par Cédric Baylocq Sassoubre

Ce 23 janvier (à cette période les ministres n'ont toujours pas été remplacés), deux frêles jumelles de 18 ans, gracieuses et hésitantes, s'approchent de ce terre-plein central militarisé. Aux coups de feux, cris, tirs de gaz lacrymogènes qui se sont déchaînés quelques jours auparavant (et qui reprendront peu après), elles vont substituer l'espace d'un instant de paisibles chants de la liberté, repris de la chanson populaire arabe, ou écris sous le régime Ben Ali par des membres de leur famille d'artistes. Y avait-il une meilleure place que cette désormais célèbre avenue Bourguiba, artère de la révolution, caisse de résonance du mécontentement tunisien, pour envelopper leurs concitoyens morts au combat dans le linceul de leurs douces voix ?
Elles regardent d'un coup d'oeil les militaires qui occupent l'espace, s'assoient sur le rebord du trottoir et commencent à faire entendre leurs voix crescendo, qui se révèlent puissantes au moment du refrain. Comme une parabole vocale de la vie de Mohammed Bouazizi[1] (le jeune marchand de Sidi Bouzid à partir de qui tout est parti...) et de tout le peuple tunisien, bien calmes... avant le feu de la révolte.

Elles n'en sont pas à leur première apparition publique. Du haut de leurs dix-huit courts printemps, elles ont déjà fait la clôture du festival de Carthage en reprenant « We are the World » (Michael Jackson) avec le musicien tunisien Ryad Fehri et se sont produites avec le guitariste espagnol Pedro Ostache.
Mais là, le jour est différent. Le public est dans d'autres dispositions. Pourtant, la magie de la musique opère. Autour, les tunisiens qui débattaient fermement politique cessent leurs éclats de voix et se rapprochent de l'endroit où les jeunes femmes sont assises. Un, puis deux, puis trois, jusqu'à une dizaine de demi-cercles (soit une centaine de personnes) se forment autour d'elle en les écoutant quasi religieusement.
La bande son de la révolution
أين أنت... فإنّي دون غصن زيتونك... لا أنام...
Ayna anata...ya tayr el hamam ? fa inni douna ghosni zaytounika la anam...
Où es tu... colombe de la paix ? Sans la branche de ton olivier... le doux sommeil me manque...
أين أنت... يا طير الحمام...
Ayna anta...ya tayr el hamam,
Où es tu... colombe de la paix ?
أقول نعم... للسلم والعلم والعلم...
Akoulou na"am... lel selmi wal 'elmi wal "alam...
Je dis oui...à la paix..., la culture, et le drapeau...
أقول نعم...للنور والعلم والقلم...
Akoulou na"am...lel nouri wal 'elmi wal 'alam...
Je dis oui...pour la lumière... la culture...et le drapeau...
فأين أنت...يا طير الحمام...
Fa 'ayna anta...ya tayra el hamam...
Mais où es tu...colombe de la paix ? (bis)
فبلادي...دون زيتونك حطام...
Fa biladi...douna zaytounika hotam...
Mon pays, sans ton olivier est détruit...
وأهلي...دون سلامك عظام...
Wa ahli... douna salamika 'idam...
Et mes parents... sans ta paix grandiose...
فكافانا موتا"... وكفانا حرقا"...
Fa kafana mawtan... wa kafana harkan...
Alors, assez de morts... Et assez d'incendies...

Wa kafana banadek...
Et assez fusils...
فأين أنت... يا طير الحمام...
Fa ayna anta... ya tayra el hamam ?
Mais où es tu...colombe de la paix ?
أين أنت... يا طير الحمام...
Ayna anta...ya tayra el hamam...
Où es tu... colombe de la paix ?
وكن لنا...حرية...
Wa kon lana horriyya...
Soyez pour nous une liberté...
وكن لنا...سلام...
Wa kon lana salama
Soyez pour nous une paix
فأين أنت... أين أنت... يا طير الحمام...
Fa ayna anta... ayna antaaaa... ya tayra el hamam ?
Mais où es tu... où es tu donc... colombe de la paix ?
(photos Jacopo Granci)
[1] Voir le billet d'Asma el Mrabet du 22 janvier sur le lien oumma.com
[2] Du nom de cette grande famille de musiciens libanais, dont le plus célèbre encore en vie est Ziad, fils de Fairuz et du compositeur Assi el Rahbani.