03/11/2020 les-crises.fr  13 min #181169

Reprise du procès de Julian Assange : l'avenir du journalisme d'investigation en question

Procès Assange : « J'ai rarement vu une telle corruption de la procédure » - par John Pilger

Source :  Consortium News, John Pilger
Traduit par les lecteurs du site  Les Crises

Le journaliste et cinéaste John Pilger a assisté au procès d'extradition de Julian Assange depuis la galerie publique du Old Bailey de Londres. Il s'est entretenu avec Timothy Erik Ström du magazine australien Arena.

Pilger et Assange, Londres 2011. (7 oct. 2011 - Photo : Oli Scarff/Getty Images Europe)

Q : Ayant assisté au procès de Julian Assange, pouvez-vous décrire l'atmosphère qui règne au tribunal ?

L'atmosphère qui règne est choquante. Je le dis sans hésitation : j'ai siégé dans de nombreux tribunaux et j'ai rarement vu une telle corruption de la procédure ; c'est une véritable vengeance. Si l'on met de côté le rituel associé à la « justice britannique », cela peut parfois évoquer un simulacre de procès stalinien. Sauf que dans les procès-spectacles, l'accusé se tient en personne devant le tribunal. Dans le procès d'Assange, l'accusé était enfermé derrière une épaisse vitre et devait ramper à genoux jusqu'à une fente dans la vitre, sous la surveillance de son gardien, pour entrer en contact avec ses avocats. Son message, chuchoté et à peine audible à travers le masque, transitait ensuite sur un post-it vers le tribunal où ses avocats plaidaient contre son extradition vers un cachot américain.

Considérez ce rituel quotidien de Julian Assange, un Australien en procès pour du journalisme de vérité. On le réveille à cinq heures dans sa cellule à la prison de Belmarsh, dans la morne banlieue sud de Londres. La première fois que j'ai vu Julian à Belmarsh, après avoir passé une demi-heure de contrôles de « sécurité », y compris le museau d'un chien dans mon dos, j'ai trouvé une silhouette affreusement mince, assise seule et portant un brassard jaune. Il avait perdu plus de 10 kilos en quelques mois ; ses bras n'avaient plus de muscles. Ses premiers mots ont été : « Je crois que je perds la tête. »

J'ai essayé de lui assurer que ce n'était pas le cas. Sa résilience et son courage sont formidables, mais il y a une limite. C'était il y a plus d'un an. Au cours des trois dernières semaines, tous les jours avant l'aube, il a été fouillé, enchaîné et préparé pour être transporté au Tribunal pénal central, l'Old Bailey, dans un camion que sa partenaire, Stella Moris, a décrit comme un cercueil renversé. Il avait une petite fenêtre ; il devait se tenir debout de façon précaire pour regarder dehors. Le camion et ses gardes étaient exploités par la Serco, l'une des nombreuses sociétés politiquement proches qui contrôlent une grande partie de la Grande-Bretagne de Boris Johnson.

Le voyage vers Old Bailey dure au moins une heure et demie. C'est un minimum de trois heures passées chaque jour dans les embouteillages. Il était conduit dans sa cage étroite au fond de la cour, puis il levait les yeux, en clignant des yeux, pour essayer de distinguer les visages dans la galerie publique à travers les reflets du verre. Il a vu la silhouette de son père, John Shipton, et moi, et nos poings se sont levés. À travers la vitre, il a tendu la main pour toucher les doigts de Stella, qui est avocate et qui est assise dans le prétoire.

Nous étions ici au summum de ce que le philosophe Guy Debord a appelé la Société du Spectacle : un homme qui se bat pour sa vie. Pourtant, son crime est d'avoir accompli un service public héroïque : révéler ce que nous avons le droit de savoir, les mensonges de nos gouvernements et les crimes qu'ils commettent en notre nom. Sa création de WikiLeaks et sa protection des sources à toute épreuve ont révolutionné le journalisme, en le rendant à la vision de ses idéaux. La notion de journalisme libre d'Edmund Burke comme quatrième pouvoir est maintenant un cinquième pouvoir qui met en lumière ceux qui rabaissent le sens même de la démocratie par leurs secrets criminels. C'est pourquoi sa punition est si extrême.

Assange arrêté et expulsé de l'ambassade équatorienne, le 11 avril 2019.

