⯇️ ⯈️
📚 01/10/2026 journal-neo.su  9min ⁂️ 6 #328508

 La « stabilité stratégique constructive » proposée par Xi Jinping : une nouvelle approche pour gérer les relations sino-américaines

Xi à Washington, Trump s'exulte, et l'étreinte masque la fracture

 Mohamed Lamine KABA,

La récente visite de Xi à Washington n'était qu'une manœuvre tactique plutôt qu'une véritable réconciliation.

940px/529px - 543.68 Koreduce by 50%del

Sous une façade d'amabilité ostensible subsiste un antagonisme tenace dans divers domaines - un antagonisme que les deux parties ont appris à "gérer", y compris de manière à servir leurs objectifs politiques intérieurs respectifs.

Bien qu'ils soient pleinement conscients que la perception de la Chine comme une menace existentielle pour l'Amérique constitue le dénominateur commun entre les candidats (quelle que soit leur affiliation politique) ainsi qu'entre démocrates et républicains, Xi Jinping et Donald Trump ont néanmoins décidé de se rencontrer à Washington, au moment même où se tenait la 81e session de l'Assemblée générale des Nations unies à New York.

En réalité, la poignée de main échangée jeudi sur le portique Nord de la Maison-Blanche, entre un Donald Trump rayonnant et un Xi Jinping impassible, restera comme l'image la plus ambiguë de la diplomatie  sino-américaine de cette décennie. Car, derrière l'exubérance verbale du premier, qui a évoqué une "grande amitié" bâtie sur un "respect mutuel", et la sobriété calculée du second, qui a préféré parler de "coexistence pacifique", se joue une partition bien plus subtile qu'un simple raccommodage bilatéral. Cette première visite d'État de Xi à Washington depuis plus d'une décennie n'est pas un dégel. C'est un ajustement tactique entre deux puissances qui ont appris à gérer, plutôt qu'à résoudre, un antagonisme désormais multidimensionnel, à première vue, commercial, technologique, militaire et idéologique.

Le théâtre de la cordialité

La diplomatie contemporaine, particulièrement sous l'ère Trump, obéit à une grammaire visuelle où le protocole vaut argument. Le faste déployé - dîner de gala réunissant les grands noms de la tech américaine, promesse d'un couple de pandas offert au zoo d'Atlanta, visite conjointe aux Archives nationales - relève de ce qu'on nomme la "diplomatie de performance". C'est-à-dire, un dispositif où l'affect projeté importe autant, sinon plus, que le contenu négocié. Rien n'y est fortuit. Chaque geste symbolique sert un narratif domestique distinct pour chacun des deux dirigeants, sans qu'aucun ne cède sur le fond. C'est précisément cette dissociation entre l'esthétique de la réconciliation et la persistance des désaccords structurels qui constitue la signature de l'ère Trump-Xi : un pragmatisme transactionnel drapé dans le lexique de l'amitié personnelle qui ne saurait faire oublier l'étendue du contentieux qu'il recouvre.

La guerre commerciale et le découplage économique

Le premier front, et le plus ancien, demeure commercial. Depuis 2018, les deux économies s'affrontent par droits de douane interposés, dans une escalade que ni les trêves négociées ni les sommets successifs n'ont jamais totalement désamorcée. Le vocabulaire a changé. On ne parle plus de "guerre commerciale" mais de "de-risking". Un néologisme diplomatique censé adoucir une réalité inchangée : la volonté américaine de réduire sa dépendance aux chaînes d'approvisionnement chinoises dans les secteurs jugés critiques, pharmaceutique, batteries, minéraux stratégiques. Pékin, de son côté, a répliqué par une politique d'autosuffisance technologique assumée, tout en conservant un levier redoutable : la quasi-mainmise chinoise sur le raffinage des terres rares, indispensables à l'électronique, à la défense et aux énergies renouvelables, que Pékin a plusieurs fois instrumentalisée par des restrictions à l'exportation.

À cela s'ajoute la question, jamais résolue, de la sous-évaluation supposée du yuan et des ambitions chinoises de dédollarisation progressive des échanges internationaux, un axe que Pékin poursuit patiemment via ses accords bilatéraux en monnaies locales, sans qu'aucune rupture spectaculaire avec le dollar ne soit pour l'heure crédible.

Le duopole technologique

L'élément le plus révélateur de cette visite n'est pourtant pas protocolaire mais industriel. En  conviant à sa table les dirigeants d'Amazon, Meta, Apple, Google, Nvidia, Tesla et OpenAI, Washington a signalé où se loge désormais le véritable centre de gravité de la relation bilatérale : l'intelligence artificielle et les semi-conducteurs qui la rendent possible. Les restrictions américaines à l'exportation de puces avancées, le régime des  entity lists visant les champions chinois, et les  contre-mesures de Pékin sur les minéraux critiques dessinent un affrontement feutré mais total pour la suprématie des technologies de rupture. C'est ici que surgit le paradoxe le plus instructif du sommet : Xi Jinping a plaidé pour un développement de l'IA sous "contrôle humain", tandis que Trump avait annoncé vouloir maintenir le statu quo réglementaire, position qu'il attribue également à Pékin.

Cette convergence n'a rien d'accidentel : elle trahit un intérêt commun, presque collusif, à retarder toute architecture de gouvernance contraignante qui brideraient les industries nationales respectives, alors même que chaque camp cherche par ailleurs à saboter l'avance technologique de l'autre par des voies plus directes: contrôle des exportations, espionnage industriel, cyberattaques attribuées à des groupes étatiques.

C'est un cas d'école de ce que la théorie des jeux appelle un équilibre non coopératif à somme positive locale : chacun poursuit son intérêt propre, mais le résultat agrégé ressemble, de l'extérieur, à une entente.

