📑 01/09/2026 reseauinternational.net  25min #325207

 La Turquie, l'Arabie saoudite et le Pakistan concluent un accord de défense dans un contexte de recul de la puissance américaine

Le Rubik's Cube de la Mecque : le pacte, ou plutôt l'imbroglio qui pourrait recomposer le Moyen-Orient

par Pr Eloi Bandia Keita

Quand l'allié de mon allié peut devenir l'ennemi de mon ami : nouvelle géométrie des alliances, piège des dépendances croisées et leçon existentielle pour l'AES dans le monde multipolaire.

Pour les lecteurs très pressés, dont quelques-uns trouveront néanmoins le temps nécessaire pour rédiger cinq pages de commentaires

Le Pacte de La Mecque, conclu entre l'Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan autour du principe selon lequel une attaque contre l'un engagerait la sécurité des autres, ne constitue ni une OTAN musulmane déjà opérationnelle ni un simple spectacle diplomatique destiné à meubler la recomposition actuelle du Moyen-Orient ; il représente plutôt l'une des manifestations les plus significatives d'un monde dans lequel les puissances intermédiaires, inquiètes de la fiabilité variable des protections traditionnelles, commencent à multiplier les architectures de sécurité, à diversifier leurs partenariats et à transformer progressivement la dépendance exclusive en interdépendances concurrentes. Pour l'AES, cette évolution prend une importance particulière après les événements récents de Niamey, car une construction confédérale dont la continuité pourrait être profondément affectée par le basculement politique d'un seul de ses trois membres doit comprendre qu'une véritable souveraineté collective ne repose jamais uniquement sur la convergence présente de trois gouvernements, mais sur la création d'institutions, de capacités militaires, d'intérêts économiques, de solidarités politiques et d'une profondeur stratégique suffisamment puissantes pour survivre aux crises, aux hommes et aux retournements de l'histoire.

Introduction

Qui se ressemble s'assemble, jusqu'au jour où les intérêts cessent de se ressembler

La géopolitique possède un humour particulièrement cruel lorsqu'elle oblige les États à découvrir, après avoir signé avec solennité des textes proclamant la convergence de leurs destins, que l'ami de l'un demeure parfois l'adversaire de l'autre, que l'alliance nouvelle n'efface aucune alliance ancienne, que la solidarité proclamée dans les palais doit un jour affronter la géographie, les intérêts, les traumatismes historiques et les engagements militaires contradictoires accumulés pendant plusieurs décennies, et qu'une formule aussi impressionnante que "toute attaque contre l'un sera considérée comme une attaque contre tous" ne répond finalement à aucune des questions dont dépend réellement l'issue d'une guerre : qui décide, selon quelle procédure, avec quelles forces, dans quels délais, sous quel commandement, pour défendre quel territoire, jusqu'à quel niveau d'escalade et contre un adversaire qui peut fort bien être simultanément partenaire, allié ou protégé de l'un des autres membres ?

C'est précisément dans cet espace situé entre la puissance spectaculaire des mots et la brutalité concrète des obligations militaires qu'il faut examiner le Pacte de La Mecque, car l'accord conclu entre l'Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan possède suffisamment de substance pour ne pouvoir être réduit à une simple opération de communication, mais encore trop peu d'intégration opérationnelle pour que l'on puisse sérieusement y voir l'équivalent régional de l'Organisation du traité de l'Atlantique Nord.

Sa véritable importance se trouve ailleurs, dans ce qu'il révèle d'un ordre international où l'ancienne architecture des dépendances commence à se fissurer sans qu'une nouvelle architecture cohérente ait encore pris sa place, laissant émerger des combinaisons apparemment paradoxales dans lesquelles un État peut rester membre d'une alliance ancienne tout en construisant une garantie nouvelle, coopérer avec une puissance qu'un autre allié considère comme rivale, acheter ses armes à plusieurs fournisseurs antagonistes, héberger des forces étrangères tout en revendiquant son autonomie stratégique et multiplier suffisamment de relations croisées pour qu'aucune d'elles ne dispose désormais du monopole de sa sécurité.

