30/08/2026 ssofidelis.substack.com  7min #324984

 La Turquie, l'Arabie saoudite et le Pakistan concluent un accord de défense dans un contexte de recul de la puissance américaine

Qui se ressemble s'assemble

Par  Scott Ritter, le 28 août 2026

Le Pacte de La Mecque n'est certainement pas l'équivalent de l'OTAN au Moyen-Orient. Mais il traduit néanmoins une nouvelle réalité en matière d'architecture de sécurité en Asie occidentale.

Le 28 février 2026, les États-Unis se sont associés à Israël pour lancer une guerre d'agression illégale contre l'Iran. Au cours des mois suivants, non seulement les États-Unis n'ont atteint aucun de leurs objectifs militaires et politiques affichés, mais ils ont été contraints de faire face à la dure réalité : pour la première fois de leur histoire, ils ont subi une défaite militaire stratégique face à un ennemi armé. Cette défaite a eu un retentissement mondial : la vulnérabilité militaire conventionnelle dont ont fait preuve les forces américaines - illustrée par leur incapacité à atteindre leurs objectifs militaires en Iran et à défendre de manière efficace les pays arabes du Golfe, la Jordanie et Israël contre les représailles iraniennes - a contraint les nations ayant autrefois fondé leur sécurité - tant individuelle que collective - des garanties de sécurité américaines viables à chercher désespérément une solution alternative.

Ce phénomène est aujourd'hui clairement visible en Asie occidentale. Au début du mois, la Turquie, l'Arabie saoudite et le Pakistan ont signé ce qu'on appelle l'"Accord de défense conjoint de La Mecque" (MJDA). Ce pacte vise à renforcer la dissuasion collective de ces trois nations contre tout acte d'agression. Un aspect important de cet accord réside dans la formulation selon laquelle une attaque armée contre l'un des trois pays sera considérée comme une attaque contre l'ensemble des signataires, rappelant ainsi la notion de sécurité collective énoncée à l'article 5 de la Charte de l'Organisation du Traité de l'Atlantique Nord (OTAN).

Le MJDA manque toutefois de précision quant à la nature exacte de ces engagements en matière de légitime défense collective et à la procédure à suivre en cas de mise en œuvre. Contrairement à l'OTAN, qui a passé les huit dernières décennies à développer une doctrine unifiée et une théorie opérationnelle interarmées liées aux organisations militaires dotées d'une structure de commandement unifiée et d'infrastructures de soutien logistique interarmées - autant d'éléments essentiels lorsqu'il s'agit de mener concrètement des opérations militaires conjointes contre un adversaire commun -, les signataires du MJDA n'ont pas mené d'exercices militaires d'envergure ensemble, ne disposent d'aucune structure s'apparentant à un commandement interarmées et de forces armées organisées et équipées selon trois standards différents. En bref, si le MJDA devait réellement entrer en guerre en tant qu'entité unique, cette alliance s'autodétruirait littéralement.

Les signataires de l'accord ont aussi précisé que ce pacte ne cible aucun pays en particulier. Ce qui est toutefois clair, c'est que le MJDA n'a pas été conçu pour s'en prendre à l'Iran. En effet, bien que l'Iran n'ait pas été invité à rejoindre le pacte, les signataires du MJDA ont proposé d'engager des négociations avec Téhéran sur les questions de sécurité régionale.

Cette absence de ciblage spécifique soulève toutefois plus de questions qu'elle n'apporte de réponses. Le MJDA n'abroge aucun accord existant conclu entre les parties à l'accord et d'autres nations. Que faut-il alors conclure du statut actuel de la Turquie en tant que membre de l'OTAN ? Le pacte passe sous silence l'occupation actuelle de Chypre par la Turquie, l'implication militaire de la Turquie en Libye (qui la place en conflit potentiel avec la France), ou les tensions militaires persistantes entre la Turquie et la Grèce. Le pacte n'aborde pas non plus l'engagement de la Turquie dans le Caucase, où elle a joué un rôle majeur dans le conflit entre l'Azerbaïdjan et l'Arménie, et où elle mène actuellement des activités impliquant le sud de l'Arménie susceptibles de la pousser au conflit direct avec l'Iran.

