Bolivie : Dieu est revenu au Palacio Quemado

14-11-2019 tlaxcala-int.org 11 min #164374

 Francisco José Bosch

"Le conflit religieux s'aiguise dans Notre Amérique" : le point de vue d'un théologue de la libération argentin sur la contre-révolution en Bolivie, qui brandit la Bible pour mieux piétiner les principes évangéliques

Un syndicaliste autochtone a gouverné la Bolivie du 22 janvier 2006 au 10 novembre 2019. Actuellement, il est réfugié dans le Chapare, son berceau en tant que leader cocalero [Evo Morales s'est entretemps réfugié au Mexique, NdT]. Evo Morales Ayma a été "invité " à démissionner par les forces armées. Toute l'Amérique latine est à un moment charnière, la corde s'est tendue, et le camp religieux montre de nouveau sa puissance combative. Que cela nous plaise ou non, Bolsonaro et Camacho se disent "Fils de Dieu".

Penser foi, croire à nouveau....

Au pied du Christ Rédempteur de Santa Cruz de la Sierra, épicentre de la conrte-révolution

Dans le croissant fertile 1 : quand la croix n'est pas sainte

« Dieu à la tête de cette lutte, Dieu qui méprisait le dictateur. Le tyran, lorsqu'il est arrivé au gouvernement, a chassé Christ hors du pays. Dieu reviendra au palais »
(Luis Fernando Camacho, devant la foule à Santa Cruz, le 4 novembre)1.

Un homme à casquette hurle. Une place avec des milliers de personnes l'écoute et applaudit. Chef civique de l'opposition, il mène la grève, donne 48 heures au président pour démissionner et écrit une lettre de démission. Il facilite la tâche du président, il dit qu'il va la remettre à La Paz. Des milliers de personnes, aux pieds du Christ Rédempteur 2 de Santa Cruz, sont enflammées par son discours. Luis Fernando Camacho, l'homme qui parle, nomme Dieu sans cesse, il le nomme d'un ton bouleversé, du même ton qu'il nomme les "glorieuses" forces armées. Camacho, le macho Camacho, est flanqué de deux hommes, dont l'un tient une grande image de la Vierge Marie. L'autre lui passe une bible. Alors qu'il parle, il la prend de la main droite : « Je vais à La Paz, au Palais du Gouvernement, avec la Bible, pas avec des armes » ( vidéo).

Le Dr Chi est plus formel. Il porte une cravate rouge et un costume sombre. Il parle bien l'espagnol, mais il suffit d'entendre un seul mot pour comprendre qu'il vient de loin. Né en Corée du Sud, pasteur presbytérien, il était déterminé à « récupérer la Bolivie pour le Seigneur ». Lors des élections controversées du 27 octobre en Bolivie, il a obtenu environ 9% des voix, ce qui fut une grande révélation, au milieu de la polarisation électorale attendue. Il a obtenu la différence de voix entre le parti au pouvoir et l'opposition. Et personne ne douterait de l'identité de la personne à qui leurs votes iraient en cas de deuxième tour.

Camacho et Chi partagent la même foi, bien qu'ils aillent dans des églises différentes. L'un catholique et l'autre presbytérien. Ils célèbrent la chute du MAS avec la même joie, ils exhalent le même fondamentalisme. Ils lisent les textes bibliques avec le même regard. Ils partagent l'image de Dieu : sa couleur, son accent, sa classe, ses mandats. Tous deux sont liés à la religiosité du peuple et ont décidé de la rendre productive pour générer une rupture dans le processus bolivien.