Le monde multipolaire commence exactement ici, non lorsque les États-Unis disparaissent, non lorsque la Chine devient toute-puissante, non lorsqu'un mystérieux "Sud global" se transforme par magie en bloc homogène, mais lorsque des puissances suffisamment importantes cessent de considérer que leur survie exige une fidélité exclusive à un centre unique et commencent à organiser méthodiquement leur liberté de choisir.

La Mecque, ou la naissance d'une assurance géopolitique multiple

L'erreur la plus commune consisterait à considérer cet accord à partir de son seul contenu juridique, alors que les alliances prennent leur véritable signification dans le contexte qui les rend nécessaires ; pour comprendre La Mecque, il faut donc regarder au-delà de La Mecque et observer l'évolution d'une région qui, pendant plusieurs décennies, a organisé une part considérable de sa sécurité autour de la présence militaire américaine, de la supériorité conventionnelle de Washington, de la protection offerte à ses alliés et de la conviction selon laquelle, quelles que soient les crises, la puissance américaine finirait toujours par rétablir un rapport de forces favorable à ceux qu'elle considérait comme les piliers de son ordre régional.

Or aucune architecture de sécurité ne s'effondre nécessairement lorsque son protecteur devient impuissant ; elle commence souvent à se déliter beaucoup plus tôt, lorsque les États protégés découvrent que la puissance du protecteur reste immense mais que ses priorités, ses risques acceptables et ses fidélités ne coïncident plus nécessairement avec les leurs.

C'est probablement cette transformation psychologique qui constitue l'un des véritables arrière-plans du Pacte de La Mecque. Riyad ne rompt pas avec Washington, Ankara ne quitte pas l'OTAN, Islamabad ne bouleverse pas l'ensemble de ses équilibres, mais chacun semble participer à une évolution plus large dans laquelle la sécurité nationale n'est plus confiée exclusivement à une relation privilégiée, aussi importante soit-elle, mais distribuée entre plusieurs garanties capables de se compléter, de se concurrencer et, si nécessaire, de se substituer partiellement les unes aux autres.

Cette logique est beaucoup plus révolutionnaire qu'une rupture spectaculaire, car une rupture remplace souvent une dépendance par une autre, tandis que la diversification transforme la structure même de la dépendance et donne progressivement à l'État un bien infiniment plus précieux qu'un protecteur supplémentaire : la possibilité de choisir.

Le Pacte de La Mecque rassemble en outre trois puissances dont les capacités sont suffisamment différentes pour devenir théoriquement complémentaires, puisque l'Arabie saoudite possède une puissance financière, énergétique et diplomatique considérable, la Turquie dispose d'une armée importante, d'une industrie de défense de plus en plus diversifiée, d'une géographie reliant Méditerranée, Moyen-Orient, mer Noire et Caucase, tandis que le Pakistan apporte une profondeur militaire et démographique substantielle et surtout une capacité nucléaire dont l'existence, même en l'absence de toute garantie explicite envers ses partenaires, modifie nécessairement la psychologie d'un éventuel adversaire.

Mais c'est justement parce que les trois puissances sont différentes que leur complémentarité potentielle transporte avec elle des contradictions d'une profondeur exceptionnelle.

L'alliance impossible, ou l'art de promettre simultanément plusieurs choses qui pourraient devenir incompatibles

La Turquie constitue à elle seule le meilleur laboratoire de cette contradiction, puisqu'elle demeure membre de l'OTAN, conserve des intérêts militaires directs en Syrie, en Irak, en Libye et dans le Caucase, entretient des relations particulières avec le Qatar, vit avec la Grèce dans un rapport où l'alliance atlantique n'a jamais supprimé toutes les tensions, développe une relation complexe avec Israël et ne peut échapper à la nécessité géographique d'un rapport permanent avec l'Iran. Le Pakistan, pour sa part, ne peut séparer aucune grande réflexion stratégique du facteur indien, tandis que l'Arabie saoudite reste simultanément membre du Conseil de coopération du Golfe, partenaire militaire majeur des États-Unis et acteur d'un espace arabe dont les rivalités internes n'ont jamais entièrement disparu.

