Accepter cookie ?
04/02/2021 les-crises.fr  14 min #185196

[Russeuropen-Exil] L'économie de la production des vaccins et l'exemple des mobilisations industrielles

Face à la virulence de la pandémie, la vaccination contre la Covid-19 s'accélère de jour en jour dans le monde. Plus de 98 millions de personnes ont déjà reçu leur première injection au 1er février 2021 et environ 9 millions les 2 injections. Mais ce n'est rien à côté des milliards d'autres qui restent à vacciner. Avec une population mondiale estimée à 8,4 milliards d'individus, l'objectif de vacciner 70% de la population implique que 5,9 milliards de personnes devront être vaccinées.

Le défi industriel est immense, et la compétition, tant économique que géopolitique s'annonce féroce. Car, outre les avantages économiques que peut procurer ce vaccin, le prestige politique que les pays d'origine de ces vaccins tireront sera immense.

Les vaccins, un succès scientifique hors pair

Le succès des scientifiques qui ont réussi à mettre au point des vaccins efficaces (de 70% à 95%) contre une maladie inconnue en environ un an doit être souligné. Il doit beaucoup à des travaux développés depuis une dizaine d'année contre le virus Ebola qui régulièrement sévit en Afrique de l'Ouest. Ce succès est à la mesure de l'enjeu. Au-delà des décès et des souffrances, il est clair que tant que la Covid-19 ne sera pas maîtrisée, l'économie mondiale ne fonctionnera qu'au ralenti.

Ce succès n'a été possible que par une mobilisation considérable de moyens financiers. Ils ont abouti à la maîtrise de plusieurs technologies. Les vaccins qui, aujourd'hui, sont immédiatement disponibles, et nous aurons 13 vaccins au moins qui seront utilisées au cours de l'année 2021, font appel à 4 grandes techniques.

Table 1

Technology Messenger RNA Non-replicable viral vector Inactivated virus Recombinant adenovirus
Pfizer + BioNTech

(United-States and Germany)

AstraZeneca + Université d'Oxford

(Sweden - United-Kingdom)

Sinopharm - BBIBP-CorV

(China)

CanSinoBIO - Ad5-NCoV

(China)

Moderna + NIAID

(United-States)

Institut Gamaleya - Spoutnik V

(Russia)

Sinovac - CoronaVac

(China)

NovaVax + Emergent BioSolutions + CEPI - NVX-CoV2373

(United-States)

CureVac-Bayer

(Germany)

Janssen (groupe Johnson & Johnson)

(United-States)

Bharat Biotech - BBV152

(India)

Sanofi Pasteur + GSK

(France - United-Kingdom)

Valneva

(France-Austria)

 

Si celle, très innovante, de l'ARN messager est utilisée pour 3 d'entre eux, dont Pfizer/BioNTech, Moderna et Curevac, la technique, plus traditionnelle du virus inactivé, est utilisée par 3 autres : 2 vaccins chinois qui sont déjà largement utilisés dans ce pays, et un vaccin indien encore en développement. Les deux techniques restantes, qui englobent les vaccins produits par AstraZneca, l'Institut Gamaleya, Johnson et Johnson et Sanofi, mais aussi par CanSinoBio et NovaVax, sont elles aussi novatrices, quoi dans une moindre mesure que celle de l'ARN messager.

L'un des points les plus intéressants dans cette course au vaccin est la pluralité des modèles industriels. De grandes sociétés se sont associées à des compagnies plus petites, mais aussi plus innovantes, comme dans le cas de Pfizer et BioNTech, ou de MODERNA, ou encore AstraZeneca avec l'Université d'Oxford.

A l'opposé, on trouve des grandes compagnies intégrées, comme Johnson et Johnson, comme Sanofi, mais on trouve aussi des sociétés d'Etat, comme l'institut Gamaleya en Russie ou les sociétés chinoises, elles aussi étatiques. On vérifie, une fois de plus, qu'il n'y a pas de « modèle unique » pour la recherche-développement. Les différents modèles utilisés renvoient à des environnements institutionnels, mais aussi financiers et industriels différents.

Stratégies de commercialisation

Cette compétition se mesure aussi dans les stratégies de commercialisation. Les producteurs de vaccins russes et chinois jouent délibérément la carte des accords de licence dans les pays qui ont des capacités de production mais qui sont plus en retard (Inde, Singapour, Malaisie, mais aussi Egypte et Algérie. Cela implique des transferts de technologie mais garantit aussi une pluralité de sources de production qui, compte tenu des volumes nécessaires, s'avère indispensables. Ces stratégies de cession de licence sont une réponse au caractère mondial de la pandémie, et une réponse qui est pleinement compatible avec la souveraineté pharmaceutique et sanitaire des pays en question.

