
Claude Bourrinet
Ce qui a volé en éclats, avec l'intervention brutale des Américains au Venezuela, c'est l'illusion que pouvaient donner les BRICS d'une opposition, au moins minimale, à l'agression impérialiste yankee. Or, Trump a fait exactement ce qu'il avait dit qu'il ferait, il a démoli les résistances vénézuéliennes, sans qu'une résistance l'en ait empêché, et il a, en shérif qu'il prétend être, dans la plus pure tradition du Far West, kidnappé Maduro, présumé truand, pour le livrer à une Justice de cow boy, et probablement l'emprisonner à vie. Dans le même temps, il poursuit son programme cynique de brigandage, de vol du pétrole vénézuélien.
La Russie et la Chine, dont des discours rassurants, accompagnés d'images fascinantes, laissaient espérer une aide militaire (missiles, radars, matériel sophistiqué de surveillance, voire avions de chasse et navires militaires etc.), dispositif qui allait donner du fil à retordre aux Gringos, se sont révélés impuissants à empêcher cette sorte de coup d'éclat dont les Anglo-saxons sont souvent les maîtres. L'inévitable, à savoir la défaite (peut-être temporaire) du chavisme et du bolivarisme dans cette région de l'Amérique latine, après les victoires fascisantes et pro-américaines au Chili, en Équateur, en Argentine, ne peut être enrayé par une quelconque guérilla, qui a sans doute été plus ou moins préparée, mais qui ne semble pas viable à court terme, tellement le pays est épuisé par des années de blocus et d'usure (toutefois, une guérilla résiduelle est persistante se maintiendra). Il est à peu près assuré qu'une dictature féroce va s'installer dans le pays, avec de probables règlements de comptes sanglants, et les exploits de commandos de la mort. Personne ne portera secours au peuple vénézuélienne, ni le Brésil, déconsidéré à vouloir ménager la chèvre et le chou, ni la Colombie, occupée par des bases américaines. L'affaire semble pliée. On peut conjecturer que les Américains laisseront aux Russes et aux Chinois le temps de récupérer leur matériel militaire.
Les Brics sont en fait un réseau d'accords bilatéraux, qui converge parfois vers un horizon commun, mais surtout économique, sans pour autant que les décisions éventuelles prises en commun dans ce domaine engagent une rupture définitive avec l'Occident américanisé. La prudence y est de mise. Quant à une alliance militaire généralisée, il n'en est question, là aussi, que dans des situations bien particulières, quand les choses sont possibles, mais surtout quand il s'agit d'économie et de matériel. Jamais il n'a été question d'une intervention armée, ouverte et concertée, contre les États-Unis. Il est évident qu'une telle opération entraînerait une guerre mondiale nucléarisée.
La configuration planétaire des forces paraît de plus en plus claire. Le monde « polarisé » qu'on nous prédit prendra la forme d'un équilibre, avec quelques conflits en marge, entre empires, chacun doté d'un Lebensraum : l'empire américain, avec son arrière-cour latino-américaine, l'empire russe, avec sa zone de protection, l'empire chinois, empire du milieu ne souffrant pas d'empiétement sur son littoral, l'empire indien, confiné entre océan et chaîne himalayenne. L'empire brésilien n'est qu'un mirage, l'empire africain est une vue de l'esprit, l'empire européen de l'Ouest est une nostalgie, avant effacement définitif.

Avec cet état géopolitique généralisé, c'est l'illusion d'une éthique commune et des règles universelles acceptées de tous qui disparaît. Cette dissolution de la morale internationale est devenue évidente avec le comportement transgressif des États-Unis et d'Israël au Moyen-Orient, où toutes les modalités de mesure et de respect de l'intégrité physique des civils ont été bafouées cyniquement ; mais ces violations des droits élémentaires étaient, chez ces deux nations, depuis Hiroshima, Nagasaki, et la création de l'État d'Israël, une coutume. D'autres catastrophes humanitaires, comme au Cambodge ou au Rwanda, ou ailleurs, ont pu porter des coups sévères aux règles laborieusement édifiées entre nations. Toutefois, l'Histoire s'accélérant, et la Guerre Froide, qui donnait à croire à un choc entre deux visions contraires de l'homme, l'une, individualiste, l'autre socialisée, toutes deux entées dans des conceptions idéalistes et progressistes issues de l'humanisme des Lumières, en cessant, a jeté le monde dans l'engrenage glacé des intérêts aussi francs que la logique pornographique. Les messages fleur bleu de la justice, de l'égalité, de la liberté, de la fraternité, s'ils ne suscitent pas maintenant, de-ci, de-là, des rires sardoniques, engendrent un ennui de fin de beuverie. Ce qui compte, ce ne sont plus les poèmes exaltés de Neruda, d'Eluard, ou la rhétorique évaporée de Radio Free Europe, mais la comptabilité des puissances d'anéantissement, et l'ostentation des muscles, quand ce ne sont pas les envolées de pochards, et les coups de menton agressifs, vulgaires, de crapule.
L'avenir ne chantera que des chansons martiales et d'ivrognes. Car cet état d'équilibre entre empires sera précaire, miné par la chute de la démographie, et par la nécessité de s'emparer à tout prix de sources énergétiques. Des catastrophes écologiques peuvent aussi pousser aux guerres. Il se peut qu'à terme, dans un siècle, par exemple, l'un de ces empires l'emporte sur les autres, et impose une domination planétaire sur ce qui restera de l'humanité. Ce sera sans doute un monde totalitaire, pourvu d'une religion idoine, qui va être élaborée dans ce qui demeure du XXIe siècle, quelque chose qui prendra à toutes les spiritualités du passé, mais avec une dominante orientale.