Le Pacte de La Mecque ne supprime aucun de ces engagements, il vient simplement se déposer sur eux comme une nouvelle strate géologique dont personne ne peut encore prédire avec certitude la réaction lorsqu'elle rencontrera les lignes de faille déjà présentes.

Supposons qu'un conflit impliquant la Turquie naisse d'un théâtre syrien où ses partenaires ne partagent pas nécessairement toutes ses priorités, quelle serait exactement l'obligation saoudienne ou pakistanaise ? Supposons qu'un incident gréco-turc dégénère, la solidarité de La Mecque primerait-elle sur les équilibres de l'OTAN ? Supposons qu'un conflit indo-pakistanais éclate, Riyad et Ankara considéreraient-ils automatiquement que la sécurité collective est engagée ? Supposons encore qu'Israël entre directement en confrontation avec la Turquie dans un contexte régional extrêmement tendu, comment une alliance dont l'un des partenaires entretient des relations étroites avec Washington articulerait-elle ses obligations avec un système occidental dont Israël constitue l'un des principaux partenaires stratégiques ?

Ce ne sont pas des objections destinées à ridiculiser le pacte, mais précisément les questions auxquelles toute alliance digne de ce nom doit un jour apporter des réponses, parce qu'il existe une immense différence entre promettre de considérer une attaque contre son allié comme une attaque contre soi et accepter, lorsque l'événement survient, d'engager ses soldats, ses avions, ses infrastructures, son économie et éventuellement son propre territoire dans une guerre dont on n'avait pas soi-même choisi l'origine.

L'histoire militaire enseigne à cet égard une vérité particulièrement sévère : la crédibilité d'une alliance ne se mesure pas à la longueur de ses communiqués, mais au degré de certitude que possèdent simultanément l'adversaire quant au risque d'une riposte et les alliés quant aux obligations mutuelles qu'ils ont réellement acceptées.

L'article 5 ne fait pas l'OTAN, pas davantage qu'une constitution ne fait à elle seule un État

La comparaison avec l'article 5 de l'OTAN possède une puissance symbolique évidente, mais elle risque de masquer ce qui constitue précisément la force véritable de l'organisation atlantique, puisque l'OTAN n'est pas devenue une institution militaire redoutable par la seule grâce d'une clause juridique, mais grâce à plusieurs décennies de standardisation, de commandements permanents, de planification commune, de procédures codifiées, d'infrastructures compatibles, d'exercices multinationaux, de réseaux de communication, de renseignements partagés, de doctrines et surtout d'une culture stratégique dans laquelle des armées très différentes ont appris à agir suffisamment ensemble pour que l'adversaire ne puisse miser sur le temps nécessaire à leur coordination.

Le Pacte de La Mecque n'en est manifestement pas là, mais c'est précisément la direction qu'il prendra désormais qui permettra d'en mesurer la véritable portée. S'il produit progressivement des structures permanentes, des mécanismes de décision, des exercices réguliers, un état-major de planification, une interopérabilité croissante, une coopération industrielle, des dispositifs conjoints de défense aérienne et antimissile, des réseaux sécurisés de renseignement et une logistique capable de soutenir réellement des opérations communes, alors il cessera d'être seulement un signal politique pour devenir un multiplicateur militaire ; s'il demeure une clause spectaculaire sans capacité organisationnelle correspondante, il pourra renforcer la diplomatie de ses membres mais restera extrêmement incertain le jour où il devra supporter le poids réel d'une guerre.

L'institutionnalisation constitue donc le véritable thermomètre du pacte, et l'apparition de structures permanentes doit être examinée avec beaucoup plus d'attention que les grandes déclarations, car les alliances sérieuses commencent précisément lorsque les sommets produisent des administrations, que les administrations fabriquent des procédures et que ces procédures survivent aux gouvernements qui les ont créées.

