La réponse de l'Iran aux pressions de Trump : la souffrance peut être réciproque. Par Alastair Crooke

07-07-2019 les-crises.fr 16 min #158818

Source :  Strategic Culture, Alastair Crooke, 20-05-2019

Alastair Crooke

Le 20 mai 2019

© Photo: Wikimedia

La doctrine de Trump de la « pression maximale » s'apprête-t-elle à mourir de sa belle mort ? Trump ne semble pas le penser : « Appelez-moi » (quand la douleur devient trop forte), dit-il à toutes les parties en état de siège ou sous le coup de sanctions. Il aurait même envoyé à Téhéran un numéro de téléphone via l'ambassade de Suisse, mais Téhéran ne l'utilisera pas.

Cette période d'attente semble s'achever de manière semble-t-il synchrone : elle n'a donné aucun résultat, malgré tout le battage rhétorique. La Chine, notamment, semble être passée d'un mode et d'un ton conciliants à un mode de rassemblement de son peuple derrière une lutte stratégique douloureuse, mais nécessaire. La Corée du Nord semble elle aussi arriver au terme de sa patience, confrontée à des négociations qui ne mènent nulle part ; et maintenant l'Iran signale (comme les autres) qu'il n'est pas possible de rester sans rien faire - alors que les États-Unis exercent une pression maximale qui ne leur coûte rien. Nous entrons donc dans une phase dans laquelle ces États sont prêts et disposés à imposer des coûts asymétriques à Trump.

Le danger évident de cette stratégie d'effet de levier maximum - qui peut avoir bien fonctionné pour Trump sur le terrain de l'immobilier à New York - est qu'en géopolitique, acculer complètement votre adversaire dans le coin du ring, jusqu'à ce qu'il appelle pour « déclarer forfait », comporte des failles évidentes : tout d'abord,  cette capitulation signifie probablement la mort politique - ou réelle - du chef d'état homologue.

Deuxièmement, les vautours patients comme John Bolton ont toujours su que la stratégie de Trump ne fonctionnerait pas. Pour être honnête, Bolton est tout à fait explicite à ce sujet. Il n'y a pas de subterfuge. Il ne croit tout simplement pas que la Corée du Nord abandonnera un jour son arsenal nucléaire par le biais de négociations, et il ne croit pas non plus que les dirigeants iraniens changeront un jour de nature. Logiquement, donc, seul un changement de régime entraînera le type de remaniement sur lequel Bolton insiste : c'est-à-dire une modification conforme aux intérêts américains.

Bolton et ses pairs partageant la même vision comprennent qu'ils doivent patiemment attendre que Trump se lasse d'attendre près de son téléphone, et il devient évident pour tous que son « rencard » l'a passé « aux abonnés absents ». Pendant ce temps, cependant, les alliés de Bolton (tel Israël)  comblent la période d'« attente » en œuvrant discrètement par le biais d'un battage médiatique nourri de « menaces » croissantes de la part de l'adversaire de choix de l'Amérique.  Les photos satellites « prouvant » la fourberie de l'autre bord sont les plus appréciées.

Ainsi, l'Iran en est maintenant arrivé à l'étape qui consiste  à dire à Washington qu'il n'acceptera pas d'endurer passivement les coûts de la « pression maximale » sur sa population - dans un exercice essentiellement indolore pour Washington et qui peut donc être prolongé indéfiniment. L'Iran cherche à fixer des limites.

Au début du mois, le Djihad islamique palestinien a tiré depuis Gaza des missiles dont Israël ignorait qu'ils étaient en sa possession. Ils ont tué cinq Israéliens et révélé une certaine inefficacité du système antimissiles tant vanté d'Israël, Iron Dome. Le 12 mai, un certain nombre (une ambiguïté subsiste quant à ce nombre) de pétroliers au large des côtes de Fujaira ont été entièrement mis hors d'état en raison de dommages causés à leur système de direction. Et, deux jours plus tard, des drones ont attaqué deux stations de pompage de pétrole (coupant le passage d'environ 3 millions de barils de pétrole par jour) se trouvant sur l'oléoduc est-ouest entre les provinces de l'Est et l'Ouest de l'Arabie saoudite.

Ces trois événements distincts peuvent être liés ou non ; ils peuvent impliquer ou non l'Iran (l'Iran nie toute implication) ; mais ils constituent néanmoins des messages forts aux trois principaux protagonistes qui soutiennent l'intensification des pressions contre l'Iran : les États-Unis, l'Arabie saoudite et Israël. Le message clé est que la douleur peut être réciproque.

