Elis Gjevori
Ahmed Attaf, ministre algérien des Affaires étrangères. (AFP)
L'événement diplomatique du jour est la rupture des relations entre l'Algérie et les Émirats Arabes Unis à l'initiative d'Alger. Comme le précise l'article que je vous propose, les relations entre les deux États étaient loin d'être au beau fixe même si les griefs d'Alger à l'égard de la fédération émiratie n'étaient pas explicités. Les choses sont plus claires maintenant.
Alger, qui dit avoir fait preuve de patience dans l'espoir d'une évolution positive, reproche aux Émirats de s'ingérer dans les affaires de pays d'Afrique du Nord et de la région saharo-sahélienne, en particulier la Libye, le Mali et le Soudan, et d'y être une source d'instabilité et de troubles violents et meurtriers. Or ces troubles et cette violence sont un problème non seulement pour les pays où ils se déroulent mais représentent un danger pour tous les pays de la région car les hommes, combattants ou réfugiés, et les armes circulent au-delà des frontières. En outre, un pays comme l'Algérie accorde une importance stratégique aux partenariats avec les pays du sud comme on le voit avec l'important projet de gazoduc qui pourrait acheminer du gaz nigérian vers les ports algériens.
Le problème avec les Émirats concerne aussi la question du Sahara Occidental sur laquelle cet État de la péninsule arabique s'est rangé aux côtés de la monarchie chérifienne à l'instar de son allié sioniste. Or si l'Algérie ne transige pas sur la question du droit du peuple sahraoui à l'autodétermination, elle ne minimise pas non plus le risque induit par l'alliance politique et militaire des deux monarchies avec l'entité sioniste.
Enfin, l'Algérie ne veut pas voir les Émirats Arabes Unis utiliser leur puissance financière pour semer et encourager des divisions internes à l'image de ce qu'ils ont fait au Yémen, en Libye et au Soudan dont on connaît les situations désastreuses.
Cette crise des relations diplomatiques est d'autant plus regrettable que dans les années 1970 les cadres algériens de Sonatrach, la société pétrolière publique algérienne, ont joué un rôle essentiel dans la structuration de l'industrie pétrolière émiratie. Ainsi, c'est un cadre de Sonatrach, Mahmoud Hamra-Krouha qui a assumé la direction de l'Abu Dhabi National Oil Company au moment de sa création en 1971.
Le président algérien avait auparavant qualifié ce pays du Golfe d'"État nain" qui s'ingérait dans les affaires de l'Afrique du Nord.
L'Algérie a annoncé jeudi qu'elle rompait toutes relations diplomatiques avec les Émirats arabes unis après avoir "épuisé tous les moyens de préserver les relations bilatérales".
Dans un communiqué, le ministère algérien des Affaires étrangères a déclaré avoir mis en garde les Émirats Arabes Unis au sujet de leurs "actions hostiles" et avoir déployé des efforts considérables pour "attirer l'attention de la partie émiratie et l'avertir des graves conséquences qui pourraient résulter de son comportement regrettable et injustifié".
"Malgré ces nombreux avertissements, les Émirats Arabes Unis ont persisté dans ces actions, qui ont atteint un point où elles ne peuvent plus être considérées comme acceptables ou tolérables dans le cadre des relations entre deux États souverains, ni rester sans réponse", ajoute le communiqué.
Le ministère algérien des Affaires étrangères a déclaré avoir informé l'ambassadeur des Émirats Arabes Unis de cette décision et lui avoir donné 48 heures pour s'y conformer.
Les tensions entre les deux pays se sont accrues ces dernières années, les Émirats Arabes Unis jouant un rôle de plus en plus déstabilisateur au Moyen-Orient.
En 2023, le journal algérien Le Soir d'Algérie titrait à la une : "Les Émirats Arabes Unis sont un État pyromane" et condamnaient le "rôle néfaste" de cet État aux frontières de l'Algérie.