Table 2

Les stratégies russes et chinoises de cession de licence

Gamaleya Sputnik-V

(Russia)

Sinopharm

BBIBP-CorV

(China)

Argentine

Hongrie

UAE

Brésil (Etat de Bahia)

Brésil (Etat de Parana)

Inde

Corée du Sud

Mexique

Uzbekistan

Népal

Egypte

Bolivie

Algérie

25 millions de doses

2 millions de doses

100 000 doses (?)

50 millions de doses

Accord de licence (50 millions de doses)

100 millions de doses + licence pour 300 millions

Accord de licence

64 millions de doses

35 millions de doses

25 millions de doses

25 millions de doses

3 millions de doses

0,5 millions de doses + accord de licence

Bahrain

Egypte

Irak

Pakistan

Serbie

UAE

Maroc

Livraisons et production sous licence

Livraisons

Livraisons

Livraisons

Livraisons et production sous licence à Dubaï

10 millions + production sous licence

Sinovac - CoronaVac

(China)

CanSinoBio - Ad5-nCov

(China)

IndonésiePhilippines

Malaisie

Turquie

Ukraine

Chili

Brésil

Uruguay

Colombie

Accord de licence pour 250 millions de doses

25 millions de doses

Accord de licence avec Phamaniaga

Livraisons de 50 millions de doses

?

Livraison de 20 millions de doses

Demande de l'Etat de Sao Polo

Livraisons de 1,75 millions de doses

Livraisons de 2 millions de doses

Malaisie

Indonésie

Mexique

Pakistan

Accord potentiel sur la licenceLivraison de 20 millions de doses

Livraisons de 35 millions de doses

Accord sur 25 millions de doses

A l'inverse, les grandes sociétés occidentales, comme AstraZeneca ou Pfizer entendent garder l'exclusivité de la production, même si Pfizer a récemment conclu un accord avec Sanofi, dont le vaccin, très en retard, ne sera pas disponible avant la fin de 2021. Cette position sera-t-elle tenable à terme ? Cela ne semble pas.

La production va se heurter aux limites de capacités de production de ces sociétés et aux demandes des État. Le problème se pose de manière particulièrement clair pour AstraZeneca dont le vaccin, plus simple d'utilisation que le BioNTech ou le Moderna, mais aussi moins cher, serait plus adapté à des campagnes de vaccination de masse dans les pays en voie de développement.

La cession de licence du vaccin russe à des sociétés indiennes ou coréennes, de la licence des vaccins chinois à des sociétés de Singapour, de Malaisie dont les coûts de production sont sans doute inférieurs à ceux d'AstraZeneca, pourrait être un facteur de basculement des stratégies et s'avérer une solution.

L'OMS attire l'attention des pays développés sur ce point, car le fond qu'elle a mis en place pour alimenter les pays les plus pauvres est très loin de pouvoir à lui seul suffire à fournir des vaccins à des prix acceptables aux pays les plus pauvres. Il y a là une question centrale tant morale que d'efficacité.

Il ne servirait à rien que les pays développés soient à l'immunité vaccinale si subsiste un énorme réservoir de la maladie dans les pays en développement, réservoir susceptible de re-contaminer les pays « vaccinés » par des souches mutantes.

La pandémie a un caractère mondial. Si elle doit être traitée par des stratégies nationales, l'impératif d'éradication du virus, comme ce fut le cas du virus de la variole, est bien un objectif global. Cela implique des stratégies de coopération ou de coordination entre les différents États. Ces stratégies impliquent aussi que la souveraineté des États soient respectée, ce qui donne un poids tout particulier à la cession de licence, comme pratiquée par les producteurs russes et chinois de vaccins.

La stratégie de l'Union européenne

Ceci survient alors qu'une crise se développe dans l'UE, où les trois fabricants, BioNTech-Pfizer, Moderna et AstraZeneca annoncent des retards et ont réduit les rythmes de livraison. Cette crise est symptomatique des problèmes qui, aujourd'hui, se posent en particulier dans un certain nombre de pays de l'UE.

Cette dernière s'est « emparée » de la stratégie de commandes des vaccins qui, normalement, devrait faire partie des compétences des États membres. Deux pays ont cependant décidé d'agir en dehors de cette stratégie, la Pologne et la Hongrie.

L'UE espérait pouvoir atteindre l'immunité vaccinale à l'été 2021, ce que les retards rendent désormais très peu probable.

Table 3

Commandes européennes

Société Autorisation Commandes
Pfizer-BioNTech Donnée 300 millions de doses + 200 millions (début janvier)
Moderna Donnée 160 millions de doses
AstraZeneca En cours 300 millions + option sur 100 millions de doses
Sanofi - GSK Vers août 2021 ? 300 millions de doses
Johnson & Johnson Juillet 2021 ? 200 millions de doses
CureVac-Bayer Vers août 2021 ? 225 millions de doses + option sur 180 millions
TOTAL 1425 millions de doses

La stratégie choisie par l'UE doit alors être comparée à celle des États-Unis, mais aussi du Royaume-Uni et d'Israël. Ces trois pays se sont positionnés très tôt sur la question des vaccins.

