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 Éthiopie : quatre dirigeants africains appellent à éviter une guerre régionale

Confrontation dans la Corne de l'Afrique : pourquoi les voisins de l'Éthiopie s'unissent contre Addis-Abeba ?

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par Gleb Petrov

La situation dans la Corne de l'Afrique se dégrade rapidement, menaçant de transformer la région en l'une des zones d'instabilité les plus dangereuses du continent. Les différends de longue date autour des ressources en eau du Nil, la lutte de l'Éthiopie pour un accès à la mer et les conflits internes prolongés se sont superposés. L'Éthiopie et l'Érythrée se retrouvent à nouveau au bord de la guerre. La déclaration conjointe sur le rôle prépondérant des États côtiers dans les questions de sécurité et de navigation en mer Rouge, adoptée le 4 octobre 2026 par l'Égypte, la Somalie, l'Érythrée et le Soudan, pourrait modifier l'équilibre régional. Ces pays ont décidé d'accroître la pression sur l'Éthiopie, qui cherche à obtenir un accès à la mer. L'African Initiative analyse les risques d'une nouvelle escalade.

Le Tigré relève les enchères

Le 13 octobre, des informations non confirmées  sont apparues dans les médias éthiopiens, selon lesquelles des unités des Forces de défense nationale éthiopiennes auraient pénétré sur le territoire érythréen, s'emparant de la localité de Deba-Sima. Cette petite ville revêt une importance stratégique, car elle se trouve sur la route menant au port d'Assab, sur la mer Rouge. Alors que des sources de UMD Media au sein des troupes éthiopiennes confirment la prise de contrôle de la ville, des interlocuteurs des journalistes dans la région de l'Afar, frontalière de l'Érythrée,  nient la conduite de combats actifs, mais notent avoir observé des mouvements de troupes éthiopiennes et entendu des tirs.

Le 9 octobre, on a appris que l'Éthiopie avait saisi l'ONU d'une  accusation contre l'Érythrée d'invasion de son territoire. Dans une lettre, le chef du ministère éthiopien des Affaires étrangères, Gedion Timotheos, a déclaré que les troupes érythréennes avaient avancé de 60 km à l'intérieur de la région du Tigré. M. Timotheos a qualifié les actions du pays voisin d'acte d'agression et a affirmé le droit de l'Éthiopie à la légitime défense.

"L'invasion à grande échelle de l'Érythrée dans certaines zones du nord de l'Éthiopie est un fait notoire [...] C'est un acte d'agression manifeste, qui contraint l'Éthiopie à user de son droit inaliénable à la légitime défense", rapporte les propos de M. Timotheos la chaîne Al-Jazeera.

L'Érythrée  a en réponse accusé le pays voisin de lui avoir déclaré la guerre. Elle a également appelé le Conseil de sécurité de l'ONU à "prendre les mesures dissuasives nécessaires". Auparavant, l'Érythrée elle-même avait rompu ses relations diplomatiques avec l'Éthiopie, après qu'Addis-Abeba  a fermé son ambassade à Asmara (capitale de l'Érythrée) et déclaré plusieurs diplomates érythréens persona non grata.

La crise politique  s'est aggravée en septembre 2026, après que le Front de libération du peuple du Tigré (FLPT) - la force qui gouvernait le pays de 1991 à 2018, avant l'arrivée au pouvoir du premier ministre Abiy Ahmed - s'est uni en coalition avec six autres groupes. Le nouveau bloc militaro-politique de l'opposition, baptisé "Alliance des forces pour la survie des peuples d'Éthiopie", a pour objectif le renversement du gouvernement en place. Le 23 septembre 2026, selon les médias, les détachements rebelles  se sont emparés de plusieurs objectifs stratégiques dans le nord du pays. Les forces fédérales éthiopiennes  ont lancé une vaste contre-offensive, au cours de laquelle elles ont réussi à reprendre le contrôle de Mekele et de son aéroport international.