L'Iran, Israël et l'utilité stratégique de l'ambiguïté

L'absence d'un ennemi officiellement désigné pourrait sembler révéler l'indécision de l'alliance, alors qu'elle pourrait constituer l'un de ses principaux avantages, car une architecture de sécurité exclusivement construite contre un adversaire déterminé devient extrêmement vulnérable au jour où cet adversaire disparaît, change ou se rapproche de l'un de ses membres, tandis qu'une alliance fondée sur la défense mutuelle et non sur la désignation d'une cible conserve davantage de liberté politique.

L'Iran ne doit donc pas nécessairement considérer La Mecque comme la simple construction d'un front anti-iranien, tout comme Israël ne peut raisonnablement l'ignorer, les États-Unis doivent y lire un désir croissant de diversification et les autres puissances régionales sont invitées à intégrer une donnée nouvelle : un conflit qui semblait autrefois pouvoir rester bilatéral pourrait désormais produire des effets beaucoup plus difficiles à contenir.

L'ambiguïté est ici une ressource à condition de ne pas devenir confusion. La dissuasion fonctionne lorsque l'adversaire ignore précisément jusqu'où ses actions peuvent déclencher une escalade qu'il ne souhaite pas, mais elle s'effondre lorsque les partenaires eux-mêmes ignorent leurs propres obligations ; tout l'art stratégique consistera donc à maintenir suffisamment d'incertitude vers l'extérieur tout en construisant suffisamment de certitude à l'intérieur.

La dimension nucléaire pakistanaise renforce encore ce paradoxe, car rien ne permet d'assimiler automatiquement le pacte à une extension formelle de la dissuasion nucléaire d'Islamabad, mais aucun calcul militaire sérieux ne peut davantage supprimer mentalement le fait qu'un des trois États possède l'arme nucléaire.

La puissance d'une telle incertitude est considérable, mais son danger l'est tout autant : l'adversaire doit douter suffisamment pour ne pas attaquer, jamais au point de croire qu'il peut attaquer sans conséquence, tandis que les alliés doivent se connaître suffisamment pour que chacun comprenne exactement le niveau d'engagement que l'autre est prêt à assumer.

Quand le succès devient lui-même un problème

Une autre question apparaîtra si le pacte réussit suffisamment pour susciter l'adhésion d'autres États, car toute alliance militaire doit résoudre un paradoxe que l'histoire de l'OTAN elle-même connaît parfaitement : l'élargissement augmente théoriquement la puissance collective, mais il augmente également le nombre d'intérêts particuliers, de frontières, de contentieux et d'obligations susceptibles de réclamer la solidarité de tous.

Une alliance de trois États peut encore tenter de rapprocher trois visions stratégiques ; une alliance de dix États risque de transformer chaque crise nationale en question collective et d'obliger l'ensemble à arbitrer entre des conflits qu'une partie de ses membres ne considère pas comme vitaux.

La question n'est donc jamais de savoir combien d'États une alliance peut accueillir, mais combien de divergences elle peut absorber sans perdre la capacité de décider. C'est à cet endroit que la cohérence devient plus importante que le nombre et que la discipline institutionnelle devient plus précieuse que l'enthousiasme politique.

Le monde multipolaire ne sera pas une nouvelle Guerre froide, mais une superposition d'assurances

La véritable portée historique du Pacte de La Mecque pourrait finalement résider moins dans son potentiel militaire immédiat que dans ce qu'il annonce du fonctionnement général du système international.

Les États les plus habiles ne chercheront plus nécessairement à changer de camp, mais à appartenir simultanément à plusieurs espaces de coopération suffisamment différents pour empêcher l'un d'eux d'acquérir un monopole sur leur sécurité, leur économie ou leur diplomatie ; ils pourront travailler avec Washington dans un domaine, Pékin dans un autre, Moscou lorsqu'un intérêt spécifique le justifie, développer des relations régionales autonomes et entretenir parallèlement des dispositifs Sud-Sud capables de réduire leur exposition à la rupture d'une relation particulière.