Ce trio de messages fait plus qu'avertir que les pressions exercées sur l'Iran peuvent entraîner l'expérience asymétrique de la douleur pour d'autres - il s'inspire de l'Art of the Deal [Art de la négociation, NdT] de Trump. Alors que Trump a retiré les « cartes » palestiniennes (Jérusalem, le Golan, l'annexion des colonies de peuplement et le refus du droit au retour des réfugiés), ces trois « messages » affaiblissent à leur tour les « cartes » de Trump quant à sa politique de pression maximale sur l'Iran, en remettant en question le soutien régional en cas de nouvelle escalade américaine contre ce pays : Les Al-Saoud - qui connaissent actuellement une nouvelle purge et une nouvelle crise au sein de la famille - se sentiront-t-ils suffisamment en sécurité pour faire face à l'escalade américaine contre l'Iran ? Les Émirats Arabes Unis vont-ils réfléchir à leur propre vulnérabilité flagrante ? Et Israël est-il rendu nerveux à l'idée de ce qu'un conflit plus vaste dans la région pourrait révéler en termes de capacités de missiles (après ce tout petit rappel du Jihad islamique) ? Et Trump est-il maintenant si certain que le marché du pétrole peut être sanctionné tout en évitant la hausse du prix de l'essence aux États-Unis ? Les cartes ont été rebattues.

Ce triplé de signaux fixe les nouvelles « lignes rouges » du jeu (tout comme le Hezbollah et Israël ont fixé leurs « lignes rouges » au conflit entre eux dans le nord). L'Iran a fait savoir qu'il n'envisageait pas la guerre, mais qu'il n'accepterait pas d'être écrasé jusqu'à ce que ses pipelines craquent.

Mais au-delà de cela, la série de messages peut avoir pour but de creuser un fossé entre Trump et Bolton. Elle impose à Trump de préciser s'il est d'accord avec Bolton (pour obtenir un changement de régime d'une façon ou d'une autre) ou si sa « limite infranchissable » est bien « pas de nouvelle guerre américaine » au Moyen-Orient : « Je ne pense pas que Trump veuille la guerre », a déclaré FM Zarif, lors de sa visite à New York le mois dernier, en qualifiant MbZ, MbS, Bolton et Bibi de véritables fauteurs de guerre. [Mohammed ben Zayed Al Nahyane, Mohammed ben Salmane, John R. Bolton, Benyamin Netanyahou, NdT]

On verra bien : les États-Unis,  l'Arabie saoudite, Israël et les Émirats arabes unis doivent maintenant se demander s'ils veulent réagir à la réponse de l'Iran.  Le risque que prend l'Iran est que Trump opte pour ce qu'il pourrait considérer comme un compromis : c'est à dire répéter le  « tweet » Tomahawk concernant la Syrie l'année dernière - afin de démontrer sa détermination - sans toutefois causer de dégâts stratégiques à l'Iran. [tweet de Trump : Frappes US sur la base de Shayrat (Syrie) Les dégâts causés semblent faibles par rapport à l'annonce de 60 missiles Tomahawk tirés. NdT]

L'ambassadeur des États-Unis en Arabie saoudite  a déclaré qu'une fois que le coupable de l'attaque des pétroliers serait connu, les États-Unis devraient prendre « des mesures raisonnables qui n'impliquent pas la guerre ».

Pourquoi Trump ferait-il ça ?

Une des raisons possibles pourrait être la confiance de Trump dans  l'analyse israélienne selon laquelle l'Iran est au bord de l'effondrement, et qu'une petite poussée serait suffisante pour que le gouvernement iranien perde l'équilibre et tombe. Netanyahou a été très explicite vis à vis de Trump en insistant sur le fait que l'Iran est au bord de l'implosion. Et il est clair que les réseaux nationaux américains - y compris les exilés iraniens - tiennent le même discours. Ce point de vue peut sembler facile à rejeter, car il n'est étayé par aucune preuve, mais c'est un point de vue qui est presque certainement  gardé au chaud dans une (très réceptive) Maison-Blanche.

L'autre raison est que s'il est vrai que toute la politique de Trump est essentiellement domestique (retour des emplois industriels aux États-Unis), et que son approche est mercantile et transactionnelle, cette motivation n'est pas partagée par sa base évangéliste (c'est-à-dire un Américain sur quatre). Cette dernière, en effet, a un fort engagement en politique étrangère : celui d'accomplir les prophéties bibliques concernant Israël, et de ramener ainsi le Messie sur terre. Un chrétien sioniste de premier plan  prédit :

