10/07/2024 arretsurinfo.ch  18 min #252260

Le pouvoir pour le pouvoir

Par  Patrick Lawrence

Entretien avec Biden le 6 juillet 2024. (Capture d'écran ABC/YouTube)

Patrick Lawrence, correspondant à l'étranger pendant de nombreuses années, principalement pour l'International Herald Tribune, est critique des médias traditionnels, essayiste, auteur et conférencier. Son nouveau livre, "Journalists and Their Shadows", vient de paraître chez Clarity Press. 

Par Patrick Lawrence, le 7 juillet 2024

En me réveillant samedi matin, mes pensées sont reparties dix ans en arrière, lorsque mes frères et sœurs et moi-même avons comploté pour prendre les clés de voiture de notre père de ses mains frêles et tremblantes. Regarder Joe Biden en interview télévisée produit le même effet. "Je mène le monde" a été l'une des remarques les plus insensées prononcées par notre président babillant au cours d'un échange de 22 minutes avec George Stephanopoulos, de la chaîne ABC, vendredi soir. Ces propos sont affolants, et Dieu merci, ils sont erronés. Mais quelqu'un d'aussi déconnecté du monde qu'il pense diriger ne devrait pas gérer quoi que ce soit.

Si j'étais Jill Biden - le Dr Jill Biden - je prendrais les clés de la Corvette 67 et les cacherais au fond d'un tiroir de la cuisine.

L'interview de Stephanopoulos(*) était censée faire oublier les ravages du "débat" du 27 juin entre Joe Biden et Donald Trump. Elle aurait dû inciter les Américains à le croire lorsqu'il a déclaré : "Ce n'était qu'une mauvaise passe. Rien ne permet d'affirmer que son état est grave".

Elle était censée rendre crédible la capacité de Biden à battre Trump en novembre, de défendre l'OTAN, d'apporter la paix au Moyen-Orient, de relancer l'économie, de "sauver la démocratie", de fournir des soins de santé à tous - Biden, le seul, l'unique !

Je pense depuis longtemps que le travers pathétique de Biden en tant qu'homme public est de croire qu'il peut mentir, déformer les faits, débiter des conneries à outrance et persuader les foules de croire en lui sans cesser de mentir, de déformer les faits et de débiter des conneries. Mais je ne l'avais encore jamais considéré comme le Walter Mitty ("La vie rêvée de Walter Mitty", film américain de 2014, histoire d'une vie rêvée) de notre temps, un homme emmitouflé dans les chimères qu'il préfère à la réalité. C'est désormais chose faite.

Cet homme n'est plus lui-même. Il s'apprête donc de nouveau à mentir, à déformer les faits et à débiter des conneries sur ce que 50 millions de personnes ont pu voir lors de sa rencontre avec Trump et, le week-end dernier, lorsqu'il a rejoint Stephanopoulos dans la bibliothèque d'une école secondaire du Wisconsin. "Avez-vous visionné le débat par la suite ?" lui a demandé Stephanopoulos au début de l'entretien. Biden : "Non, je ne crois pas l'avoir fait".

Pourquoi l'aurait-il fait ? Nous venons de voir en direct qui a été Biden tout au long de sa carrière politique. Pour chaque version fantasmée de ce qu'il a été ou de ce qu'il est - marathonien des droits civiques, héros du combat contre l'apartheid, pilote d'un 18 roues pour le plaisir, il y a un déni implicite, un refus d'admettre ou de nous laisser voir qui il est réellement. Biden, animé d'un sentiment d'infériorité refoulé, a passé sa vie à se prouver, à lui-même et aux autres, qu'il n'était pas le meilleur. D'un certain point de vue, ce à quoi nous assistons aujourd'hui n'est que l'inévitable retour de bâton. Il nous apparaît tel qu'il est. "J'ai affronté Big Pharma. Je les ai battus", a déclaré M. Biden à son interlocuteur. Et plus tard : "C'est moi qui ai fait taire Poutine". Et un peu plus tard : "Qui sera capable d'arrêter Poutine ?Qui va être capable de maintenir le Pacifique dans des conditions optimales pour battre la Chine ? Qui va le faire ? Qui en est capable ?"