La véritable autonomie stratégique pourrait ainsi prendre une forme beaucoup moins romantique que les slogans souverainistes : ne jamais dépendre totalement de personne tout en sachant tirer parti de presque tout le monde.

Cette logique possède une utilité directe pour l'AES.

Niamey, ou l'avertissement que la géographie a adressé à la politique

Les événements des 28 et 29 août au Niger doivent être lus avec beaucoup plus de profondeur qu'un simple épisode sécuritaire interne, parce qu'ils ont brutalement révélé une vulnérabilité structurelle commune à toutes les confédérations récentes : lorsqu'une construction stratégique dépend fortement de l'orientation politique de chacun de ses gouvernements, toute crise affectant le sommet d'un seul État peut devenir une crise existentielle pour l'ensemble.

Si le pouvoir nigérien avait basculé, rien ne permet d'affirmer que le nouveau gouvernement aurait automatiquement quitté l'AES, mais la question stratégique pertinente n'est précisément pas de savoir ce qui se serait certainement produit ; elle consiste à mesurer tout ce qui aurait soudain pu devenir possible, depuis la remise en cause d'accords militaires jusqu'à une réorientation diplomatique, en passant par les questions de circulation des forces, de projets économiques communs, de positionnement international, de coordination sécuritaire et finalement de continuité politique de la Confédération.

Une architecture dont la survie dépend de l'alignement permanent de trois gouvernements demeure par définition vulnérable à trois changements de gouvernement, et plus l'organisation devient importante, plus les puissances ou les groupes qui considèrent son développement contraire à leurs intérêts auront naturellement tendance à examiner les points de rupture susceptibles de produire le maximum d'effets pour le minimum de coûts.

Il n'est même pas nécessaire d'attribuer à quiconque un plan particulier pour comprendre cette logique, car la stratégie consiste justement à examiner les vulnérabilités indépendamment des intentions du moment.

Le fauve ne chasse pas parce qu'une intention morale mauvaise l'habite ; il chasse parce qu'il doit reconnaître la faiblesse accessible et parce que son environnement récompense celui qui obtient son objectif au coût le plus faible possible, et les États, bien que plus complexes que les animaux, raisonnent eux aussi dans un système où l'opportunité stratégique, lorsqu'elle devient suffisamment rentable et suffisamment peu risquée, finit presque toujours par attirer quelqu'un.

La protection de l'AES ne dépendra donc jamais de la certitude que personne ne souhaite la déstabiliser ; elle dépendra de sa capacité à rendre toute déstabilisation trop coûteuse, trop incertaine et trop peu rentable pour devenir une option rationnelle.

De la confédération à la fédération : l'irréversibilité comme stratégie

L'AES arrive ainsi au moment probablement le plus difficile de toute construction régionale, celui où l'enthousiasme fondateur et la convergence politique doivent commencer à produire des institutions qui survivront précisément au jour où cet enthousiasme et cette convergence seront moins parfaits.

La question fédérale doit être posée dans ce cadre, non comme une proclamation émotionnelle destinée à accélérer artificiellement l'histoire, mais comme une réflexion sur la meilleure manière de protéger la souveraineté réelle des trois États lorsque certaines compétences deviennent moins efficaces précisément parce qu'elles restent divisées.

Si le Mali, le Burkina Faso et le Niger considèrent que leur sécurité est indivisible, s'ils pensent que leurs corridors économiques doivent être protégés ensemble, que leurs forces ont intérêt à développer une doctrine plus intégrée, que leurs infrastructures énergétiques et numériques peuvent être mutualisées, que certaines politiques industrielles gagneraient en échelle, que leur poids diplomatique augmente lorsqu'ils parlent ensemble et que leurs adversaires potentiels analysent déjà l'espace AES comme une unité géopolitique, il devient légitime de se demander à quel moment la conservation intégrale de certaines prérogatives nationales cesse de renforcer la souveraineté et commence paradoxalement à l'affaiblir.

