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Sionisme, apartheid et génocide : un débat que le monde ne peut plus éluder

Amjad Alqasis, 6 octobre 2026. En 1975, l'Assemblée générale des Nations unies a adopté la  résolution 3379, qualifiant le sionisme de "forme de racisme et de discrimination raciale". Seize ans plus tard, cette résolution a été révoquée dans le contexte politique entourant la Conférence de paix de Madrid. Par la suite, la classe politique occidentale a agi comme si l'argument lui-même avait été enterré. Il n'en était rien. L'histoire ne s'est pas arrêtée en 1991, pas plus que la question politique soulevée par la résolution.

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Un important groupe de manifestants juifs et musulmans, brandissant des banderoles et des drapeaux palestiniens, défile de Bryant Park vers le siège des Nations unies pour protester contre les politiques du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu et du président américain Donald Trump concernant la guerre à Gaza, à New York (États-Unis), le 24 septembre 2026. [Waleed Zein - Agence Anadolu]

Aujourd'hui, cette question refait surface dans des circonstances bien plus dévastatrices qu'en 1975.

Le terme "apartheid" n'est plus réservé aux militants palestiniens ou aux marges du débat politique. D'importantes organisations de défense des droits humains internationales, palestiniennes et israéliennes, ainsi que des experts de l'ONU et des universitaires, ont documenté un système de domination, de ségrégation, de dépossession, d'ingénierie démographique et d'inégalité des droits imposé aux Palestiniens.

La situation à Gaza a fait basculer le débat dans une dimension encore plus sombre. Le génocide n'est plus une simple mise en garde sur ce qui pourrait arriver, mais une conclusion à laquelle sont parvenues d'importantes organisations de défense des droits humains, des experts de l'ONU et des spécialistes du génocide.

Il faut donc cesser de croire que la tâche politique primordiale consiste à prouver, pour la millième fois, que les Palestiniens subissent une oppression systématique. Ces faits sont documentés depuis des décennies. La question la plus complexe est celle des conséquences à en tirer.

Lorsque j'ai écrit sur l'apartheid sioniste en 2013, cette terminologie elle-même était largement exclue du discours politique occidental dominant. L'argument était systématiquement rejeté avant même d'avoir pu être examiné.

Aujourd'hui, le vocabulaire a radicalement changé. Des termes autrefois jugés incompatibles avec un débat respectable : apartheid, nettoyage ethnique et génocide, ont intégré les discussions juridiques, universitaires et politiques dominantes. Mais les mots, à eux seuls, ne changent rien.

Si nous reconnaissons l'apartheid tout en refusant d'examiner le système politique qui le génère, nous n'aurons guère progressé. Si nous condamnons des colonies isolées sans remettre en cause l'idéologie qui confère tout son sens politique à la colonisation et à la domination démographique, nous éludons la question centrale. Si nous condamnons des opérations militaires isolées tout en refusant de nous attaquer à la structure qui maintient la vie des Palestiniens dans un état de subordination permanente, nous décrivons les conséquences tout en protégeant les causes. Cela ne suffit plus.

Si l'apartheid est structurel plutôt qu'une déviation accidentelle de la politique israélienne, si la dépossession, la colonisation, l'ingénierie démographique, l'inégalité des droits et l'empêchement du retour des Palestiniens sont des caractéristiques pérennes plutôt que des politiques temporaires, et si Gaza représente une manifestation extrême d'un ordre politique dans lequel l'existence palestinienne peut être subordonnée au maintien de la suprématie politique et démographique juive sioniste, alors l'idéologie par laquelle cet ordre a été établi et justifié doit elle-même être remise en question. Cette idéologie est le sionisme.

Le sionisme est une idéologie et un mouvement politiques modernes. Le judaïsme est une religion, une culture et une tradition anciennes qui remontent à des millénaires. On ne peut pas les confondre. L'attachement religieux juif à la Palestine n'est pas le sionisme. Le lien historique juif avec cette terre n'est pas le sionisme. La présence de Juifs en Palestine n'est pas le sionisme. Il existe des sionistes juifs, chrétiens et laïcs, tout comme il existe des Juifs non sionistes ou antisionistes. Le sionisme doit donc être examiné pour ce qu'il est : un projet politique.