« Cela fait exactement un an que l'ambassade des États-Unis en Israël a été déménagée à Jérusalem, et les évangélistes américains célèbrent ce succès et se sentent politiquement enhardis. Robert Stearns, pasteur évangéliste et porte-parole du mouvement sioniste chrétien, a déclaré que les évangélistes "sortent renforcés" par le transfert de l'ambassade et sont "motivés" pour intensifier leur activisme au nom de l'État juif... Stearns croit "qu'il va y avoir un plus grand activisme pour soutenir Israël dans les prochaines années, plus que jamais auparavant". Pour tous ceux qui pensent que le déménagement de l'ambassade amènera une décrispation, une approche plus détendue, Stearns dit : "Vous n'avez encore rien vu. Ce n'est que le début". »

Et la politique de Trump à l'égard de l'Iran - y compris le retrait des États-Unis du Plan d'action global commun (PAGC) - fait partie intégrante de cet activisme évangéliste, et donc des pressions électorales sur Trump venant de son camp loyaliste.

Le sionisme juif - bien que séculier - a été, dès le début, un projet biblique - comme le fait  remarquer Laurent Guyénot : « Que le sionisme soit biblique ne signifie pas qu'il soit religieux ; pour les sionistes, la Bible est à la fois un "récit national" et un programme géopolitique plutôt qu'un livre religieux (il n'existe en fait pas de mot désignant la "religion" en hébreu ancien). Ben-Gourion n'était pas religieux ; il n'allait jamais à la synagogue et mangeait du porc au petit déjeuner. Pourtant, il était intensément biblique. »

Ainsi, lorsque tant les chrétiens sionistes que les dirigeants israéliens rêvent d'un « Grand Israël » aux dimensions bibliques, ils ne s'engagent pas d'une manière ou d'une autre romantiquement dans un récit vieux de deux mille ans : « Le sionisme ne peut être un mouvement nationaliste comme les autres[s] », écrit Guyénot, « car il fait écho au destin d'Israël décrit dans la Bible ». C'est ici - dans sa nature de grand projet idéologique - que les sionistes chrétiens américains prennent une telle importance politique. Ils pourraient en effet - avec le temps - réussir à façonner la réponse de Trump à la tentative de l'Iran d'imposer ses « limites infranchissables » aux États-Unis et à ses alliés régionaux.

« Le projet », tel que conçu, précisément parce que son idéologie implicite n'exige rien de moins qu'un « nouvel accord Sykes-Picot » redessinant le Moyen-Orient - un projet susceptible d'être tout aussi problématique que le plan original Sykes-Picot [les accords Sykes-Picot de 1916 sont des accords franco-britanniques prévoyant le dépeçage du Moyen-Orient au profit des deux puissances, NdT]. Israël doit être étendu politiquement - et pas seulement en termes de frontières - pour devenir le Grand Israël ; ses frontières effectives doivent être modifiées ; les Palestiniens doivent être achetés, dispersés et divisés ; et d'autres populations minoritaires ethniques régionales telles que les Kurdes doivent être soit élevées au rang de nation, soit encouragées à devenir sécessionnistes (les Baloutch, les Azeris, etc.). Et au fur et à mesure qu'Israël grandit et que sa portée s'étend, les grandes nations historiques - Syrie, Mésopotamie et Perse - doivent être réduites ou affaiblies, ou les deux, afin de sceller la stabilité de cette construction « néo » Sykes-Picot.

Trump serait-il dérangé par les troubles qu'une volée de Tomahawk pourrait entraîner ? Probablement pas. Les évangélistes voteront, bien sûr, pour lui en 2020 et cela, pour le seul fait d'avoir déménagé l'ambassade à Jérusalem. Et paradoxalement, l'instabilité régionale pourrait bien lui convenir : l'instabilité au Moyen-Orient contribuerait à cimenter la domination énergétique mondiale de l'Amérique - persuader les Européens d'acheter du GNL [gaz naturel liquéfié, NdT] américain à un prix plus élevé au motif que l'approvisionnement au Moyen-Orient est « peu sûr ».

Dans son message, le calcul implicite de l'Iran est que Trump ne veut pas la guerre, et l'Iran ne veut pas la guerre non plus ; mais pour éviter la « guerre », Trump doit respecter les « limites infranchissables » de l'Iran. Bref, il doit réagir « de façon rationnelle » et s'éloigner de Bolton.

Il nous faut espérer que l'Iran a raison. Trump pourrait-il juger à l'inverse qu'il ne peut pas duper son noyau, sa base évangéliste et envoyer quelques Tomahawks ? C'est  le risque que prend l'Iran. Mais l'alternative - ne rien faire - semble encore plus susceptible d'ouvrir la voie à l'escalade progressive de la menace de Bolton, menant Trump à se retrouver sous pression, et n'ayant aucune autre alternative que l'escalade militaire.

Source :  Strategic Culture, Alastair Crooke, 20-05-2019

Traduit par les lecteurs du site  www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

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