Les États-Unis et le Royaume-Uni ont participé massivement à l'effort financier de développement de ces vaccins. Israël a accepté de relativement surpayer les vaccins, mais a aussi accepté que les données de santé de ses citoyens soient transférées à Pfizer, un choix contestable mais qui a indubitablement payé. En Russie comme en Chine, ce sont des organismes d'État ou soutenus par l'État, qui ont pris en charge très tôt les frais de développement des vaccins et, en Russie, le vaccin est gratuit.

L'Union Européenne, quant à elle, a adopté une autre stratégie qui a consisté à grouper ses achats pour pouvoir à tirer les prix vers le bas. Cela a certes abouti à ce que des volumes importants soient commandés à un coût total maîtrisé.

Mais cela, combiné avec les fait qu'elle ne s'est positionnée sur le marché du vaccin que trois mois après les autres pays cités, a aussi abouti à ce qu'une bonne partie des livraisons soit décalée à l'été. Ce qui est contradictoire avec l'objectif affiché d'atteindre au plus vite une « immunité vaccinale » impliquant qu'une partie importante de la population, de 60% à 70%, puisse être vacciné. La vitesse de livraison aurait dû être le critère principal.

De plus, ces prix - calculés au plus juste - posent d'évidents problèmes 1.

Table 4

Prix à la dose donnés par la secrétaire d'Etat libérale flamande pour les six fournisseurs de l'UE (en Euros)

CureVac-Bayer 14,68 €
BioNTech-Pfizer 12,00 €
Moderna 10,00 €
Sanofi-GSK 7,56 €
Johnson et Johnson 6,93 €
AstraZeneca 1,78 €

Les sommes engagées par les laboratoires - et l'on parle d'un emprunt de Pfizer de 2 milliards de dollars - en dépit des aides qu'ils ont reçues, sont tout simplement colossales. Faute d'informations officielles, et l'UE ne brille pas dans le domaine de la transparence c'est le moins que l'on puisse en dire, on est obligé de s'appuyer sur la fuite en provenance du gouvernement de la région Flamande.

Certains prix semblent curieux et peu cohérents avec d'autres informations. L'UE a révélé par erreur le contrat avec AstraZeneca 2, et l'on y voit que pour les 300 millions de doses le prix est de 870 millions d'euros soit en réalité 2,9 € la dose. Il convient aussi de noter qu'une étude publiée par l'institut Gamaleya (en russe) présente une estimation qui met Pfizer à 20-30 USD, AstraZeneca à 2,5 USD (soit 2,08 €).

L'opacité, contraire à tous les principes démocratiques, semble donc régner sur la question du prix et il est plus que probable que ce dernier, dans chaque contrat, dépende aussi du volume de doses commandées. Enfin, l'annonce de Pfizer que les flacons contenant 5 doses pourraient être utilisés pour 6 doses, et que Pfizer ajusterait ses livraisons en conséquence, aboutit de fait à augmenter de 20% le prix de la dose. Si le prix initial était effectivement de 12 € la dose, cela le ferait passer à 14,4 € soit 17,4 USD autrement dit assez près de la fourchette basse indiquée par l'Institut Gamaleya.

Les différences de prix peuvent refléter les technologies utilisées, les volumes et les capacités de production, mais aussi, naturellement, le « pouvoir de marché » de chaque acheteur sur un marché où les considérations géopolitiques deviennent de plus en plus importantes.

Table 5

Montants estimés des contrats

Société Prix unitaire probable Nombre de millions de doses commandées en août 2020 Prix en millions d'euros
CureVac-Bayer 14,68 € 225 3 303,00 €
BioNTech-Pfizer 12,00 € 300 3 600,00 €
Moderna 10,00 € 160 1 600,00 €
Sanofi-GSK 7,56 € 300 2 268,00 €
Johnson et Johnson 6,93 € 200 1 386,00 €
AstraZeneca 1,78 € 300 534,00 €
TOTAL 8,55 € 1485 12 691,00 €

Rien ne prouve que la stratégie de l'UE ait été la meilleure. La question du « prix » d'un vaccin doit être rapportée à celle du coût de l'épidémie. Si l'on se réfère aux chiffres fournis, la perte, pour la zone Euro pour 2020, serait de 1090 milliards d'euros 3. Or, l'Union européenne aurait déboursée, en août 2020, 12,7 milliards d'euros, soit 1,1% de ce que l'épidémie a coûté aux pays de la zone Euro. Cette somme, importante assurément pour le budget de l'UE, reste néanmoins faible.