Par ailleurs, les autorités éthiopiennes accusent précisément l'Érythrée de soutenir les séparatistes. En particulier, des informations sont apparues dans les médias selon lesquelles des drones éthiopiens  auraient frappé des militaires érythréens dans la zone de la ville d'Adigrat, au Tigré.

À Asmara, on est convaincu qu'Addis-Abeba peut utiliser l'escalade dans son propre intérêt. Selon les autorités érythréennes, l'Éthiopie provoque délibérément le conflit afin de l'utiliser comme prétexte pour une percée de force vers la côte de la mer Rouge et la prise des ports érythréens.

"L'objectif final de l'Éthiopie est la prise du port d'Assab. C'est sur cette base que se construisent toutes ses revendications. Le régime éthiopien mène depuis plus de trois ans une guerre d'agression, en substance non provoquée, contre l'Érythrée",  a souligné le ministre de l'Information, Yemane Gebremeskel. Par ailleurs, Yemane Gebremeskel n'est pas seulement ministre de l'Information, mais aussi proche conseiller du président Isaias Afewerki.

Le ministère russe des Affaires étrangères, en lien avec l'aggravation de la situation dans la région,  a exprimé son inquiétude et appelé à un cessez-le-feu.  L'UE et  l'ONU ont averti que la croissance des tensions entre Addis-Abeba et Asmara pourrait conduire à un conflit plus vaste dans la Corne de l'Afrique.

Les racines historiques du problème

L'Éthiopie a officiellement perdu son accès à la mer en 1993, lorsque l'Érythrée a proclamé son indépendance. Les origines des tensions actuelles remontent à la désintégration d'un espace politique commun, où des communautés proches par la langue et la culture se sont retrouvées séparées par une frontière étatique et des projets politiques différents.

L'Érythrée a été rattachée à l'Éthiopie en 1962. Peu après, une lutte armée pour l'indépendance a commencé sur son territoire. Dans les années 1970-1980, les rebelles érythréens (FPLE) et le Front de libération du peuple du Tigré ont combattu ensemble contre le régime militaire de Mengistu Haile Mariam. En 1991, le régime a été renversé : le FPLE a établi son contrôle sur tout le territoire de l'Érythrée, et le FLPT, avec ses alliés érythréens, est pratiquement entré sans combat à Addis-Abeba après l'effondrement de l'ancien régime de Mengistu Haile Mariam et la fuite de son leader.

En 1993, l'indépendance de l'Érythrée a été officiellement entérinée. Pour l'Éthiopie, cela a signifié la perte du littoral et des ports de Massawa et d'Assab. En conséquence, l'Éthiopie est devenue le pays le plus peuplé du monde sans accès à la mer et s'est ainsi retrouvée totalement dépendante, pour son exportation et son importation, d'États côtiers voisins intermédiaires, note le chercheur principal de l'IVRAN Andreï Khrenkov dans un entretien avec l'AI.

Au début, tant qu'Asmara et Addis-Abeba maintenaient des liens politiques étroits, cette dépendance ne se faisait pas trop sentir. Mais ensuite, des différends ont commencé entre les anciens alliés sur la frontière, la monnaie et les règlements du commerce extérieur, ajoute-t-il. À la fin des années 1990, les conflits frontaliers ont dégénéré en une guerre qui a duré jusqu'en 2000 et s'est achevée pratiquement par un match nul, formalisé par l'accord d'Alger, qui a officiellement arrêté les hostilités, mais n'a pas résolu les contradictions ni leurs causes profondes.