Je convie tous ceux et celles à même de trouver une seule petite parcelle de vérité dans ces propos à participer au fil des commentaires. Le seul point positif est que le public américain n'aura plus à supporter, dans un avenir que l'on espère proche, le torrent ininterrompu des inepties dont Biden s'est nourri pendant un demi-siècle de vie publique.

Paul Krugman, qui de lauréat du prix Nobel a fini lèche-bottes du Parti démocrate, a qualifié Biden de "meilleur président de ma vie d'adulte" dans sa chronique du New York Times, le matin suivant le débat du 27 juin. Tom Friedman, dans le même quotidien : "Biden est un homme bien et un bon président". Et parmi ceux qui ont été cités dans les articles, Alexandria Ocasio-Cortez qualifie Biden de "l'un des présidents les plus performants de l'histoire moderne des États-Unis". Tous ont ensuite exhorté Biden à renoncer à garder les clés de la voiture.

C'est l'enfer. Ces gens sont en plein déni comme Biden. Il vaut mieux faire de l'humour dans ce genre de situation, c'est vrai, mais pas avec Biden. Il porte déjà la responsabilité d'un taux de mortalité à six chiffres en Ukraine et du soutien direct apporté par les États-Unis au génocide du peuple palestinien. Ce que les Krugman et Friedman pratiquent actuellement relève du paroxysme de I'irresponsabilité, vu les enjeux à venir.

Le meilleur président de notre temps ? Un homme bien et un bon président ? Les médias se livrent à un numéro de claquettes au son de La Glorieuse Parade(*) chaque fois qu'un président est sur le point de sortir de scène, mais ici, ces gens abusent de façon scandaleuse de leur considérable influence. Comprenons bien leurs propos et, à mon sens, les intentions sont bien réelles : voilà comment les gros salaires des grands médias détournent l'attention du public sur le bilan - disons-le - du pire président de mon vivant, et je suis bien conscient que la compétition est rude pour l'obtention du titre !

Biden a mené le monde au bord d'une troisième guerre mondiale qu'il prétend vouloir éviter. Il a entraîné les États-Unis dans une spirale imprudente de destruction de l'Union soviétique et, aujourd'hui, de la Fédération de Russie. Son gouvernement pousse ses partenaires du Pacifique - les Coréens, les Japonais, les Philippins, les Australiens - vers une confrontation catastrophique avec la Chine. Il a plongé l'Amérique et son peuple dans un abîme éthique alors que, bien rétribué par le lobby israélien, il a activement appuyé - sans se soucier des manifestations de désapprobation - la nation la plus barbare du monde, qui s'apprête à massacrer tout un peuple.

Un tel florilège d'erreurs et d'échecs devrait inciter les esprits raisonnables et sans complaisance à deux conclusions. Premièrement, Joe Biden ne devrait pas être le prochain président de cette nation : il devrait être tenu à l'écart de la politique le plus tôt possible, et deuxièmement, Joe Biden n'aurait jamais dû présider cette nation, d'emblée. Des escrocs comme Paul Krugman, et ils sont légion, ne devraient pas minimiser les graves préjudices que cet homme a infligés à l'Amérique, aux Américains, et au reste du monde.

Le spectacle et les commentaires du Parti démocrate et des médias qui lui sont intimement liés, la sueur au front, ne cessent de se demander comment résoudre le bourbier absolu dans lequel ils se sont fourvoyés en soutenant la présidence de Biden et en prétendant - depuis la campagne de 2020 - qu'un homme qui n'en est plus qu'au stade terminal est apte à assumer la fonction la plus prestigieuse du monde. Doit-il rester, doit-il partir ? Qui doit en décider ? Qui sera le prochain ? Qui recevra les dons de la campagne ? Le New Yorker vient de publier un article intitulé "C'est pour cela que le 25è Amendement a été conçu"(Le 25e amendement de la Constitution américaine, adopté en février 1967, établit les procédures pour combler une éventuelle vacance du poste de président par le vice-président. Sa section 4 prévoit la possibilité que le président en exercice soit écarté de ses responsabilités malgré lui, s'il est avéré qu'il se trouve "dans l'incapacité d'exercer les pouvoirs et les responsabilités de sa fonction".