Dans ce même pays, il y a quatre ans, un homme vêtu de blanc, une soutane éblouissante, rencontre des mouvements populaires de différentes parties du monde. La liste des invités est longue, mais pour résumer, ce sont tou·tes les mis·ses à l'écart : Indien·nes, [cartoner@s], syndicalistes, vendeur·ses du secteur informel, paysan·nes. Il les appelle poètes, il évoque l'avenir de l'humanité. Et lui aussi ouvre la Bible, ce vieux livre en litige, et dit : « La Bible nous rappelle que Dieu entend le cri de son peuple et j'aimerais aussi joindre ma voix à la vôtre : les fameux 3T, terre, toit et travail. Pour tous nos frères et sœurs. Je l'ai dit et je le répète : ce sont des droits sacrés. Ils valent la peine qu'on se batte pour eux. Que le cri des exclus soit entendu en Amérique latine et dans le monde entier ! »

Depuis le croissant fertile, rappelant un autre croissant, celui de Palestine, le successeur d'un simple pêcheur, revient légitimer religieusement la lutte celles et ceux d'en bas. Avec le même livre et sous le même nom, quatre ans plus tard, un coup d'État est consommé contre les poètes sociaux de Notre Amérique.

Au centre du pouvoir : Dieu est-il à sa place dans le Palais ?

« Le Camacho a fait lire la Bible aux hérétiques »

(Marcos Pumari, leader civique de Potosí, partie de la liturgie au Palais)

Une liturgie vient de commencer : le même homme à casquette, accompagné d'une foule sur la Plaza Murillo, entre dans le Palacio Quemado 3. Il porte un drapeau bolivien, une lettre de démission du président (écrite par lui-même) et une bible. Le président Evo ne sera pas au rendez-vous : il est en route vers le Chapare, ayant pris la décision de démissionner et avec un pays brûlé par la violence. Les forces armées ont ouvert la voie à la liturgie dont Camacho rêvait, qui aura lieu, l'après-midi du 10 novembre 2019, sans presse, mais avec un téléphone portable pour l'éterniser :

Éliminée la Wiphala, détachée de tous les uniformes militaires, le seul vrai drapeau de la glorieuse République bolivienne déployé sur le sol de la maison du gouvernement. Sur le drapeau le livre contenant les réponses, qui a nourri la lutte contre le tyran. Appuyée sur la Bible, la lettre de démission, qui ne sera plus nécessaire, car apparemment Dieu les a entendus. L'image est complétée par trois hommes, des hommes, à genoux. C'est un geste de révérence envers le dieu qui les a amenés de lointains départements, au centre pour demander la tête du chef du chef de l'État.

Le retour de Dieu au palais a une date : il est parti quand l'Indien est arrivé au pouvoir et est revenu le jour où l'Indien est parti. Pizarro l'avait déjà fait avec l'indien Atahualpa, du côté de Cajamarca, il y a cinq siècles. Les calendriers et les géographies du pouvoir sont synchronisés pour marquer de nouvelles festivités.

Retour en Galilée, retour en Argentine, retour à São Paulo, retour au Chapare

Le colonialisme est l'imposition de certains modes de vie de certains peuples à d'autres, que ce soit sur le plan économique, culturel ou religieux. Nous rejetons une évangélisation de style colonial.
(Document final du Synode pan-amazonien, 55).

L'Amérique latine est une terre de coups. Elle en a connu de toutes sortes : tremblements de terre, invasions, colonisations, guerres et dictatures. Les coups d'État militaires, adoucis par la médiation d'autres institutions de l'État, ont entrepris un chemin de normalisation du Sud : il y a 10 ans, en sortant Mel Zelaya de son lit, en destituant Lugo et Dilma, et maintenant avec Evo.

En temps de conflit dans Notre Amérique, la foi est une fois de plus cruciale. Ceux qui ont pris le Palais et placé la Bible au centre sont les mêmes qui au Congrès brésilien invoquaient Dieu et célébraient les tortures. Au centre du pouvoir, un dieu puissant, qui remet les choses à leur place : il exalte ceux d'en haut et humilie les petits (à l'opposé du Magnificat). Le Dieu guerrier ravive les cœurs de ceux qui demandent du sang, animés par la haine de la différence, exigeant des sacrifices pour les idoles du pouvoir et de l'argent.

Aujourd'hui, ce dieu trouve un nouveau macho qui lui rend hommage : le macho Camacho, qui pourrait bien être confondu avec le boxeur portoricain, champion multiple du monde, qui a tout résolu dans sa vie à coups de poing et a fini tué par balles.