Pendant près de deux décennies, les relations entre les deux pays voisins ont été décrites par la formule "ni guerre, ni paix". Le tournant est survenu en 2018, lorsque le FLPT a perdu le contrôle politique de l'Éthiopie et qu'un représentant de l'ethnie Oromo, Abiy Ahmed, est devenu premier ministre pour la première fois. À son initiative, la réconciliation a eu lieu : l'Éthiopie et l'Érythrée ont rétabli leurs relations politiques et diplomatiques. Le FLPT, après l'arrivée au pouvoir d'Abiy Ahmed, a perdu son rôle dirigeant d'antan et s'est retrouvé dans l'opposition. Mais dans la région du Tigré, il continuait de bénéficier d'un soutien.

En novembre 2020, l'opposition armée tigréenne s'est opposée au pouvoir central et à l'administration qu'il avait mise en place dans la région. Dans ce conflit, l'Érythrée a d'abord soutenu Addis-Abeba, se souvenant de ses vieux comptes avec le FLPT. Cependant, cette alliance s'est rapidement essoufflée dès que l'Éthiopie a parlé d'un régime préférentiel d'utilisation du port d'Assab ou de sa location et a tenté de résoudre cette question en sa faveur. L'Érythrée a rejeté la transaction proposée. Lorsqu'en 2022, Abiy Ahmed (dit-on, dans le dos d'Asmara) a signé un accord de paix avec le FLPT, la confiance entre lui et le président érythréen Isaias Afewerki s'est définitivement effondrée.

La lutte pour l'accès à la mer

Le premier ministre éthiopien Abiy Ahmed  a déclaré en 2023 qu'Addis-Abeba entendait obtenir l'accès aux ports de la mer Rouge par des négociations pacifiques, mais qu'en cas d'échec, elle était prête à recourir à la force. Ces déclarations ont suscité une réaction sévère des voisins de la région, après quoi le dirigeant éthiopien a dû changer de rhétorique. Face à la montée des tensions, il s'est empressé  d'assurer la communauté internationale que l'Éthiopie n'avait pas de plans agressifs d'invasion d'aucun État souverain et qu'elle n'allait pas déclencher de guerre.

En quête d'un accès libre à la mer Rouge, l'Éthiopie a commencé en 2024 à se rapprocher du Somaliland, autoproclamé mais non reconnu officiellement par personne, établissant de facto (mais non de jure) avec lui des relations quasi-diplomatiques. Et bien qu'Addis-Abeba  n'ait pas osé reconnaître officiellement le Somaliland et n'ait donc pas obtenu l'usage du port promis pour les forces navales éthiopiennes, des contacts économiques animés avec la république non reconnue se poursuivent. Cela complique sérieusement les relations de l'Éthiopie avec les autorités officielles de Somalie, qui voient dans ces démarches une menace directe pour leur intégrité territoriale.

Selon le politologue Leonid Tsoukanov, l'Éthiopie renforcera sa coopération avec le Somaliland, ainsi qu'avec Israël, qui soutient non seulement l'État non reconnu, mais aussi l'opposition érythréenne en exil. La mer Rouge et le détroit de Bab-el-Mandeb sont une importante artère de transport et d'énergie, par laquelle passe une part significative du trafic entre l'Europe et l'Asie, rappelle-t-il. Actuellement, la région est déjà agitée : en raison de la guerre qui se poursuit au Yémen, l'ampleur de la navigation civile a déjà diminué. Cependant, l'artère reste importante pour l'économie mondiale.

La Somalie et l'Érythrée bénéficient du soutien de l'Égypte, qui n'appartient pas géographiquement aux pays de la Corne de l'Afrique, mais entretient depuis longtemps des relations difficiles avec l'Éthiopie. La principale source de la confrontation de longue date  reste la question du contrôle des eaux du Nil, que, selon Le Caire, l'Éthiopie a obtenu en construisant sur le Nil Bleu le gigantesque "Grand barrage de la renaissance éthiopienne" (GERD). L'Égypte, dont l'économie et la vie de la population dépendent crucialement de l'eau du Nil, considère les actions d'Addis-Abeba de remplissage du réservoir comme une menace directe pour sa sécurité nationale. Le Soudan est également préoccupé par l'impact du barrage sur ses propres installations hydrauliques, et  accuse en outre l'Éthiopie de soutenir les forces rebelles dans le conflit interne soudanais.