Une fédération intelligente ne consisterait pas à effacer les identités nationales, les histoires ou les administrations, mais à transférer progressivement à l'échelle commune les compétences dont la fragmentation produit désormais davantage de vulnérabilité que de liberté.

La défense stratégique appartient au premier rang de ces fonctions, car une planification commune, une doctrine harmonisée, une mobilité rapide des forces, des communications sécurisées, un renseignement mieux intégré, une capacité de défense aérienne coordonnée, des stocks et des standards suffisamment compatibles ainsi qu'une formation supérieure commune des cadres militaires permettraient de faire progressivement passer l'AES d'une solidarité politique à une véritable profondeur opérationnelle.

Mais la défense ne peut constituer qu'un étage d'un ensemble beaucoup plus vaste.

Une armée dont l'industrie dépend entièrement de l'étranger reste dépendante ; une industrie privée d'énergie s'arrête ; une énergie qui ne peut circuler reste inutilisable ; une infrastructure mal protégée devient une vulnérabilité ; une économie dépourvue de mécanismes financiers suffisamment autonomes peut être étranglée ; une administration numérique construite intégralement sur des technologies dont d'autres contrôlent l'accès peut être paralysée ; un État qui ne produit pas suffisamment de compétences scientifiques finit par acheter en permanence les instruments technologiques nécessaires à sa propre souveraineté.

La fédéralisation éventuelle de l'AES devrait donc être pensée comme un problème de souveraineté systémique, dans lequel défense, économie, énergie, monnaie, infrastructures, numérique, industrie, diplomatie, science et formation constituent non pas des dossiers séparés mais des fonctions interdépendantes d'une même puissance collective.

Ne surtout pas remplacer Paris par Moscou, Washington par Pékin ou une dépendance par une autre

Le monde multipolaire offre à l'AES une opportunité considérable précisément parce qu'il multiplie le nombre de partenaires possibles ; mais cette opportunité deviendrait une erreur historique si elle conduisait seulement à substituer de nouvelles dépendances exclusives aux anciennes.

La Russie peut apporter certaines capacités, la Chine d'autres, la Turquie dispose d'une industrie de défense et d'une expérience spécifiques, l'Inde possède des compétences technologiques et industrielles considérables, l'Iran peut être pertinent dans plusieurs secteurs, l'Algérie demeure un voisin stratégique incontournable, les États du Golfe disposent de capitaux importants, le Brésil offre d'autres formes de coopération, les puissances africaines doivent naturellement occuper une place croissante, tandis que l'Europe elle-même peut redevenir un partenaire utile lorsque les conditions d'une relation véritablement réciproque sont réunies ; mais aucune de ces puissances ne devrait devenir la condition d'existence du projet sahélien.

La souveraineté ne signifie pas vivre sans dépendances, objectif pratiquement impossible dans une économie technologique mondialisée ; elle consiste à organiser ses dépendances de telle manière que leur multiplication réduise la capacité de chacune à devenir coercitive.

Autrement dit, l'AES doit pouvoir coopérer avec tous lorsque son intérêt l'exige, refuser lorsque son intérêt l'impose et continuer d'exister lorsque l'un de ses partenaires décide de partir.

Voilà la leçon la plus profonde de La Mecque.

La Mecque et Niamey : deux scènes, une seule question

À première vue, tout sépare une alliance conclue entre trois puissances régionales dans la ville sainte de l'islam et une nuit de crise militaire à Niamey, mais l'une et l'autre posent exactement la même question fondamentale : comment construire une architecture politique suffisamment profonde pour que les incertitudes extérieures, les retournements d'alliance, les changements de dirigeants, les crises intérieures et les évolutions du système mondial ne puissent plus remettre en cause son existence à chaque nouvelle secousse ?

Le Pacte de La Mecque tente de répondre à cette question par l'addition de garanties, tandis que l'AES devrait désormais comprendre que son défi propre exige quelque chose de plus ambitieux encore, puisque la survie de son projet dépend moins du nombre de ses partenaires extérieurs que de la densité des liens qui rendront progressivement ses trois membres indissociables là où leur séparation constituerait une vulnérabilité.

