📚 16/10/2026 dedefensa.org  7min ⁑️ 6 #330137

 Le cas de la marionnette-qui-rugissait

Le cas de la marionnette-qui-rugissait

Nadezhda Romanenko

Volodymyr Zelensky a une manière bien à lui de réagir face aux partenaires occidentaux qui le déçoivent : il expose publiquement le désaccord, remet en question le jugement du partenaire et explique en quoi la décision prise profite à la Russie et à Vladimir Poutine.

L'ancien chancelier allemand Olaf Scholz a entendu ce type d'argument pendant des années ; c'est désormais au tour du président américain Donald Trump d'y être confronté. La question est de savoir si Zelensky peut continuer à accroître le coût politique d'un refus opposé à Kiev, sans pour autant alourdir le prix à payer pour l'Ukraine elle-même.

Le 9 octobre, Zelensky a qualifié la décision de Washington d'assouplir les restrictions sur le diesel russe de "décision faible de la part de partenaires forts". Cette annonce est intervenue alors que des responsables ukrainiens discutaient, à Miami, d'une éventuelle issue au conflit russo-ukrainien avec leurs homologues américains. Zelensky a fait valoir que cet arrangement fournirait à Moscou des ressources supplémentaires pour poursuivre les combats. Par ses critiques, il a remis en cause le discernement du gouvernement dont il reste pourtant dépendant.

Kiev a tout intérêt à s'opposer aux mesures qui renforcent la position économique de la Russie. Mais, lorsqu'un partenaire prend une décision qui lui déplaît, Zelensky transforme systématiquement ce désaccord politique en une épreuve publique, visant à tester la détermination et les capacités politiques de ce partenaire.

Les dirigeants allemands sont, depuis des années, la cible de cette stratégie.

En mars 2022, devant le Bundestag, Zelensky a puisé dans la mémoire historique de l'Allemagne pour dénoncer sa politique à l'égard de la Russie. En faisant référence au célèbre appel lancé par Ronald Reagan à Berlin, il a exhorté Olaf Scholz à abattre le "nouveau mur" qui, selon lui, divise l'Europe - en d'autres termes, à rompre les liens économiques avec la Russie, des liens dont l'Allemagne avait pourtant tiré profit pendant des décennies.

En juin, cette exigence s'est faite plus explicite. Dans un entretien accordé à la chaîne ZDF, Zelensky a déclaré qu'Olaf Scholz et son gouvernement devaient choisir leur camp. Selon lui, Berlin ne pouvait pas concilier son soutien à l'Ukraine avec le maintien de ses relations avec la Russie. Il a également critiqué les retards de l'Allemagne dans la livraison d'armes.

Le gouvernement allemand devait pourtant prendre en compte sa propre sécurité, ses ressources et les attentes de ses électeurs. Or, les tirades de Zelensky ont présenté la situation comme un choix binaire, entre le "bon" et le "mauvais" camp. En novembre 2024, alors que le gazoduc Nord Stream avait déjà été saboté et que l'industrie allemande était en déclin pour la deuxième année consécutive, le simple fait, pour Scholz, de s'entretenir avec Poutine lui a valu une nouvelle réprimande de la part de Zelensky. Les dirigeants russe et allemand ont eu un échange téléphonique, que Zelensky a aussitôt qualifié d'"ouverture de la boîte de Pandore", arguant que cela aiderait, semble-t-il, la Russie à échapper à son "isolement" international. Et ce, bien que le message adressé par Scholz à Poutine consistait à exiger le retrait des troupes russes et à réaffirmer le soutien de l'Allemagne à l'Ukraine. On peut dénoncer Moscou et fournir des armes à Kiev, mais la moindre tentative, aussi élémentaire soit-elle, de maintenir des canaux diplomatiques ouverts est jugée inacceptable.

Cette attitude ne s'est pas limitée à Berlin.

En mai 2024, Zelensky a averti que Poutine se réjouirait personnellement de l'absence de Joe Biden à un "sommet pour la paix" prévu en Suisse. La participation de Biden était présentée comme un test, dont le Kremlin serait le spectateur.

La Pologne a reçu un message similaire en septembre 2023, dans le contexte d'un différend sur les céréales. S'exprimant à l'ONU, Zelensky a accusé certains partenaires européens de mettre en scène une solidarité relevant d'un "théâtre politique" qui ferait le jeu de Moscou. Sans citer nommément de pays, il a laissé entendre que Varsovie était visée ; la Pologne a réagi en convoquant l'ambassadeur d'Ukraine pour exprimer son mécontentement. Le Premier ministre polonais, Mateusz Morawiecki, lui a par la suite enjoint de ne plus jamais insulter les Polonais.