Menace des Émirats Arabes Unis envers l'AlgérieCes dernières années, les Émirats Arabes Unis ont financé des dirigeants autoritaires et des groupes dissidents à travers le Sahel et l'Afrique du Nord.
En Libye, les Émirats Arabes Unis ont soutenu le chef militaire Khalifa Haftar [un agent de la CIA, NdT] dans l'est du pays, déstabilisant non seulement la Libye, mais aussi le Tchad, le Soudan et le Niger.
Les Émirats arabes unis ont également utilisé la Libye comme base pour apporter leur soutien aux Forces de Soutien Rapide du Soudan, accusées d'avoir commis un génocide pendant la guerre civile dans le pays.
En avril 2024, le président algérien Abdelmadjid Tebboune avait déclaré, dans des propos largement perçus comme visant les Émirats Arabes Unis : "Partout où il y a conflit, l'argent de cet État [les Émirats] est là - au Mali, en Libye et au Soudan."
Le président algérien Tebboune a également qualifié les Émirats Arabes Unis de manière péjorative d'"État nain" sans les nommer, déclarant : "Je ne les nommerai pas. Ils voulaient s'immiscer dans des affaires où nous avons empêché des grandes puissances de s'immiscer."
"Cela se préparait depuis longtemps et à mon sens, ce qui importe réside moins dans la rupture elle-même que dans ce qu'elle nous révèle sur la façon dont l'Algérie perçoit désormais les Émirats Arabes Unis", a déclaré à Middle East Eye Andreas Krieg, professeur associé d'études de sécurité au King's College de Londres.
"Alger a effectivement conclu que la stratégie régionale d'Abou Dhabi - qui consiste à cultiver ce que j'appelle un 'axe de sécessionnistes', allant de Haftar en Libye aux RSF au Soudan en passant par le mouvement sudiste au Yémen - était en train d'être retournée contre l'Algérie elle-même", a déclaré Krieg à propos de cette décision.
L'Algérie a passé une bonne partie de cette année à manifester son mécontentement envers les Émirats Arabes Unis.
Le 7 février, l'Algérie a entamé la dénonciation de son accord bilatéral de services aériens avec les Émirats Arabes Unis. Si Alger n'a fourni aucune explication officielle, la plupart des analystes ont compris que cette décision reflétait l'ingérence croissante des Émirats Arabes Unis dans l'arrière-cour de l'Algérie.
"La plus grande crainte concerne un contact entre les Émiratis et le mouvement autonomiste kabyle, le MAK, qu'Alger considère comme une organisation terroriste et comme une ligne rouge qui touche de plein fouet à l'unité nationale", a déclaré Krieg.
Lorsque les Émirats Arabes Unis ont annoncé leur retrait de l'OPEP en début d'année, Tebboune a publiquement qualifié cette décision de "non-événement".
Tebboune a déclaré que l'Arabie saoudite était le principal pilier de l'OPEP et a affirmé, concernant les Émirats arabes unis, que "le dossier est clos".
"Le choix des mots du ministère des Affaires étrangères est révélateur", a déclaré Krieg. "Il est indiqué que la décision a été prise"après avoir épuisé tous les moyens"pour préserver les relations, et aucun élément déclencheur précis n'est mentionné. C'est délibéré : il ne s'agit pas d'un incident isolé, mais d'une accumulation d'éléments : les tentatives présumées de rapprochement avec les séparatistes, la présence militaire des Émirats Arabes Unis en Libye et au Sahel, et le soutien d'Abou Dhabi au Maroc concernant le Sahara Occidental, dossier le plus sensible pour l'Algérie", a-t-il ajouté.
"Le président Tebboune a passé la majeure partie de l'année à dénoncer un"petit État"déterminé à semer le trouble ; aujourd'hui, il a tout simplement cessé de prétendre qu'il était anonyme", a ajouté Krieg.
Source originale: Middle East Eye
Traduit de l'anglais par Afrique Asie
