28/08/2026 reseauinternational.net  9min #324765

 Washington et Ottawa évitent in extremis une nouvelle escalade commerciale

La guerre commerciale entre Washington et Ottawa prend une tournure linguistique

par Pierre Duval

La confrontation commerciale entre les États-Unis et le Canada a franchi un seuil historique, se transformant en un affrontement culturel et linguistique sans précédent.

Le vendredi 21 août 2026, le Premier ministre canadien, Mark Carney, a officiellement rompu les négociations bilatérales face aux exigences de l'administration de Donald Trump. Les droits de douane américains de 50% sur environ 28 milliards de dollars de marchandises canadiennes sont entrés en vigueur à minuit dans la nuit du vendredi 21 août au samedi 22 août 2026.

Ottawa  accuse ouvertement Washington d'avoir introduit des clauses de dernière minute ciblant de front la protection de la langue française et l'exception culturelle québécoise.

En réplique à l'entrée en vigueur de droits de douane américains de 50% sur près de 20 milliards de dollars de marchandises canadiennes, le Canada a annoncé une riposte "dollar pour dollar". Prévues pour le 8 septembre 2026, ces surtaxes de 15% à 50%  viseront l'acier, l'aluminium et divers produits de consommation américains. Alors que le conflit n'était jusqu'ici qu'une affaire de quotas industriels et de barrières douanières, la langue française est devenue le nouveau champ de bataille de la souveraineté nord-américaine.

Le basculement de ce conflit commercial vers le terrain identitaire s'est joué dans le secret des bureaux de négociation. Historiquement, les frictions commerciales entre les deux géants de l'Amérique du Nord se concentraient sur le bois d'œuvre, l'automobile ou le secteur laitier. Cependant, l'administration américaine, sous l'impulsion du président Donald Trump, a décidé d'attaquer ce que le Canada considère comme un pilier constitutionnel non négociable : le bilinguisme officiel et les lois de protection de la langue française. "Parmi les exigences de l'administration Trump dans sa guerre commerciale figure la fin de l'obligation d'un étiquetage franco-anglais sur les produits vendus à son voisin du Nord. Ottawa lui a opposé une fin de non-recevoir",  note Libération qui précise que c'est "une exigence culturelle et linguistique qui vise à protéger la langue française pour le Canada, une barrière commerciale pour les entreprises américaines, selon le président américain, Donald Trump". Les négociateurs américains qualifient de "barrière commerciale" l'obligation de double étiquetage bilingue (français/anglais) imposée sur les produits de consommation vendus au Canada.

Adoptée par le Québec, la Loi 109 (Loi affirmant la souveraineté culturelle du Québec),  adoptée à l'unanimité par l'Assemblée nationale du Québec le 11 décembre 2025, impose des quotas aux géants du numérique (comme Netflix ou Prime Video) pour garantir que les contenus francophones soient mis en valeur et faciles à repérer.

Les multinationales technologiques américaines dénoncent ces algorithmes forcés et ces interventions étatiques. Pour rappel, l'obligation d'inscrire des informations en anglais et en français sur les produits de consommation au Canada découle de la Loi sur l'emballage et l'étiquetage des produits de consommation,  est entrée en vigueur en 1974.

Actuellement, deux exigences sont en vigueur au Canada. La Loi sur la diffusion en ligne fédérale oblige les principales plateformes de diffusion en continu à soutenir financièrement le contenu canadien. Au Québec, la Loi 109 exige quant à elle que les services de diffusion en ligne simplifient la recherche et l'accès au contenu en français. Les États-Unis ont contesté la constitutionnalité de la seconde loi, car la réglementation des services de radiodiffusion et de diffusion en ligne au Canada relève du gouvernement fédéral et non des provinces.

De plus, la première loi, qui obligeait les entreprises américaines à verser des contributions financières supplémentaires au Canada, avait également suscité de vives critiques. Au Canada bilingue, environ 22% des résidents, soit près de 8 millions de Canadiens, ont le français comme langue parlée et 20% comme langue maternelle. Au Québec,  le français est la langue maternelle d'environ 84% des résidents.

Le combat du Canada francophone pour protéger sa langue et sa culture face à l'anglais  trouve ses racines historiques dans la Conquête de 1759-1760 et se poursuit aujourd'hui à travers des lois et des débats politiques constants.

Ce combat a été et reste jusqu'à aujourd'hui le symbole des rivalités entre la France et l'Angleterre (monde anglophone) pour contrôler le monde. La guerre linguistique lancée par Trump est une attaque frontale contre le Canada et contre les Canadiens francophones. L'emploi du français au Canada participe à l'unité nationale et l'identité du pays tout comme à sa cohésion sociale. Cela réduit les tensions politiques et favorise le vivre-ensemble au sein d'un même pays. En outre, cela définit l'identité unique du Canada à l'étranger comme un modèle de diversité et de dualité linguistique tout en rappelant ses liens historiques à la France.