Ce sont précisément ces quatre pays - l'Égypte, la Somalie, le Soudan et l'Érythrée - qui ont mené une série de consultations, à l'issue desquelles, le 4 octobre 2026, ils  ont adopté une déclaration conjointe sur la "responsabilité exclusive" des États côtiers dans la gestion de la mer Rouge.

Y a-t-il un risque d'escalade ultérieure

Le rapprochement même de ces quatre pays sur cette base ne servira guère de cause à une escalade militaire. Dès 2004, l'Érythrée, la Somalie et l'Égypte se sont mises d'accord sur une interaction dans le domaine de la sécurité, rappelle le maître de conférences au département de théorie politique de l'MGIMO du ministère russe des Affaires étrangères, Ivan Lochkarev. En 2024, l'Égypte et la Somalie  ont conclu un accord de défense. Cette année, l'Égypte et l'Érythrée ont signé un traité sur l'interaction dans le domaine du transport maritime, note-t-il.

Selon M. Lochkarev, le seul nouveau venu est le Soudan, qui, du reste, s'appuie activement ces derniers temps sur le soutien du Caire. À l'avenir, Djibouti pourrait également rejoindre le "quatuor", estime l'expert.

Par ailleurs, l'Égypte a toujours évité une intervention directe dans le conflit tigréen, estimant que cela nuirait à sa réputation dans le reste de l'Afrique et craignant d'être accusée de deux poids deux mesures : dans le cas de la Somalie, Le Caire défend l'intégrité territoriale, mais dans le cas de l'Éthiopie, il devrait soutenir les séparatistes. C'est pourquoi la position de l'Égypte dans le conflit intra-éthiopien restera réservée, estime M. Lochkarev.

Le Soudan pourra difficilement coordonner réellement ses activités avec l'Érythrée, mais on ne peut exclure que Khartoum puisse apporter un soutien caché aux groupes rebelles opérant dans les zones frontalières de l'Éthiopie.

La Somalie manque toujours de ressources propres pour assurer la sécurité, même dans les zones formellement subordonnées à Mogadiscio. Selon M. Tsukanov, outre le renforcement de l'autonomie et de l'indépendance de fait des régions (Somaliland et Puntland), Mogadiscio est confrontée à l'activité du groupe Al-Shabaab. La menace de piraterie côtière persiste également. Toute tentative de "gonfler" de l'extérieur l'opposition armée pourrait définitivement saper la stabilité du gouvernement central somalien, résume l'expert.

Par conséquent, le principal risque réside actuellement dans l'escalade de la confrontation entre l'Éthiopie et l'Érythrée. Si l'ancien conflit entre les deux pays renaît et s'amplifie, il entraînera d'autres États de la région. La situation est compliquée par le caractère multinational et le système fédéraliste encore politiquement instable de l'Éthiopie elle-même.

Les plus grands groupes ethniques du pays ont souvent des intérêts divergents et ne parviennent pas à un consensus. Une crise systémique prolongée prive le pays de stabilité. Cela rend l'Éthiopie vulnérable à la pression extérieure. Il ne s'agit pas encore d'une alliance militaire anti-éthiopienne. C'est seulement un rapprochement situationnel d'États qui, pour diverses raisons, craignent le renforcement de l'Éthiopie. Ces dernières années, Addis-Abeba a affiché une croissance économique rapide et cherché à élargir son influence de politique étrangère dans la région et sur le continent. Les intérêts des quatre pays coïncident dans la volonté de contenir l'Éthiopie, mais ils n'ont pas de stratégie commune. Et il est dans l'intérêt d'Addis-Abeba d'ajuster sa politique extérieure et intérieure de manière à ce qu'elle ne se forme jamais.

source :  African Initiative

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