La partialité flagrante des tribunaux dans lesquels j'ai siégé cette année et l'année dernière, avec Julian sur le banc des accusés, a anéanti toute notion de la justice britannique. Lorsque des policiers malhonnêtes l'ont traîné hors de son asile à l'ambassade équatorienne - regardez bien la photo et vous verrez qu'il tient à la main un livre de Gore Vidal ; Assange a un humour politique similaire à celui de Vidal [Ecrivain américain engagé, ouvertement bisexuel, mort en 2012, NdT] - un juge lui a infligé une peine scandaleuse de 50 semaines dans un quartier de haute sécurité pour simple non-respect des règles de sa liberté conditionnelle. [Il ne pouvait plus aller pointer quotidiennement, puisqu'il s'était réfugié dans l'ambassade, NdT]

Pendant des mois, on lui a refusé de faire de l'exercice et il a été placé en isolement, sous couvert de « soins de santé ». Un jour, il m'a dit qu'il faisait des allers et retours le long de sa cellule, pour son propre semi-marathon. Dans la cellule voisine, l'occupant hurlait toute la nuit. Au début, il a été privé de ses lunettes de lecture, perdues en raison de la brutalité de son arrestation à l'ambassade. On lui a refusé les documents juridiques pour préparer son dossier, ainsi que l'accès à la bibliothèque de la prison, et l'utilisation d'un ordinateur portable basique. Les livres qui lui avaient été envoyés par un ami, le journaliste Charles Glass, lui-même survivant de la prise d'otages à Beyrouth, ont été retournés. Il ne pouvait pas appeler ses avocats américains. Il a été constamment drogué par les autorités de la prison. Quand je lui ai demandé ce qu'ils lui donnaient, il n'a pas pu me répondre. Le gouverneur de Belmarsh a été décoré de l'Ordre de l'Empire britannique.

A Old Bailey, un des témoins médicaux experts, le Dr Kate Humphrey, neuropsychologue clinicienne à l'Imperial College de Londres, a décrit les dégâts : l'intellect de Julian était passé d'un niveau « supérieur, voire très supérieur » à un niveau « nettement inférieur » à ce niveau minimal, au point qu'il avait du mal à assimiler une information et à « atteindre un niveau moyen inférieur ».

C'est ce que le rapporteur spécial des Nations Unies sur la torture, le professeur Nils Melzer, appelle la « torture psychologique », résultat d'un « harcèlement collectif » par les gouvernements et leurs médias. Certaines des preuves médicales d'experts sont si choquantes que je n'ai pas l'intention de les répéter ici. Il suffit de dire qu'Assange est diagnostiqué autiste et atteint du syndrome d'Asperger et que, selon le professeur Michael Kopelman, l'un des plus grands neuropsychiatres au monde, il souffre de « pensées suicidaires » et trouvera probablement un moyen de se suicider s'il est extradé vers l'Amérique.

James Lewis QC, le procureur britannique, a passé la majeure partie de son contre-interrogatoire du professeur Kopelman à rejeter la maladie mentale et ses dangers comme étant de la « simulation ». Je n'ai jamais entendu, dans un contexte moderne, une vision aussi primitive de la fragilité et de la vulnérabilité de l'homme.

Mon propre point de vue est que si Assange est libéré, il est probable qu'il récupère une partie substantielle de sa vie. Il a une partenaire aimante, des amis et des alliés dévoués et la force innée d'un prisonnier politique par ses principes. Il a également un sens de l'humour malicieux.

Mais on en est encore loin. Les moments de collusion entre le juge - une magistrate d'apparence gothique appelée Vanessa Baraitser, dont on sait peu de choses - et le procureur agissant pour le régime de Trump ont été éhontés. Jusqu'à ces derniers jours, les arguments de la défense ont été régulièrement rejetés. Le procureur principal, James Lewis QC, ex-SAS et actuellement président de la Cour suprême des Malouines, obtient dans l'ensemble ce qu'il veut, notamment jusqu'à quatre heures pour dénigrer les témoins experts, tandis que l'interrogatoire de la défense est réduit à une demi-heure. Je ne doute pas que s'il y avait eu un jury, il aurait été assurément libéré.