Mais face à la haine qui veut remettre les choses à leur place, retrouver la normalité, revenir à introniser leur dieu, il est toujours possible de faire demi-tour :

Il y a plus de deux mille ans, des femmes marginales et des hommes rejetés retournaient en Galilée, lieu d'organisation et de vie commune. Il retournent dans la province, pour reconstruire l'espoir, à partir de l'odeur du mort encore frais. L'artisan massacré au nom du dieu de l'empire et du temple, flamboie à nouveau au milieu d'eux. Le Dieu de la communauté a battu le dieu du pouvoir, dans les marge des marges, d'une terre rasée par l'Empire romain, l'espoir de résurrection était allumé, bannière populaire de tous les temps. Il était possible de croire de nouveau en la vie, à des tables où le pain ne manquait pas et où la peur était mise en déroute.

Il y a plus de 60 ans, dans la petite patrie de l'évêque de Rome, Perón a quitté le pouvoir, après le bombardement de Mar del Plata, en pleine rébellion militaire. L'exil avant le sang. Le temps privilégié sur l'espace : quand il part, il a confiance que l'organisation surmonte le temps. L'église, complice du coup d'État, n'a pas pu empêcher le chef des travailleurs de venir avec le Père Múgica lors du voyage de retour. Il est revenu un fidèle compagnon de Dieu, toujours en exil, qui construirait sa maison au milieu des villages et qui chercherait à prendre soin des torse nu à chaque fois. C'était un Dieu camarade qui revenait, fidèle même dans l' exil, qui construirait sa maison au milieu des bidonvilles et qui chercherait à prendre soin des pieds-nus de tous les temps.

Il y a moins d'une semaine, un métallurgiste avec neuf doigts a été libéré après 580 jours de prison. Lula pouvait retourner à la mer et à São Paulo. Les guerres judiciaires au nom du dieu de la pureté, contre les populistes corrompus, ne pouvait enterrer la foi d'un homme qui avait perdu son petit-fils en prison. Dans son deuxième long séjour en prison, après celui qu'il a vécu à l'époque des dictatures. Rencontrer à nouveau le Dieu de la liberté.

Le dimanche 10 novembre, Evo est retourné au Chapare. Une terre de coca et d'immenses rivières, un climat chaud et des peuples organisés. Retour au bercail, pour cicatriser et garantir la sécurité nécessaire pour construire collectivement la résurrection. Retour à sa Galilée, lieu d'organisation et de lutte, pour réinventer les rêves.

La guerre pour l'image de Dieu est en marche. Ils ont récupéré le palais. Nous autres avons toutes les Galilées.

Nous redeviendrons frères, mais nous devrons d'abord tuer le dieu blanc, nanti et mâle qu'ils arborent.

Nous allons revenir à la foi de notre peuple. Il y a là les expériences de la Pâque, la station décisive de notre époque.

NdT

1 La Media Luna, le croissant (de lune), désigne les 4 département de l'Est bolivien (Beni, Pando, Santa Cruz y Tarija), que la droite séparatiste revendique comme le « pays utile, « fertile », par opposition à l'Ouest montagneux, habité par des Indiens mastiqueurs de coca, primitifs etc. Evo Morales avait répondu à ces discours en déclarant : « Il n'y a pas demi-lune, il y a seulement une pleine lune » (un seul pays)

2 Statue monumentale en bronze du Christ bras levés, installée à Santa Cruz en 1961. Lorsqu'elle chngea de couleur dans les années 90, les croyants crédules pensèrent que le Christ s'était couvert de sang (sans doute pour expier leurs péchés)

[3] Le Palacio Quemado (« palais brûlé ») était la résidence officielle des chefs d'État boliviens, située à La Paz, la capitale administrative du pays, près de la cathédrale. En 2018, il a été reconverti en musée, la présidence emménageant dans la Casa Grande del Pueblo, une tour de 29 000 m² voulue par le président Evo Morales.

Courtesy of  Tlaxcala
Source:  amerindiaenlared.org
Publication date of original article: 13/11/2019

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newsnet 19/11/14 12:52

c'est vraiment très dur à lire,
tant de fausseté
ils leur ont retourné le cerveau en reprenant des discours révolutionnaires utilisés à contre-escient et en cultivant la cécité mentale et la folie meurtrière