L'enjeu n'est donc pas de fabriquer rapidement une nouvelle bureaucratie fédérale, encore moins de proclamer une union plus avancée que la réalité économique, militaire et sociale qui la soutient ; il consiste à construire méthodiquement assez d'intérêts communs, assez d'institutions, assez de capacités et assez de solidarités matérielles pour que l'idée même d'un démantèlement devienne progressivement plus coûteuse que celle de la continuité.

Conclusion

Pour l'AES, le temps de l'enthousiasme fondateur doit devenir celui de l'irréversibilité stratégique

L'AES devrait regarder le Pacte de La Mecque avec une attention particulière, non pour l'imiter mécaniquement, car les géographies, les puissances disponibles, les histoires politiques et les contraintes militaires sont différentes, mais parce que cet accord illustre avec une remarquable netteté la transformation générale du système international : les alliances cessent progressivement d'être de simples appartenances exclusives pour devenir des instruments de diversification stratégique, les puissances moyennes cherchent davantage de marge de manœuvre, les protections traditionnelles ne disparaissent pas mais deviennent insuffisantes lorsqu'elles sont seules, et la véritable souveraineté commence à se mesurer à la capacité de continuer à décider lorsque le partenaire principal hésite, refuse ou change brutalement de priorité.

Pour l'AES, cependant, la question va beaucoup plus loin, car le Mali, le Burkina Faso et le Niger n'ont pas seulement besoin d'une assurance supplémentaire contre l'extérieur ; ils doivent construire une architecture suffisamment robuste pour que le destin collectif ne puisse plus être renversé par une crise politique affectant un seul État, ce qui suppose progressivement une continuité institutionnelle confédérale, des organes permanents, des mécanismes de décision, des ressources propres, une culture stratégique commune et surtout des intérêts matériels tellement imbriqués que l'existence de l'ensemble finisse par devenir plus forte que les circonstances politiques qui pourraient temporairement opposer ses dirigeants.

Les événements de Niamey doivent dès lors être considérés comme un avertissement d'une valeur exceptionnelle, non parce qu'ils démontreraient une faiblesse intrinsèque du Niger ou de l'AES, mais parce qu'ils rappellent qu'une construction régionale qui entend résister aux contraintes du XXIᵉ siècle ne peut raisonnablement parier sur l'éternelle synchronisation des trajectoires nationales ; les dirigeants changent, les crises surviennent, les sociétés évoluent, les rapports de forces internationaux se déplacent, et l'institution qui ne peut survivre qu'à condition que tout reste politiquement parfait est précisément celle qui n'a pas encore atteint la maturité stratégique.

C'est pourquoi la fédération mérite d'être envisagée non comme une accélération romantique de l'histoire, mais comme l'horizon possible d'une consolidation méthodique dans laquelle les transferts de compétences seraient déterminés par une seule question : cette fonction est-elle mieux protégée, plus efficace et plus souveraine lorsqu'elle demeure strictement nationale, ou lorsqu'elle est organisée à l'échelle des trois États ?

Lorsque la réponse devient clairement collective en matière de défense stratégique, d'infrastructures, d'énergie, de grands corridors, de renseignement, de cybersécurité, de recherche, d'industrie, de certains mécanismes financiers ou de diplomatie sur les intérêts vitaux, continuer à fragmenter artificiellement ces fonctions pourrait finir par affaiblir précisément la souveraineté que l'on prétend protéger.

L'AES devra également rendre son projet suffisamment profond pour qu'il puisse survivre aux hommes qui l'ont fondé, car aucune construction historique sérieuse ne peut reposer éternellement sur trois dirigeants, aussi déterminés soient-ils ; la Confédération deviendra véritablement une puissance politique lorsqu'un changement à Bamako, Ouagadougou ou Niamey ne suffira plus à faire douter les observateurs de son existence, lorsqu'une crise nationale sera absorbée par des institutions communes au lieu de devenir immédiatement une crise existentielle, et lorsque les populations elles-mêmes auront développé suffisamment d'intérêts partagés pour considérer l'espace commun non comme une décision diplomatique réversible mais comme une dimension normale de leur avenir.