L'artiste dissident Ai Weiwei est venu nous rejoindre un matin dans la galerie publique. Il a fait remarquer qu'en Chine, la décision du juge aurait déjà été prise. Cet humour noir a provoqué un certain amusement. Mon compagnon dans la galerie, l'astucieux chroniqueur et ancien ambassadeur britannique Craig Murray a écrit :

« Je crains que dans tout Londres, l'existence devienne très dure pour ceux qui, pendant toute leur vie, ont travaillé au sein d'institutions de démocratie libérale qui, au moins largement et habituellement, fonctionnaient dans le respect de leurs propres principes déontologiques. Dès le premier jour, il m'est apparu clairement que j'étais le témoin d'une mascarade. Je ne suis pas du tout choqué que Baraitser ne reconnaisse rien d'autre que les arguments d'ouverture écrits à l'avance. Je vous ai signalé à maintes reprises que, lorsque des décisions devaient être prises, elle les a présentées au tribunal sous forme pré-écrite, avant d'entendre les arguments qui lui étaient soumis ».

« Je suis convaincu que la décision finale a été prise dans cette affaire avant même la réception des arguments d'ouverture ».

« Le plan du gouvernement américain a toujours été de limiter les informations accessibles au public et de limiter l'accès effectif à un public plus large des informations disponibles. C'est ainsi que nous avons vu les restrictions extrêmes de l'accès physique et par vidéo. La complicité des grands médias a fait en sorte que ceux d'entre nous qui savent ce qui se passe sont très peu nombreux dans la population en général. »

Il existe peu de comptes rendus de la procédure. Ce sont : le blog personnel de Craig Murray, le reportage en direct de Joe Lauria sur Consortium News, et le site web World Socialist. Le blog du journaliste américain Kevin Gosztola, Shadowproof.com, autofinancé en grande partie, a fait plus de reportages sur le procès que la quasi totalité de la presse et de la télévision américaines réunies, y compris CNN.

En Australie, pays d'origine d'Assange, la « couverture » suit une formule bien connue à l'étranger. Le correspondant londonien du Sydney Morning Herald, Latika Bourke, l'a écrit récemment :

« Le tribunal a entendu qu'Assange est devenu dépressif pendant les sept années qu'il a passées à l'ambassade équatorienne où il a demandé l'asile politique pour échapper à l'extradition vers la Suède afin de répondre aux accusations de viol et d'agression sexuelle. »

Il n'y a pas eu d'accusations de « viol et d'agression sexuelle » en Suède. La mensonge indigent de Bourke n'est pas rare. Si le procès Assange est le procès politique du siècle, comme je le crois, son issue ne scellera pas seulement le sort d'un journaliste qui a fait son travail, mais elle intimidera les principes mêmes de la liberté du journalisme et de la liberté d'expression. L'absence d'un compte-rendu sérieux du procès est, à tout prendre, autodestructrice. Les journalistes devraient se demander : qui sera le prochain ?

Tout cela est honteux. Il y a dix ans, le Guardian a exploité l'œuvre d'Assange, en a revendiqué les bénéfices, les prix ainsi qu'un lucratif contrat hollywoodien, puis s'est retourné contre lui pour le discréditer. Tout au long du procès à l'Old Bailey, deux noms ont été cités par l'accusation, celui de David Leigh du Guardian, aujourd'hui à la retraite en tant que « rédacteur-en-chef des enquêtes » et celui de Luke Harding, russophobe et auteur d'un « scoop » fictif du Guardian qui prétendait que le conseiller du Trump, Paul Manafort, et un groupe de Russes, avaient rendu visite à Assange à l'ambassade d'Équateur. Cela ne s'est jamais produit et le Guardian n'a toujours pas présenté ses excuses. Le livre de Harding et Leigh sur Assange - écrit dans son dos - a révélé un mot de passe secret pour un fichier WikiLeaks qu'Assange avait confié à Leigh lors du « partenariat » avec le Guardian. Il est difficile de comprendre pourquoi la défense n'a pas appelé ces deux-là.

Assange est cité dans leur livre déclarant lors d'un dîner dans un restaurant londonien qu'il se moquait de savoir si les informateurs cités dans les fuites seraient inquiétés. Ni Harding ni Leigh n'étaient présents au dîner. John Goetz, journaliste d'investigation au Spiegel, était présent au dîner et a témoigné qu'Assange n'avait rien dit de tel. Fait incroyable, la juge Baraitser a empêché Goetz de le dire au tribunal.

Cependant, la défense a réussi à démontrer dans quelle mesure Assange a cherché à protéger et à expurger les noms dans les dossiers publiés par WikiLeaks et qu'il n'existait aucune preuve crédible de personnes inquiétées par les fuites. Le grand lanceur d'alerte Daniel Ellsberg a déclaré qu'Assange avait personnellement expurgé 15 000 dossiers. Le célèbre journaliste d'investigation néo-zélandais Nicky Hager, qui a travaillé avec Assange sur les fuites de guerre en Afghanistan et en Irak, a décrit comment Assange a pris « des précautions extraordinaires pour expurger les noms des informateurs ».