Et le pacte passe complètement sous silence la question d'Israël. L'Arabie saoudite a signé un accord de défense mutuelle avec le Qatar en avril après l'attaque israélienne contre le Hamas à Doha, la capitale qatarienne. Le Qatar a ensuite signé un pacte similaire avec le Pakistan. Compte tenu du niveau de collaboration déjà existant entre les pays de l'OTAN et Israël, dans le cas où Israël attaquerait le Qatar, la Turquie se rangerait-elle du côté de l'Arabie saoudite pour riposter contre Israël, sachant que cela l'amènerait à mener des opérations militaires contre les forces de ses alliés de l'OTAN, y compris les États-Unis ?

Et puis, il y a la Syrie. La Turquie continue d'occuper de vastes portions du territoire syrien pour servir de zone tampon contre les Kurdes (la Turquie occupe également des territoires dans le nord de l'Irak dans le même but). La présence de la Turquie en Syrie, ainsi que ses liens historiques avec le nouveau gouvernement syrien, l'ont opposée à Israël qui a menacé de lancer une opération militaire directe contre la Syrie si la Turquie cherchait à étendre sa présence militaire sur le sol syrien. Si Israël venait à bombarder les forces turques en Syrie, entraînant un conflit direct plus large entre Israël et la Syrie où le territoire des deux nations serait attaqué par l'autre, l'Arabie saoudite ou le Pakistan, doté de l'arme nucléaire, interviendraient-ils aux côtés de la Turquie ?

Quel rôle, le cas échéant, joue l'accord de défense mutuelle stratégique (SMDA) existant entre l'Arabie saoudite et le Pakistan, signé le 17 septembre 2025 ? L'accord MJDA l'emporte-t-il sur le SMDA, ou l'inverse ? Ce pacte ne traite pas de l'engagement saoudien envers le Conseil de coopération du Golfe. Et quelle est la position de l'Arabie saoudite concernant les relations militaires existantes entre la Turquie et le Qatar, sachant que celles-ci sont fondées sur l'engagement de la Turquie à venir en aide au Qatar en cas d'agression militaire de la part de l'Arabie saoudite ? Enfin, le MJDA ignore le rôle joué par l'Arabie saoudite dans la facilitation de l'attaque surprise menée par les États-Unis et Israël contre l'Iran, soulevant la question juridique de déterminer ce qui constitue une véritable agression dans ce cas précis.

Le MJDA ne démêle pas les imbrications sécuritaires existantes avec les États-Unis concernant les accords de stationnement saoudiens. Les conflits entre l'Arabie saoudite et l'Irak n'ont pas été résolus, pas plus que le conflit en cours entre l'Arabie saoudite et les Houthis au Yémen. Et le pacte reste muet sur le Pakistan et l'Inde.

Ces imprécisions quant à la position dont jouit le MJDA au sein de la trame complexe que constitue l'architecture de sécurité du Moyen-Orient soulignent les failles logiques sous-jacentes à ce pacte. Cependant, on ne peut ignorer les raisons profondes qui ont motivé ce nouveau pacte, à savoir l'effondrement de l'architecture de sécurité existante en Asie occidentale qui reposait sur la notion de suprématie militaire américaine et les avantages liés à une forte présence militaire américaine dans la région du golfe Persique et du Moyen-Orient, remontant à la fin des années 1970.

Aujourd'hui, les États-Unis sont en plein déclin. Leurs réactions pendant le conflit avec l'Iran ont démontré que leur loyauté envers Israël l'emporte sur tout accord de sécurité conclu avec leurs autres alliés régionaux, en particulier les pays arabes du Golfe qui se sont rangés aux côtés des États-Unis dans leur conflit de plusieurs décennies avec l'Iran. Alors que les États-Unis cherchent désespérément une issue à leur aventure militaire ratée contre l'Iran, un vide sécuritaire apparaît, poussant les pays d'Asie occidentale à se démener pour trouver un remplaçant adéquat. C'est sous cet angle qu'il faut considérer le MJDA : non pas comme un aboutissement, mais plutôt comme un premier pas vers un nouvel avenir où l'autonomie en matière de défense supplante la dépendance naïve envers un allié s'étant révélé incompétent et peu fiable aux moments décisifs.

Traduit par  Spirit of Free Speech

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