Et voilà où en est le discours officiel de l'Amérique.

Aucune honte, aucune gêne dans ces milieux dominants pour s'être si bêtement surinvesti auprès d'une personnalité politique incompétente, parce que la machine démocrate a choisi Biden il y a quatre ans pour des raisons qui échappent et échapperont à la plupart d'entre nous. Et personne pour rapporter l'inaptitude de Biden dans les années qui ont suivi son élection. On notera le déferlement instantané d'éditoriaux et d'articles d'opinion post-débat appelant à la démission ou à la destitution de M. Biden. Et, pour compléter le tableau, on nous sert maintenant une multitude d'articles rapportant soudainement que, oui, les déficiences passées sous silence sont apparues il y a bien longtemps.

Que peut-on déduire de cette volte-face soudaine ? Si vous savez lire, la réponse est évidente : trop de journalistes et de rédacteurs en chef, peu respectueux d'eux-mêmes et de leur profession, sans parler de leurs lecteurs et téléspectateurs, ont sciemment et délibérément dissimulé ce qu'ils savaient, et signalent maintenant ce qu'ils ont toujours su sous prétexte qu'on leur a donné l'autorisation de le faire.

"J'ai l'impression d'avoir été dupé", a déclaré au New York Post le 2 juillet Whitney Tilson, un de ces milliardaires de fonds spéculatifs persuadés qu'inonder de fonds la sphère politique est une forme vertueuse de liberté d'expression, "Biden et ceux qui l'entourent ont abusé le peuple américain". Vingt-quatre heures avant le débat, c'était une hérésie. Aujourd'hui, cette vérité de Tilson saute aux yeux.

Mais attention : l'ampleur de la tromperie dont nous sommes victimes par la machine démocrate et les médias corporatistes - il suffit de les observer - ne sera ni admise, ni même mentionnée. En ce très, très grave tournant de l'histoire américaine, chaque vérité désormais acceptable requiert qu'une autre soit occultée.

Le 3 juillet au soir, Associated Press a publié un titre qui nous en dit bien plus que prévu. Oublions que "Biden at 81 : souvent incisif et concentré, mais parfois confus et oublieux" est un non-sens grotesque, un signe du déclin du journalisme en cette époque d'impérialisme tardif. C'est le sous-texte qui m'interpelle : les élites au pouvoir dans ce pays sont à bout de nerfs. À quelques exceptions près, elles n'ont pas la moindre idée de ce qu'il faut dire lors de ce périlleux virage, pour la simple raison qu'il y a trop à dire et que l'enjeu est de taille. Si ce flottement et cette agitation en haut lieu se sont déjà produits, ce n'est en tout cas pas de mon vivant.

J'ai parlé des élites au pouvoir, en reprenant l'expression bien connue de C. Wright Mills, tirée de son livre éponyme paru en 1956. Il me semble que le spectaculaire déclin de Joe Biden offre une vision exceptionnellement claire d'une bonne partie de ces intérêts complexes. Ceux qui dirigent de facto les États-Unis - les autoritaires libéraux du Parti démocrate, l'État permanent, toujours invisible, et "la classe des donateurs", pour reprendre l'expression consacrée par les grands médias pour désigner ceux qui achètent les candidats et les élections - sont étonnamment bien visibles désormais, agissant au grand jour tout en dictant la marche à suivre. La désinvolture avec laquelle ce processus est rapporté est impressionnante, comme si rien de grave, rien d'anormal n'était en train de se produire, et ne devait pas nous inquiéter.

Au fur et à mesure que le processus de retrait de Joe Biden progresse, je ne pense pas qu'il soit encore possible, en l'absence d'une auto-illusion compulsive de notre part, de prétendre que les États-Unis sont la démocratie qu'ils prétendent être selon les textes que ceux qui sont au pouvoir prétendent défendre. Aujourd'hui, il est clair que les débats frénétiques entre donateurs - cette phrase est répétée quotidiennement par des journalistes parfaitement honnêtes - détermineront la composition de l'appareil gouvernemental de notre pays. Cessez de vous préoccuper des oligarques russes, pour l'amour du ciel. Ils n'ont rien à voir avec nous. Examinons maintenant de plus près le rôle des nôtres au sommet de l'État.