Cette transformation exige enfin une règle diplomatique simple dans son principe mais extrêmement difficile à appliquer avec constance : ne jamais confondre gratitude envers un partenaire et dépendance stratégique envers lui, parce que le partenaire d'aujourd'hui peut être occupé demain par une autre crise, modifier sa politique intérieure, subir une récession, changer de gouvernement ou simplement conclure que ses intérêts ne coïncident plus avec les vôtres.

Le monde multipolaire ne protège donc automatiquement personne ; il offre seulement davantage de possibilités à ceux qui savent les combiner.

L'AES devra apprendre à multiplier les partenaires sans multiplier les tutelles, diversifier ses sources d'armement sans rendre sa logistique ingérable, développer des coopérations scientifiques sans abandonner ses données les plus sensibles, rechercher les investissements sans céder les infrastructures stratégiques qui commandent sa liberté future, accueillir les transferts de technologie tout en exigeant la formation de ses propres compétences et, surtout, transformer progressivement les relations extérieures en instruments de sa puissance plutôt que sa puissance en simple produit des relations extérieures.

C'est à cette condition que la comparaison avec La Mecque trouve tout son sens, car la véritable leçon de cet accord ne réside pas dans sa capacité immédiate à livrer une guerre commune, qui reste encore à démontrer, mais dans l'intuition stratégique qui l'a rendu possible : lorsque l'environnement devient incertain, on ne répond pas à l'incertitude en espérant que le protecteur historique redeviendra éternellement fiable, on construit suffisamment d'options, de capacités et de solidarités pour que sa défaillance éventuelle cesse d'être une catastrophe.

Le fauve, dans la nature comme dans la géopolitique, ne choisit pas toujours sa proie par haine ; il reconnaît surtout celle dont l'isolement, la faiblesse ou la vulnérabilité rendent l'attaque rationnelle, et la sécurité d'un État ou d'une alliance ne consiste donc jamais à espérer que les prédateurs disparaîtront, mais à modifier suffisamment leur calcul pour qu'ils jugent la chasse trop coûteuse.

Le véritable bouclier de l'AES ne sera ainsi ni l'amitié éternelle de tel partenaire, ni la bienveillance supposée de telle puissance, ni même l'absence momentanée d'adversaires capables de la menacer, mais l'installation dans l'esprit de tous d'une certitude beaucoup plus froide : aucun membre ne pourra être isolé sans mobiliser l'ensemble, aucune pression extérieure ne pourra facilement paralyser le système, aucun retournement politique national ne pourra effacer d'un trait de plume les intérêts communs construits pendant des années et aucune tentative de démantèlement ne pourra offrir un bénéfice supérieur au prix qu'elle imposerait à celui qui l'entreprendrait.

Alors seulement, la solidarité deviendra dissuasion, la proximité deviendra profondeur stratégique, l'alliance deviendra union et l'union pourra, lorsque le temps politique et la volonté des peuples l'auront rendu possible, devenir fédération.

Dans un monde multipolaire où les protections deviennent relatives, les alliances superposées et les intérêts mobiles, la souveraineté n'appartiendra probablement pas aux États qui auront accumulé le plus grand nombre de parrains, mais à ceux qui auront suffisamment organisé leur puissance pour qu'aucun parrain ne devienne indispensable, aucun adversaire ne puisse les isoler et aucune crise intérieure ne puisse détruire ce qu'une génération entière aura entrepris de construire.

Pour le Mali, le Burkina Faso et le Niger, le véritable défi historique est donc désormais de faire de l'AES une construction que les générations futures pourront corriger, approfondir, démocratiser, transformer et finalement fédéraliser, mais que plus aucune puissance extérieure, aucun changement de circonstance et aucune crise politique nationale ne pourront simplement débrancher.

 Dr. Eloi Bandia Keita

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