On peut en déduire que si l'idée de réaliser des achats groupés avait un certain sens, elle ne compensait pas la perte en rapidité et en flexibilité de cette procédure. D'autant plus, et on le rappelle, qu'il n'est pas sur que l'UE dispose des quelques 600 millions doses théoriquement nécessaires pour vacciner (avec deux injections) les 2/3 de sa population.

L'annonce faite par la Chancelière Angela Merkel de s'intéresser au vaccin russe Sputnik-V, annonce, de fait, une rupture de stratégie. La seule « bonne » stratégie consistait à laisser des marges de flexibilité ouverte dans la décision prise par la Commission européenne et de laisser, en cas de retards dans les livraisons, chaque pays en mesure de faire ses propres achats.

La vitesse de la vaccination au Royaume-Uni où, à la date de lundi 1er février, près de 15% de la population était déjà vaccinée établit un contraste cruel avec la stratégie de l'Union européenne.

Quel avenir pour les coopérations industrielles ?

Des coopérations sont-elles possibles ? Elles ont en tous les cas souhaitables. En décembre AstraZenca faisait part de sa volonté de coopérer avec l'institut Gamaleya. Les deux vaccins apparaissent assez proches en effet. Il semble aujourd'hui que Spunik-V, le vaccin de Gamaleya, soit supérieur à celui d'AstraZeneca 4.

Au début du mois de janvier 2021, la Chancelière Angela Merkel proposait aux autorités russes de les aider dans leur demande de certification dans l'UE en échange d'un possible accord de licence portant sur 100 millions de doses. Fin janvier on apprenait que Sanofi allait coopérer avec Pfizer, le temps que son propre vaccin soit homologué. Devant les besoins immenses et la situation de pénurie, des alliances sont inévitables. Mais, comment organiser cette coopération ?

Trois possibilités s'ouvrent dans les circonstances actuelles :

On peut penser à des coopérations entre groupes pharmaceutiques. Nous avons déjà la coopération de Sanofi et Pfizer, celle d'AstraZeneca avec l'Institut Gamaleya. Ces coopérations industrielles vont se multiplier. On peut penser que, derrière l'intérêt marqué par Madame Angela Merkel pour le vaccin russe Sputnik-V, se cache aussi le désir de voir le grand groupe pharmaceutique Bayer entrer dans la compétition avec un autre argument que le vaccin Curevac qui semble très en retard. Seront-elles suffisantes face à l'urgence de la situation ? On peut en douter.

Ensuite, il y a le principe des « licences ouvertes », qui est différent de celui des « licences libres », défendu par Jean-Luc Mélenchon et qui aboutirait, dans les faits, à une spoliation des producteurs de vaccins. Cette spoliation serait dangereuse pour le futur car de nouvelles pandémies, nécessitant de nouveaux vaccins, sont possibles. Dans un « licence ouverte », un ou plusieurs Etat rachètent la licence pour un vaccin et la mettent à la disposition de qui a les moyens de produire. Cela s'est déjà fait est n'est nullement contradictoire avec les règles de l'Organisation Mondiale du Commerce. Mais, il faut reconnaître que cela prend du temps, plusieurs années pour les médicament contre le Sida.

Enfin, il faut se pencher sur l'expérience industrielle de la 2ème Guerre Mondiale, en particulier aux États-Unis où s'était mis en place une véritable planification en économie de marché 5. Aux Etats-Unis, où l'industrie était très concurrentielle, un organe de planification repérait les capacités de production inutilisées à un moment donné et incitait un avionneur, ou un chantier naval, à transférer une partie de sa production. Des Boeing ont ainsi été construit par Lockheed, des Lockheed par Curtiss ou Républic 6.

Le but était d'assurer que les capacités de production étaient toujours utilisées au plus près des 100%. Normalement, ce serait la tâche du Commissariat au Plan d'organiser cela, si ce dernier n'était pas une immense opération de communication. De même, le Commissariat au Plan aurait la tâche de sélectionner les possibles contractants pour accélérer le processus

Si l'on considère que 6 milliards de personnes devraient être vaccinées d'ici la fin de l'année 2021, ce qui exigerait, dans le cas de vaccins à double doses, pas moins de 12 milliards de doses, on peut mesurer l'immensité de l'effort à accomplir. Cet effort impliquera des formes de coopération industrielle respectant la souveraineté des nations, qui ne peuvent passer que par des accords de licence systématiques. Ces derniers se mettent en place, mais restent très limités. Il est temps de s'inspirer des exemples de mobilisations industrielles tels qu'ils furent réalisés lors des grands conflits mondiaux du XXème siècle.

Notes

1  gulfnews.com

2  lalibre.be

3  challenges.fr

4  thelancet.com

5 Smith, R. Elberton, The Army and Economic Moblization, Washington DC, Center of Military History, 1985.

6 Idem, pp. 55-61

 les-crises.fr

 Commenter