Le français est obligatoire sur tout le territoire canadien pour certaines choses, mais les exigences varient fortement selon la province. Sur tout le territoire canadien (niveau fédéral) l'obligation du français s'applique d'un océan à l'autre dans deux secteurs précis : l'étiquetage des produits de consommation. Les emballages vendus partout au Canada doivent afficher les informations de base (nom du produit, quantité) en français et en anglais.

Les services du gouvernement fédéral comme les ministères, les aéroports et les tribunaux fédéraux doivent partout servir le public dans les deux langues.

Le Québec est la seule partie du Canada où le français est la seule langue officielle. La législation y est la plus stricte (via la Charte de la langue française). On y trouve l'affichage public et commercial. Le français doit être visible de façon nettement prédominante dans les magasins et les rues. Dans le milieu de travail, le droit de travailler en français est protégé, et les entreprises doivent communiquer avec leurs employés en français.

Pour les contrats et les documents, les contrats d'adhésion, les factures et les reçus doivent être rédigés en français. Ce qui est présenté comme une entrave par Trump pour le commerce est avant tout la volonté de détruire l'identité du Canada et en particulier la partie francophone, ce qui va dans son attaque verbale où il annonce sa volonté d'annexer le Canada pour en faire un État des États-Unis.

Pour rappel, Trump a évoqué publiquement pour la première fois l'idée d'annexer le Canada pour qu'il  devienne le 51e État des États-Unis peu après sa victoire à l'élection présidentielle, en décembre 2024, avant de multiplier les déclarations à ce sujet au début de son second mandat en 2025.

"L'idée d'annexer le Canada ne date pas d'hier dans la politique des États-Unis que ce soit militairement ou par l'intégration économique. Les ambitions territoriales de ce pays à l'égard du Canada s'inscrivent dans une histoire longue, dont les racines précèdent même son indépendance. Cette idée revient au centre de l'actualité récente avec le retour au pouvoir de Donald Trump",  souligne Stéphane Paquin, professeur titulaire à l'École nationale d'administration publique (ENAP) et titulaire de la Chaire Jarislowsky sur la confiance et le leadership politique à l'Université du Québec à Trois-Rivières. Cette rhétorique annexionniste s'inscrit dans une vision expansionniste plus large de l'administration Trump. Elle doit également être comprise dans le contexte d'une politique commerciale agressive et maintenant culturelle pour effacer l'identité historique du Canada.

Les déclarations de Trump sont des déclarations de guerre contre le Canada. Selon Stéphane Paquin, "cela impose un réveil brutal. Plus que jamais, il devient impératif pour le Canada de repenser ses leviers d'autonomie stratégique, de diversifier ses partenariats, et d'assumer pleinement les responsabilités que commande une souveraineté véritable. L'heure n'est plus à l'attentisme: il s'agit désormais d'un test de maturité politique".

Et, c'est ce que le premier ministre canadien, Mark Carney, semble être en train de réaliser en tentant d'instrumentaliser le conflit commercial avec Donald Trump à l'avantage de son parti, à l'approche des élections d'octobre au Québec.

Pour l'instant, le gouvernement fédéral [Canada] a promis de ne pas tenir de nouveau référendum sur l'indépendance du Québec avant la fin du mandat de Trump. Le chef du Parti québécois, Paul St-Pierre Plamondon,  a annoncé officiellement que s'il est élu premier ministre du Québec lors des prochaines élections provinciales, son gouvernement ne tiendra pas de référendum sur l'indépendance tant que Donald Trump sera président des États-Unis.

Mais Plamondon critique la stratégie du gouvernement Fréchette, cabinet ministériel formé par la Coalition avenir Québec (CAQ) après l'élection de Christine Fréchette en avril dernier à la direction du parti à la suite de la course à la direction de la CAQ déclenchée par le départ de François Legault à titre de chef du parti, de ne pas avoir suffisamment défendu les intérêts du Québec dans les négociations commerciales entre le Canada et les États-Unis. Il  accuse le gouvernement d'être un simple "spectateur" face aux attaques des États-Unis.

Cependant, toute concession concernant les lois linguistiques pourrait alimenter davantage le sentiment séparatiste du Québec. Une défense ferme du français, qui fait partie intégrante du patrimoine culturel non seulement du Québec, mais de tout le Canada, renforcerait au contraire presque certainement le soutien à Mark Carney et à ses alliés au Québec.

Selon un sondage de l'Institut Angus Reid publié dimanche dernier, 85% des Québécois  étaient favorables à la fin des négociations commerciales avec les États-Unis, soit le taux d'approbation le plus élevé parmi les dix provinces canadiennes.

source :  Observateur Continental

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