📑 15/09/2026 journal-neo.su  8min 15 #326766

 Sommet des Brics en Inde : une visite de trois jours de Vladimir Poutine à New Delhi en direct

Brics à New Delhi : De plateforme du Sud global à alternative émergente

 Ricardo Martins,

Avec le rapprochement de l'Inde et de la Chine, le sommet BRICS de New Delhi a montré que le groupe ne se contente plus d'être une tribune contestataire du Sud global: il commence à bâtir ses propres institutions, réseaux économiques et alternatives diplomatiques.

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Un sommet dans un contexte international troublé

Le 18ᵉ sommet des BRICS, organisé à New Delhi du 12 au 13 septembre 2026, fut sans doute l'événement diplomatique majeur de l'année après ceux des Nations Unies. Il s'est tenu alors que le système international traverse de profondes turbulences: guerres au Moyen-Orient, recours croissant des États-Unis aux sanctions et droits de douane comme instruments d'influence, perturbation des chaînes d'approvisionnement mondiales, et affaiblissement de la confiance envers les mécanismes de gouvernance globale.

Les BRICS regroupent désormais 11 membres - Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud, Égypte, Éthiopie, Iran, Arabie saoudite, Émirats arabes unis et Indonésie - auxquels s'ajoutent 10 pays partenaires et une trentaine ayant manifesté leur intérêt. Leurs intérêts sont parfois concurrents, voire conflictuels.

L'Inde devait donc opérer une synthèse délicate entre la Chine et la Russie, les pays du Golfe, l'Iran, tout en maintenant ses propres relations avec les États-Unis, l'Europe, le Japon et les autres puissances occidentales. Le dilemme central: une coalition élargie du Sud global peut-elle conserver son influence diplomatique malgré des divergences internes profondes?

La réponse de New Delhi n'est ni un simple succès ni un échec: les BRICS ne deviennent pas une alliance militaire ou idéologique mais avancent vers une plateforme institutionnelle et économique, selon la vision de Xi Jinping, susceptible d'offrir des alternatives aux structures dominées par l'Occident.

La nouvelle posture de l'Inde : multialignement et préférence pour le Sud global

L'Inde n'a pas abandonné sa politique de multialignement, mais le sommet montre qu'elle l'effectue désormais dans un cadre BRICS et Sud global plus robuste.

Depuis des années, New Delhi cherche à renforcer ses liens avec Washington (Quad), à préserver son partenariat stratégique avec la Russie, à développer ceux avec le Golfe, et à gérer sa relation difficile avec Pékin. Mais l'instabilité géopolitique rend cette approche transactionnelle plus risquée. L'Inde a réalisé que seule, aucune alliance avec des puissances moyennes ne peut remplacer l'importance de la Chine, de la Russie et des BRICS.

Cela explique le réchauffement accéléré entre Pékin et New Delhi lors du sommet. Le retour de Xi Jinping après sept ans et sa réunion bilatérale avec Modi témoignent d'une prise de conscience commune du risque d'une confrontation permanente. Les deux dirigeants ont convenu que les différends ne devaient pas dégénérer en conflits ouverts, réaffirmé l'importance de la paix à la frontière et appelé à renforcer les échanges économiques et humains.

Cela ne signifie pas que la rivalité a disparu, ni que l'Inde entérine les ambitions régionales de la Chine. Mais la compétition stratégique ne se traduit plus systématiquement par l'hostilité diplomatique. Les BRICS fournissent un espace où ces deux géants peuvent coopérer sans feindre la fin de leur rivalité.

Pour l'Inde, c'est un tournant: elle ne cherche plus seulement l'équilibre entre deux pôles mais à préserver sa marge de manœuvre dans un monde multipolaire.

Les messages des dirigeants

Les priorités nationales différaient, mais un consensus inattendu s'est dégagé.

Modi a présenté les BRICS comme le moyen pour le Sud global de devenir "faiseur de règles" et non plus "preneur de règles". Il a proposé un mécanisme de continuité basé sur une Troïka (présidences passée, actuelle, future) et un registre numérique sécurisé pour suivre les engagements - un remède à la faiblesse récurrente des BRICS: beaucoup de déclarations, peu de réalisations.

Xi Jinping a plaidé pour une intégration économique concrète: partenariat de zones économiques spéciales, zone open source en IA, forum du commerce des services pour 2027. Pour Pékin, les BRICS doivent dépasser le symbole politique et bâtir des réseaux économiques, technologiques et industriels.

Poutine a été plus direct: pour lui, l'unipolarité touche à sa fin et ceux qui gardent une "mentalité coloniale" s'opposent à l'avènement du monde multipolaire par les sanctions, les droits de douane, l'ingérence et la force militaire.

Le président iranien Massoud Pezechkian a plaidé pour plus de coordination politique, la contestation des sanctions unilatérales, l'usage accru des monnaies nationales, et la création d'un secrétariat permanent. Pour Téhéran, les BRICS sont un rempart contre les systèmes contrôlés par d'autres puissances.

