation en dollars dont dépendent ses sanctions. L'architecture de sécurité et l'architecture économique sont construites dans le même mouvement, par le même homme, au cours du même voyage. La stratégie d'isolement de Bessent a comme réponse non pas un défi en paroles mais une intégration en actes.

Il y a une ironie plus profonde ici, et elle vaut la peine d'être expliquée, car met en accusation une génération de stratégie américaine. Pendant des décennies, Washington a traité la fracture sunnite-chiite comme un atout à exploiter - armant et tolérant les militants sunnites pour les utiliser comme instruments contre l'Iran chiite, de la redirection des années Bush à la guerre en Syrie. Toute la logique dépendait du fait que cette fracture sunnites/chiites restait ouverte. Maintenant, les principales puissances sunnites de la région - l'Arabie saoudite, la Turquie, le Pakistan - la ferment d'eux-mêmes, intégrant l'Iran dans un cadre partagé de défense et de commerce. Le fossé que Washington a passé vingt ans à creuser est en train de devenir la fondation d'un bloc qui répond aux injonctions de Moscou et à Pékin plutôt qu'à celles de Washington. C'est un retour de flamme de la plus haute importance : pas une arme retournée contre son fabricant, mais une ligne de faille sur laquelle le fabricant s'appuyait qui s'ouvre.

Une opinion ne vaut pas grand-chose si elle ne peut pas survivre à des contre-arguments, alors les voici. Le voyage de Munir est une négociation, pas une signature ; l'adhésion de l'Iran et celle de Bahreïn sont, au moment de la rédaction de cet article, en cours, non terminées, et l'une ou l'autre pourrait être recaler. Le déficit de confiance entre sunnites et chiites est réel et les monarchies du Golfe craignent depuis des décennies la subversion iranienne, et un traité de défense ne l'effacera pas du jour au lendemain. Les pactes de défense mutuelle antérieurs dans la région, y compris l'accord saoudo-pakistanais de septembre 2025 et les anciens arrangements du CCG, n'ont jamais déclenché une seule fois une réponse collective de type OTAN, et celle-ci peut s'avérer autant déclaratoire. Les trois signataires de La Mecque entretiennent des relations profondes et vivantes avec les États-Unis et ne les rompront pas à la légère ; une grande partie de cela peut être une couverture plutôt qu'une rupture nette. Et le reportage de première main ci-dessus décrit des intentions et des négociations, qui n'ont pas encore été incarnés en traités.

Mais se diriger n'est pas la même chose qu'être arrivé, et la direction est indubitable. Chacune de ces infos pointe dans le même sens - loin du parapluie américain et vers un ordre régional soutenu par la Russie et la Chine.

L'accord de La Mecque a été vendu au public occidental comme étant un bloc sunnite et nié être un club de clients américains. Il n'est ni l'un ni l'autre. C'est le premier pilier d'une architecture de sécurité que Poutine et Wang Yi ont exhortée ce printemps après s'être entretenus avec le ministre iranien des Affaires étrangères - un cadre régional soutenu par la Russie et la Chine qui fait de l'Iran une puissance légitime et repousse l'idée que les États-Unis sont indispensables à la région. Quand Asim Munir se rend à Téhéran lundi pour discuter de l'adhésion de l'Iran et négocie une multiplication par dix du niveau commercial dans la même discussion, il ne fait pas deux choses différentes. Il pose les deux couches d'un même mur. Les Américains ont construit leur position dans le Golfe en séparant sunnites et chiites et en gardant le dollar au milieu. Ces deux piliers sont ébranlés en même temps et la structure qui apparait à la place a été dessinée à Moscou et à Pékin.

Larry C. Johnson

Traduit par Wayan, relu par Hervé, pour le Saker Francophone.

 lesakerfrancophone.fr