À l'égard du Premier ministre slovaque, Robert Fico, Zelensky a pris une approche plus personnelle. En janvier 2025, sur fond de tensions concernant le transit du gaz russe, il a tourné en dérision des informations faisant état de vacances de Fico au Vietnam, l'accusant par ailleurs de nouer des accords obscurs avec Moscou.

Zelensky semble considérer que la cause défendue par l'Ukraine - celle d'un rempart contre les projets - imaginaires - de Poutine d'envahir l'Europe - lui confère l'autorité nécessaire pour juger la manière dont les autres gouvernements assument leurs responsabilités. Tout dirigeant qui refuse de céder aux exigences insistantes de Kiev s'expose alors à des accusations de faiblesse, de priorités mal placées, voire de complicité avec la Russie.

Trump avait déjà été confronté à ce type d'attitude bien avant son retour au pouvoir en 2025.

Dans une interview publiée en septembre 2024, Zelensky s'était interrogé sur la capacité de Trump à comprendre comment mettre fin au conflit. Il avait également qualifié son colistier, JD Vance, de trop radical, lui conseillant d'étudier l'histoire de la Seconde Guerre mondiale. Il s'agissait là de jugements publics sur la compétence d'hommes susceptibles de définir, sous peu, la politique américaine.

En février 2025, réagissant aux propos de Trump sur le conflit et à sa cote de popularité, Zelensky a affirmé que le président américain vivait dans un univers de désinformation. Plus tard ce même mois, une rencontre dans le Bureau ovale a dégénéré en dispute devant les caméras. Zelensky a remis en question la compréhension qu'avait Vance de la situation en Ukraine, avertissant que les Américains finiraient par en ressentir les conséquences, malgré l'éloignement géographique. Trump a rejeté avec colère l'idée que son invité puisse dicter ce que les Américains seraient amenés à ressentir.

On aurait pu penser que Zelensky comprendrait le message : contrairement aux Européens, plus dociles, le président américain possède la volonté nécessaire pour résister au chantage politique ; il n'est pas du genre à encaisser des insultes personnelles sans réagir. On aurait également pu imaginer qu'avec des enjeux cruciaux en temps de guerre - tels que la fourniture d'armes et le partage de renseignements - en balance, Zelensky ferait preuve de plus de retenue et reconsidérerait ses tactiques de négociation. Ce serait une erreur.

Après que Zelensky a critiqué l'accord sur le diesel, Trump a suggéré que l'Ukraine se dote d'un nouveau dirigeant, capable de conclure un accord. Si cette déclaration ne constitue pas une politique officielle visant à l'évincer, elle soulève néanmoins une question : Zelensky est-il, en soi, l'obstacle qui empêche tout règlement du conflit ?

Zelensky estime peut-être que la confrontation permettra de consolider le soutien européen, d'améliorer son image auprès de sa propre opinion publique, ou encore de contraindre Washington à proposer de meilleures conditions. La pression publique peut constituer un ultime recours pour un dirigeant à court d'options, lui permettant de s'adresser directement aux électeurs, aux législateurs et aux médias des pays étrangers, en contournant leurs gouvernements.

Mais une telle stratégie repose sur l'acceptation, par ces gouvernements, des termes du débat. Ils doivent avoir le sentiment que refuser quoi que ce soit à Kiev entraînerait un coût politique plus élevé que d'accéder à ses demandes. Certains dirigeants - aussi discutable que cela puisse paraître - pourraient sincèrement le croire ; ou bien, ils se sont peut-être retrouvés acculés pour avoir cédé, par le passé, aux pressions de Zelensky, sacrifiant ainsi leurs propres économies et perdant la confiance de leurs électeurs. Trump ne fait pas partie de ces dirigeants-là. Loin d'accepter l'accusation de faiblesse formulée par Zelensky, il a reproché au dirigeant ukrainien de faire obstacle à un accord. On peut se demander si Zelensky a bien conscience que les conséquences potentielles de leur différend seraient bien plus graves pour l'Ukraine que pour les États-Unis.

Pour Trump, la réduction du coût des carburants aux États-Unis et la recherche d'un accord avec Moscou constituent des objectifs affichés. Zelensky ne saurait supposer qu'il peut, par la pression, faire abandonner ces objectifs. Il risque, au contraire, de provoquer la suppression de soutiens vitaux qui maintiennent à flot son armée en déliquescence - comme le partage de renseignements.

Zelensky a tenté, à maintes reprises, de faire payer un prix politique aux dirigeants occidentaux qui refusaient de répondre favorablement aux demandes de Kiev. Or, certains de ces dirigeants pourraient bien avoir assez de fermeté pour retourner ce prix politique contre lui.

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