Cyril Ramaphosa, avec l'agenda de l'Afrique en tête, a insisté sur le développement, l'investissement, l'industrialisation et la réforme des institutions multilatérales, exhortant les BRICS à traduire leurs ambitions politiques en croissance réelle.

Les Émirats arabes unis, quant à eux, ont déjoué les analyses idéologiques: malgré leur proximité avec Washington et leur rivalité avec l'Iran, Abu Dhabi a soutenu une déclaration en faveur de la retenue et de la diplomatie. À New Delhi, Iraniens et Émiratis ont même convenu d'aller au-delà de leurs tensions récentes.

La Déclaration de New Delhi: prudence rhétorique, implications concrètes

Malgré ses 140 paragraphes, la  Déclaration de New Delhi se distingue surtout par l'étendue de la coordination BRICS.

Sur les conflits les plus sensibles, le texte emploie une langue volontairement prudente: "profonde préoccupation", appel à la "retenue maximale", insistance sur le dialogue, sans nommer les protagonistes. Pas de mention directe de la guerre Russie-Ukraine, contrairement aux précédentes déclarations.

Il est évident que l'Inde et les Émirats, entre autres, ont privilégié le consensus à toute critique frontale des États-Unis ou soutien explicite à l'Iran. L'incohérence interne est flagrante: les BRICS accueillent l'Iran, tandis que les Émirats restent proches de Washington. Parvenir à une déclaration commune était déjà un succès diplomatique.

Mais la déclaration est loin d'être anodine politiquement: elle dénonce les mesures coercitives et sanctions unilatérales non validées par l'ONU, critique les barrières tarifaires, réclame une réforme de l'OMC et de l'ONU, et exige plus de place pour les économies émergentes dans la gouvernance mondiale.

Le texte va plus loin sur certains sujets: il soutient les droits des Palestiniens, appelle à un cessez-le-feu et à l'accès humanitaire à Gaza, s'oppose aux déplacements forcés, et soutient l'adhésion pleine de la Palestine à l'ONU. Il condamne aussi l'attentat de Pahalgam en avril 2025, une victoire pour l'Inde, la Chine ayant accepté une condamnation sans que le Pakistan soit nommé.

Derrière la prudence du ton, la déclaration révèle une réalité institutionnelle: les BRICS apprennent à gérer leurs désaccords sans implosion.

Les points clés: vers quoi évoluent les BRICS?

  1. Continuité institutionnelle: le mécanisme de Troïka proposé par Modi répond à la faiblesse structurelle des BRICS: chaque présidence imposait une nouvelle feuille de route sans suivi. Ce mécanisme pourrait transformer progressivement les BRICS en système de gouvernance pérenne.
  2. Intégration économique en réseaux: la déclaration promeut l'interopérabilité des paiements et règlements en monnaies locales, sans aller jusqu'à créer une monnaie commune. L'initiative indienne reste timide.
  3. Dimension productive et technologique: la Chine promeut zones économiques spéciales, IA, forum des services - dessinant une économie BRICS articulant industrie, technologie et investissement.
  4. Écosystème de développement alternatif: la Nouvelle Banque de développement (BRICS Bank) est reconnue comme outil stratégique pour le Sud global, avec un accent sur le financement en monnaies locales et l'infrastructure.

En somme, le sommet confirme que les BRICS s'inscrivent désormais dans l'architecture d'un monde multipolaire émergent.

Cela ne signifie pas que les BRICS remplacent déjà l'Occident, l'OTAN, le FMI ou la Banque mondiale, mais qu'ils offrent un espace politique alternatif où les puissances émergentes coordonnent leurs actions sans la tutelle occidentale.

C'est pourquoi la dénonciation de la "résistance à la multipolarité" par Poutine est déterminante. Le vrai changement est que les BRICS assument un discours alternatif sur l'ordre international, fondé sur la souveraineté, le développement et le pluralisme institutionnel, en lien avec la réforme du Conseil de sécurité de l'ONU et une meilleure représentation du Sud global.

En conclusion, les BRICS ne sont plus seulement un défi à l'Occident: ils deviennent un véritable centre politique et économique alternatif.

Le principal handicap reste la diversité du groupe: rivalités sino-indiennes, divergences entre Iran, Arabie saoudite et Émirats, prudence du Brésil face au renouveau de la doctrine Monroe, etc. Mais cette diversité pourrait devenir un atout: il ne s'agit pas de reproduire la logique des blocs de la Guerre froide, mais de bâtir une coalition de civilisations, de systèmes politiques et d'intérêts stratégiques différents, capables de coopérer sans uniformité imposée.

Le sommet de New Delhi n'a pas créé un nouvel ordre mondial, mais il a offert une vision plus claire de l'ordre qui s'esquisse.

Ricardo Martins - Docteur en sociologie, spécialiste des politiques européennes et internationales ainsi que de la géopolitique

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