Q : Quelles sont les implications du verdict de ce procès pour le journalisme en général - est-ce un présage de ce qui va arriver ?

L' »effet Assange » se fait déjà sentir dans le monde entier. S'ils déplaisent au régime de Washington, les journalistes d'investigation sont passibles de poursuites en vertu de la loi américaine sur l'espionnage de 1917 ; le précédent est frappant. Peu importe où vous êtes. Pour Washington, la nationalité et la souveraineté des autres peuples importaient rarement ; aujourd'hui, elles n'existent plus. La Grande-Bretagne a effectivement cédé ses compétences au ministère de la Justice corrompu de Trump. En Australie, une loi sur la sécurité nationale de l'information promet des procès kafkaïens pour les transgresseurs. L'Australian Broadcasting Corporation a fait l'objet d'une descente de police et les ordinateurs des journalistes ont été confisqués. Le gouvernement a donné des pouvoirs sans précédent aux agents des services de renseignement, rendant la dénonciation journalistique presque impossible. Le Premier ministre Scott Morrison a déclaré qu'Assange « doit s'attendre à des retours de baton ». La cruauté perfide de sa déclaration est renforcée par sa banalité.

« Le mal », a écrit Hannah Arendt, « vient d'un manque de réflexion. Il défie la réflexion car dès qu'on cherche à penser le mal et à en examiner les prémisses et les principes dont il est issu, on est frustré parce qu'on n'y trouve rien. C'est la banalité du mal. »

Q : Ayant suivi de près l'histoire de WikiLeaks pendant une décennie, comment cette expérience de témoin oculaire a-t-elle modifié votre compréhension des enjeux du procès d'Assange ?

J'ai longtemps critiqué le journalisme comme étant l'écho d'un pouvoir qui ne rend pas de comptes et un défenseur de ceux qui sont des modèles. L'arrivée de WikiLeaks a donc été pour moi une expérience passionnante ; j'ai admiré la façon dont Assange a su respecter le public, en étant prêt à partager son travail avec le « grand public » sans pour autant en faire des complices. Cette attitude, ainsi qu'une jalousie à fleur de peau, lui ont fait des ennemis parmi les surpayés et les sous-doués, peu sûrs de leurs prétentions à l'indépendance et à l'impartialité.

J'ai admiré la dimension morale de WikiLeaks. Assange a rarement été interrogé à ce sujet, mais une grande partie de son énergie remarquable provient d'un puissant sens moral selon lequel les gouvernements et autres intérêts particuliers ne devraient pas agir derrière des remparts de secrets. C'est un démocrate. Il l'a expliqué lors d'une de nos premières interviews chez moi en 2010.

Ce qui est en jeu pour ce qu'il nous reste de liberté l'est depuis longtemps : la liberté de demander des comptes à l'autorité, la liberté de contester, de crier à l'hypocrisie, de manifester sa dissidence. La différence aujourd'hui est que la puissance impériale du monde, les États-Unis, n'a jamais été aussi incertaine de son autorité métastatique qu'aujourd'hui. Comme une scélérate dévoyée, elle nous entraînera vers une guerre mondiale si nous la laissons faire. Les médias ne reflètent guère cette menace.

WikiLeaks, en revanche, nous a permis d'entrevoir une marche impériale généralisée à travers des sociétés entières - pensez au carnage en Irak, en Afghanistan, en Libye, en Syrie, au Yémen, pour n'en citer que quelques-uns, à la spoliation de 37 millions de personnes et à la mort de 12 millions d'hommes, de femmes et d'enfants dans la « guerre contre le terrorisme » - la plupart du temps derrière une façade mensongère.

Julian Assange est une menace pour ces horreurs récurrentes - c'est pourquoi il est persécuté, c'est pourquoi un tribunal est devenu un instrument d'oppression, c'est pourquoi il devrait être notre conscience collective : c'est pourquoi nous sommes tous menacés.

La décision du juge sera connue le 4 janvier.

John Pilger, journaliste, auteur et réalisateur, a reçu de nombreuses distinctions pour son travail, dont la plus haute récompense britannique pour le journalisme à deux reprises, un « Emmy » américain et un « British Academy Award ». Ses archives complètes sont conservées à la British Library. Il vit à Londres et à Sydney.  johnpilger.com

Source :  Consortium News, John Pilger, 02-10-2020
Traduit par les lecteurs du site  Les Crises

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