David Sirota, un libéral du dedans qui s'intéresse aux nombreux cas de corruption des Démocrates, a publié l'autre jour un commentaire sur X qui renvoie directement à une question corollaire : "C'est fou comme le parti démocrate dispose de tous ces mécanismes démocratiques - primaires contestées, conventions publiques, etc. - que le parti essaie toujours de bloquer et de contourner... tout en faisant campagne en tant que parti désireux de 'protéger la démocratie'".

Cela va droit au but. Après avoir éviscéré les primaires coutumières du parti au printemps dernier afin que Joe Biden ne puisse pas trébucher et bafouiller devant les électeurs démocrates, la perspective d'une convention ouverte à Chicago en août prochain, au cours de laquelle un nouveau candidat serait choisi, est maintenant qualifiée de chimérique ou d'irresponsable ou encore de porte ouverte au "chaos" et à la "pagaille". Je me souviens très bien avoir suivi à la télévision, dans ma jeunesse, les conventions des partis : 50 délégations, chacune avec des affichettes sur les bureaux de vote indiquant le candidat qu'elle souhaite voir à la Maison-Blanche. Des débats animés, des controverses authentiques, des vivats et des larmes : tels sont les échos d'une démocratie bien vivace.

Pas cette fois-ci, et peut-être plus jamais. Tout doit être coulé dans le béton avant la convention de Chicago, tout doit être prêt. Je vois deux raisons à cela : les machinations antidémocratiques du parti démocrate et le rôle antidémocratique des grands donateurs dans le système politique américain ne font qu'un.

Premièrement, les Démocrates illustrent à l'extrême l'addiction à la certitude du risque zéro enracinée chez les Américains depuis les victoires de 1945 et la quête de domination mondiale de la nation. Le pouvoir incarne le summum de l'aversion du risque, à en croire l'étude du phénomène. Dans le cas présent, les élites des partis et ceux qui leur font des chèques doivent absolument exercer un contrôle sur les résultats politiques. Ils n'acceptent pas le risque inhérent à la politique démocratique qu'ils prétendent honorer.

Deuxièmement, à mon avis, la tendance au contrôle total du processus de nomination traduit la détermination des Démocrates de conserver la Maison Blanche, peu importe le coût potentiel pour le processus démocratique. C'est extrêmement préoccupant. Les démocrates ont déjà manifesté leur volonté de corrompre le système judiciaire, tant au niveau fédéral que local, pour servir cette cause. Nous les avons vus délibérément polluer le discours public, au point de quasiment le détruire, pendant les années du Russiagate. Et plus récemment, David Sirota fait état de corruptions internes. Pensez-vous que le parti abordera les élections de novembre en toute transparence ? Je n'y crois pas une seconde, étant malheureusement doté de cette rare faculté qu'est la mémoire.

De nombreuses personnalités sont actuellement pressenties comme candidats potentiels pour remplacer Biden lorsqu'il aura démissionné ou qu'il se verra attribuer une canne de vaudeville. Le New York Times a publié une liste très complète. Regardez ces noms. Gavin Newsom, "un militant accompli". Gretchen Whitmer, vice-présidente du Comité national démocrate. J.B. Pritzker, membre de la classe des donateurs. Gina Raimondo, la secrétaire d'État au Commerce. Josh Shapiro, qui joue la carte de l'antisémitisme dès qu'il le peut. Ces candidats ont en commun l'efficacité de leurs attaques contre Donald Trump, et donc la perspective de le battre en novembre. M. Pritzker, héritier de la fortune des hôtels Hyatt, se distingue "par ses insultes décapantes à l'encontre de M. Trump", comme l'indique le Times.

Pourra-t-il ou pourra-t-elle triompher de M. Trump le 5 novembre ? Les électeurs seront-ils séduits ? Tels sont les critères décisifs dans la course au remplaçant.