Taïwan et la mer de Chine méridionale

Aucun sommet sino-américain ne saurait toutefois effacer la ligne de fracture la plus rigide du dossier : Taïwan. Xi a réaffirmé ses lignes rouges avec une constance qui confine à la ritualisation, sans que Trump ne cherche à l'engager sur ce terrain glissant à quelques semaines d'échéances électorales internes. Cette omission stratégique n'est pas un oubli mais un choix : traiter Taïwan reviendrait à rouvrir un contentieux que ni l'un ni l'autre n'a intérêt à raviver publiquement.

Le même silence prudent enveloppe la mer de Chine méridionale, où les incidents entre garde-côtes chinois et navires philippins, vietnamiens ou américains se sont multipliés sans jamais dégénérer, et où Washington continue de s'appuyer sur son réseau d'alliances régionales - AUKUS, Quad, accords bilatéraux avec le Japon, la Corée du Sud et les Philippines - pour contenir l'expansion de la marine chinoise.

S'y ajoute une course moins visible mais tout aussi structurante : celle des armements hypersoniques, des capacités spatiales et des cyber-arsenaux, domaines dans lesquels les deux puissances investissent massivement sans jamais l'admettre publiquement comme une course aux armements.

Enfin, le dossier iranien s'est invité en toile de fond du sommet : Pékin, allié de facto de Téhéran et premier acheteur de son pétrole malgré les sanctions américaines, a profité de l'occasion pour appeler à une résolution négociée du conflit. Une manière discrète de peser sur un dossier où ses intérêts énergétiques sont directement engagés.

La rivalité des valeurs et de l'influence

Au-delà du commerce et des armes, la rivalité sino-américaine se joue aussi sur le terrain plus diffus des normes et de l'influence. Washington continue de dénoncer la situation des droits humains au Xinjiang et l'érosion des libertés à Hong Kong, tandis que Pékin renvoie systématiquement ces critiques à une ingérence dans ses affaires intérieures.

La bataille des données personnelles et de la souveraineté numérique - illustrée par le feuilleton TikTok aux États-Unis - traduit une méfiance réciproque quant à l'utilisation des plateformes technologiques comme vecteurs d'espionnage ou de propagande.

Sur le plan des infrastructures mondiales, l'initiative chinoise des Nouvelles routes de la soie continue d'irriguer l'Afrique, l'Asie centrale et l'Amérique latine, en concurrence directe avec les contre-propositions occidentales du G7, jamais dotées de moyens comparables.

Enfin, cette rivalité normative se prolonge jusque dans les enceintes multilatérales - Organisation mondiale du commerce, institutions financières internationales, Conseil de sécurité de l'ONU - où chaque puissance cherche à faire prévaloir sa vision d'un ordre international plus favorable à ses intérêts, sans qu'aucune des deux ne renonce ouvertement au cadre multilatéral existant.

La politique intérieure comme moteur caché

Aucune lecture de ce sommet ne serait complète sans une analyse de son instrumentalisation domestique. Trump orchestre cette rencontre à quelques semaines d'élections législatives mal engagées pour son camp, dans un climat où l'électorat lui reproche de négliger les difficultés économiques quotidiennes au profit d'engagements extérieurs coûteux. Mettre en scène une relation apaisée avec la seconde puissance économique mondiale établie, et première de facto, quitte à s'exposer aux critiques de complaisance envers un régime autoritaire, constitue un pari calculé de réhabilitation d'image.

Pour Xi, l'enjeu est symétrique mais inversé : consolider une relation "stable" offre à Pékin le répit nécessaire pour achever sa montée en gamme technologique et industrielle, sans concession sur les questions de souveraineté qu'il considère non négociables.

Les deux dirigeants pratiquent ainsi une forme de diplomatie de politique intérieure déguisée en diplomatie d'État. Un phénomène qu'on qualifie de  two-level game, où l'accord international n'est que le prolongement d'un calcul électoral ou légitimant strictement domestique.

Trajectoires probables

Que présage cette visite pour l'année à venir ? Plusieurs scénarios se dessinent, sur chacun des fronts examinés.

Sur le plan commercial, une stabilisation de façade, ponctuée d'annonces agricoles ou industrielles calibrées pour l'électorat américain, sans révision de fond des droits de douane structurels ni abandon des restrictions technologiques croisées.

Sur le terrain militaire, une gestion de plus en plus ritualisée du dossier taïwanais et de la mer de Chine méridionale, où les deux capitales s'accordent tacitement à repousser l'échéance d'une confrontation directe, chacune calculant que le temps joue en sa faveur.

Sur le plan normatif, la concurrence d'influence - routes de la soie contre initiatives occidentales, modèles de gouvernance numérique rivaux - continuera de s'étendre sans jamais donner lieu à une rupture ouverte.

Cette visite d'État restera ainsi moins un tournant qu'un instantané révélateur : celui de deux puissances qui ont troqué l'affrontement frontal contre une gestion chorégraphiée d'un antagonisme désormais total, où l'amitié proclamée sert d'anesthésiant rhétorique à une rivalité que ni l'une ni l'autre n'a l'intention d'abandonner.

L'histoire diplomatique retiendra que ce sommet fut moins un jalon de réconciliation qu'un exercice de gestion du risque, où chaque capitale a mesuré, sourire aux lèvres, jusqu'où l'autre était prête à céder sans jamais rien abandonner d'essentiel.

Mohamed Lamine KABA, Expert en géopolitique de la gouvernance et de l'intégration régionale, Institut de la gouvernance, des sciences humaines et sociales, Université panafricaine

Suivez les nouveaux articles sur  la chaîne Telegram

 journal-neo.su