Le mouvement sioniste moderne a englobé différents courants idéologiques - socialiste, libéral, religieux, révisionniste, entre autres - et ses partisans le conçoivent de diverses manières, le plus souvent comme un mouvement pour l'autodétermination nationale juive. Or, les idéologies politiques ne se jugent pas à la façon dont elles se décrivent elles-mêmes. Elles doivent être jugées à l'aune des institutions qu'elles bâtissent, des rapports de force qu'elles instaurent et des conséquences qu'elles engendrent pour ceux qui y sont soumis. La question politique n'est donc pas ce que le sionisme promet dans l'abstrait, mais ce qu'il a signifié dans la pratique.

Qui détient le droit sur la terre ? Qui peut immigrer depuis n'importe quel point du globe alors que les personnes expulsées de cette même terre, ainsi que leurs descendants, se voient interdire tout retour ? Qui contrôle le territoire, les frontières et les ressources ? Quelles communautés peuvent s'étendre et quelles habitations peuvent être démolies ? La présence démographique de qui est protégée en tant qu'objectif politique, et celle de qui est perçue comme une menace ? Qui détient la souveraineté et qui vit en permanence sous la souveraineté d'autrui ? Il ne s'agit pas là de questions théologiques. Ce sont des questions de pouvoir politique, et le pouvoir politique doit être jugé d'après ses conséquences. C'est pourquoi la question du racisme ne saurait être simplement déclarée illégitime. Si un projet politique exige le maintien de la prédominance politique et démographique d'un groupe, tout en entraînant le déplacement et la fragmentation d'une autre population, en l'empêchant de revenir et en la privant d'une égalité de pouvoir politique, alors le lien entre cette idéologie et le racisme ne relève pas de l'antisémitisme. Il s'agit d'une question politique, qui doit être abordée sur le plan politique.

Trop longtemps, une grande partie de la classe politique occidentale a évité cette confrontation en réduisant le problème aux seuls gouvernements israéliens successifs. Netanyahu devient le problème. Ben-Gvir devient le problème. Smotrich devient le problème. Une colonie devient le problème. Une opération militaire devient le problème. Un ministre extrémiste devient le problème. Un gouvernement donné devient le problème. Pourtant, à chaque fois, la structure sous-jacente perdure.

Les gouvernements changent. Les coalitions changent. Les Premiers ministres changent. Le langage évolue. Pourtant, les réfugiés palestiniens demeurent dans l'impossibilité de rentrer chez eux. La colonisation se poursuit. Le territoire palestinien continue d'être fragmenté. Différents régimes juridiques et politiques continuent de déterminer les droits des individus en fonction de leur identité et de leur lieu de résidence. La lutte fondamentale autour de la terre, de la souveraineté et du contrôle démographique perdure. À un certain stade, ne blâmer que les dirigeants les plus extrêmes d'un système revient à éluder le système lui-même.

L'enjeu politique ne consiste donc plus simplement à condamner les dérives. Il s'agit de s'attaquer à la structure, ce qui implique de remettre en question ses fondements idéologiques.

C'est pourquoi la décision prise en octobre 2026 par le Parti vert d'Angleterre et du Pays de Galles revêt une importance particulière. Ses membres ont voté, par 1.022 voix contre 813,  l'adoption d'une ligne explicitement antisioniste, définissant le sionisme comme un projet politique ethno-nationaliste et rejetant l'idée selon laquelle l'antisionisme serait automatiquement assimilable à l'antisémitisme.

Un événement politiquement majeur s'est produit : un grand parti politique européen a franchi une ligne rouge que la classe politique occidentale dominante a longtemps affirmé infranchissable. Il a déplacé le débat de la politique israélienne vers le sionisme lui-même.

Cela est crucial, car l'argumentation ne peut plus se limiter, de manière crédible, à la seule figure de Netanyahou, aux colonies ou à des opérations militaires ponctuelles. Si les structures sont pérennes, leurs fondements idéologiques doivent également être examinés.

Les êtres humains ont des droits ; les idéologies politiques n'en ont pas. Toute personne juive a le droit de vivre à l'abri de l'antisémitisme, de la discrimination, de la spoliation, de la violence et de la haine. Les Palestiniens jouissent exactement des mêmes droits humains.