Prenons la peine de réfléchir à ce que sont ces candidats. Ils sont tous gouverneurs, Mme Raimondo ayant été gouverneur de Rhode Island avant que M. Biden ne lui propose de rejoindre Washington il y a seulement trois ans. Songeons maintenant au contexte, à l'ampleur et au caractère périlleux des tâches que M. Biden laisse à celui ou celle qui lui succèdera. L'art de gouverner, ça vous parle ?

Joe Biden, en charge du dossier Ukraine en tant que vice-président de l'administration Obama, a joué un rôle déterminant dans le coup d'État que les États-Unis ont fomenté en Ukraine il y a dix ans et a ensuite apporté le soutien américain à un régime illégitime dont les attaques contre ses propres populations civiles dans les provinces de l'Est ont duré huit ans. Il a ensuite rejeté les propositions de la Russie visant à négocier des accords de sécurité pour l'après-guerre froide.

Après de cyniques manœuvres destinées à provoquer l'intervention militaire de la Russie il y a deux ans, les États-Unis soutiennent aujourd'hui un régime outrageusement corrompu, dont l'armée est sous la coupe de dirigeants néo-nazis, alors qu'il mène une guerre ingagnable - une guerre déjà perdue selon moi - qui nous rapproche d'un échange nucléaire comme jamais auparavant dans l'histoire, à part la crise des missiles de Cuba.

La politique chinoise de Joe Biden n'a été qu'une succession de cafouillages depuis son entrée en fonction, lorsqu'Antony Blinken et Jake Sullivan, son secrétaire d'État et son conseiller à la Sécurité nationale, ont cherché à s'aliéner le gouvernement de Xi très activement, à croire que c'était là leur intention. Dans l'état actuel des choses, Pékin veut avoir le moins possible à faire avec les États-Unis. Les dérapages du régime Biden, dus à l'inexpérience, à l'ignorance et à un orgueil démesuré, sont étroitement liés à la détermination croissante de la Chine à se détourner de l'Occident - comme l'a fait la Russie - et à construire un nouvel ordre mondial.

Gretchen Witmer, J.B. Pritzker ou d'autres dont les noms sont aujourd'hui en vogue sont-ils à la hauteur de ces enjeux ? La crise au Moyen-Orient connaît la même ampleur. Ces personnalités répondent-elles aux besoins des États-Unis pour surmonter ce qui s'apparente aujourd'hui à la menace d'une nouvelle guerre ?

Je ne le pense pas. Quant aux médias et à l'élite au pouvoir, personne ne soulève ces questions. Le narcissisme ambiant dépasse l'entendement. Si cette nation doit retirer les clés à Joe Biden, je ne vois vraiment personne à qui il serait raisonnable de les confier.

J'en viens au cas de Kamala Harris. Pour être franc, je m'étonne même que la cause de Kamala Harris soit encore d'actualité. Une femme, une femme de couleur et une femme américano-asiatique tout à la fois : voilà où mène la "politique d'identité", dis-je à ceux qui sont tombés ou tombent encore dans le panneau. Elle a engendré un pantin politique qui, de toute évidence, est dépourvu de vision. Elle ne donne jusqu'à présent aucune indication sur ses convictions, qui ne soient pas susceptibles d'être opportunément abandonnées ou remaniées.

Entre parenthèses, le meilleur souvenir de Kamala Harris remonte à sa visite d'État au Viêt Nam, il y aura trois ans le mois prochain. Elle se trouvait devant l'ancien "Hilton de Hanoï" en l'honneur de John McCain, qui a séjourné dans cette prison vietnamienne en temps de guerre après que son avion ait été abattu alors qu'il bombardait des usines et des populations civiles.

Étant donné que Mme Harris est présentée par de nombreux donateurs et personnalités du parti comme la candidate la plus probable et la meilleure pour remplacer M. Biden, il faut en conclure qu'elle représente l'idée que se font les démocrates de ce à quoi devrait ressembler la conduite de l'État américain : Ne rien changer, poursuivre dans la même voie tracée par le passé, continuer à préserver les intérêts de l'État de sécurité nationale. Les conclusions à en tirer sont multiples. Tout d'abord, la structure de pouvoir démocrate, si elle confie l'investiture à Harris, effacera un désastre en en générant un autre qui pourrait - pratiquement à coup sûr - s'avérer bien pire encore.

Sur le plan politique, je ne vois pas en quoi une candidature Harris - et Dieu sait qui pourrait être son vice-président - aurait la moindre chance de l'emporter sur Trump en novembre. Bien que je ne sois ni un spécialiste des sondages ni un professionnel du climat national, le slogan "Votez bleu, quel que soit le candidat" (Les États rouges sont ceux régulièrement remportés par le Parti républicain (conservateur) et les États bleus ceux régulièrement remportés par le Parti démocrate (libéral)), aussi insensé soit-il, ne me semble pas suffisamment convaincant pour mener Kamala Harris jusqu'au 1600 Pennsylvania Avenue.

Au-delà de cette erreur d'appréciation, une nomination de Kamala Harris peut-elle être interprétée autrement que comme l'aveu implicite de la domination de l'État profond sur les États-Unis et que le président n'est rien d'autre qu'une façade qui préserve l'illusion de la démocratie américaine ? Nombreux sont ceux qui ont avancé cet argument avant le désastre Biden, en particulier lorsque l'État de Sécurité nationale et ses divers organes ont conspiré pour compromettre le candidat Trump, puis le président Trump. La "présidente Kamala Harris" officialiserait cette réalité.

La nature hermétique du discours du courant démocrate dominant à l'aube de l'ère post-Biden montre à elle seule ce pour quoi ces gens se battent : le pouvoir pour le pouvoir. Les États-Unis continueront de passer d'un échec à l'autre, l'État profond sous le régime Harris, s'il devait voir le jour, exerçant ses activités en échappant à tout contrôle politique, plus encore qu'aujourd'hui. Quant à Harris en tête de file, dans combien de temps la colère du monde face au "leadership mondial de l'Amérique" se muera-t-elle en un rire amer ?

Avec toutes ces questions en tête, je me souviens avoir pensé, dès que Biden a annoncé qu'il briguerait un second mandat, en avril de l'année dernière, qu'il ne tiendrait jamais jusqu'au jour de l'élection : il n'est pas à la hauteur des exigences d'une campagne, ses collaborateurs l'escamotent déjà de la vie publique et, surtout, je le vois mal faire face à un débat présidentiel, et il y en aura forcément au moins un.

Alors, quel est le plan ? Voilà la question criante. Entre autres choses, je me suis demandé si la candidature de M. Biden pour quatre années supplémentaires n'était pas une ruse, une sorte de feinte. Se pourrait-il que M. Biden se déclare et, à un moment donné, se retire à dessein, faisant ainsi office de cheval de Troie d'où jaillirait Kamala Harris ?

"Serait-ce possible ?" Je n'irai pas plus loin dans ma réflexion, mais la légitimité de la question se défend. Elle expliquerait certainement, entre autres choses, que le débat du 27 juin ait été suivi d'une mobilisation immédiate : A vos marques, prêts, action !

Joe Biden s'est présenté comme le président de la transition, et c'est ce qu'il va démontrer. Un nouveau chapitre du déclin de l'Amérique s'ouvre maintenant, la compétence des prétendus dirigeants de la nation touche le fond, et une oligarchie opère désormais au grand jour. Que reste-t-il, de quoi sagit-il ? "L'Amérique est l'unique nation fondée sur un credo", observait G.K. Chesterton, journaliste, romancier et critique anglais, dans What I Saw in America (Ce que j'ai compris de l'Amérique). Ce livre a été publié en 1922. Où en est, s'il en est, le credo de l'Amérique ?

Patrick Lawrence, 7 juillet 2024

(*) Voir l'interview

(*) Yankee Doodle Dandy, film américain de 1942 relatant la vie de l'artiste George M. Cohan. Le titre original provient du chant patriotique Yankee Doodle, d'abord chanté par les troupes britanniques pour railler les colons américains, puis devenu chant patriotique américain

Source:  https://scheerpost.com/2024/07/07/power-for-the-sake-of-power

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