Ils ont le droit de vivre sans subir discrimination, spoliation, déplacement forcé, domination militaire, nettoyage ethnique ni génocide. Il ne saurait y avoir d'universalisme sérieux qui défende avec ferveur les droits d'un peuple tout en considérant ceux d'un autre comme étant indéfiniment négociables.

C'est ici que le débat dépasse le cadre du sionisme pour devenir une question de responsabilité politique. Pendant des décennies, les gouvernements et les institutions politiques occidentaux se sont présentés comme les défenseurs du droit international, des droits humains et d'un ordre international fondé sur des règles. La situation à Gaza a mis en lumière les limites de ces prétentions avec une brutalité extrême. Le droit international a bien peu de poids s'il ne s'applique qu'aux ennemis. Les droits humains signifient bien peu de chose s'ils ne sont défendus que de manière sélective. Et le "plus jamais ça" perd tout son sens s'il ne désigne que des crimes relégués au passé.

La mémoire historique ne saurait se limiter à condamner les atrocités d'hier une fois que les victimes ont déjà été anéanties. Elle doit aussi permettre de reconnaître, au moment même où elles se produisent, les structures, le langage et les choix politiques qui rendent ces atrocités possibles. Cela exige de prendre parti, non pas entre les peuples, mais entre la domination et l'égalité.

Il existe, en politique occidentale, une idée tenace selon laquelle refuser de prendre position témoigne de la modération. C'est une erreur. Dans des situations d'inégalité profonde, la neutralité ne se situe pas en dehors de la politique ; elle s'inscrit au sein des rapports de force existants. Lorsqu'une partie contrôle l'État, l'armée, les frontières, les ressources et la capacité de déterminer les droits et les déplacements d'une autre population, refuser de remettre en cause cette structure ne rétablit pas l'équilibre. Cela laisse la structure intacte.

Il est des moments où l'ambiguïté politique cesse d'être une marque de prudence pour devenir une forme de complicité. Nous vivons l'un de ces moments. Les générations futures ne se demanderont pas en priorité si les responsables politiques ont employé un langage suffisamment mesuré, si les institutions ont su éviter la controverse ou si les commentateurs ont conservé une apparence de neutralité. Elles demanderont ce que les gens ont fait lorsque la destruction était visible, lorsque les structures de domination étaient connues et lorsque les conséquences de décennies de spoliation ne pouvaient plus être niées. Elles demanderont qui a défendu le système, qui l'a contesté et qui est resté silencieux.

L'histoire a déjà posé ces questions. Elle les pose à nouveau.

Le débat sur le sionisme ne relève donc ni de l'exercice académique ni d'une simple querelle de terminologie. Il s'agit d'une lutte politique visant à déterminer si un système qui privilégie un peuple tout en spoliant et en dominant un autre peut continuer à revendiquer sa légitimité. Aucune idéologie politique, qu'il s'agisse du nationalisme, du colonialisme, du fondamentalisme religieux ou du sionisme, ne saurait être soustraite au jugement au seul motif que sa remise en question est devenue politiquement inconfortable.

La question qui se pose aux partis politiques, aux organisations de la société civile, aux universités et aux gouvernements est de plus en plus simple : si vous reconnaissez l'apartheid, la spoliation et le génocide, êtes-vous prêts à affronter l'idéologie politique et les structures qui les ont rendus possibles ?

La neutralité n'apportera pas de réponse à cette question.

L'histoire, elle, le fera.

Article original en anglais sur  Middle East Monitor / Traduction MR



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Au sujet de l'auteur

Titulaire d'un LL.M. en droit international public, Amjad Alqasis est chercheur juridique et membre du réseau NAS (Network for Advocacy Support) du Centre de ressources BADIL pour les droits des réfugiés et des résidents palestiniens. De 2011 à 2014, il a coordonné le programme de plaidoyer juridique et international de BADIL, avant d'occuper, entre août 2014 et 2018, le poste de conseiller auprès du Centre Al-Haq pour le droit international appliqué. Depuis 2019, il intervient en tant que conseiller en droits humains et en plaidoyer auprès de diverses organisations de défense des droits humains. Il a publié plusieurs articles et études sur différents sujets liés à la question palestinienne.

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