
par Mounir Kilani
Bombarder un pays souverain, enlever son président élu, l'exfiltrer comme un criminel : voilà ce que Washington a fait au Venezuela ce 3 janvier 2026.
Sans masque.
Sans hypocrisie feinte.
L'ordre international «fondé sur des règles» vient de tomber le dernier voile.
Ce qui reste ?
Une vérité nue : la force impose, le récit absout, le droit se tait.
C'est l'épitaphe d'un empire qui ne gouverne plus par la persuasion, mais par la bombe.
La puissance fait le droit, le récit fait la légitimité
Il est temps de cesser l'hypocrisie. L'ordre international contemporain n'est ni fondé sur le droit, ni sur des règles universelles, ni sur une morale partagée. Il repose sur une mécanique beaucoup plus simple, plus ancienne, et désormais assumée sans fard :
«La puissance fait le droit, le récit fait la légitimité».
Le reste n'est que décor : vocabulaire juridique recyclé, morale de circonstance et mise en scène diplomatique destinée à masquer une réalité brute.
Le monde est gouverné par des rapports de force, et ceux qui dominent écrivent les règles après avoir imposé les faits.
Le droit international : une fiction utile aux dominants
Le droit international est souvent présenté comme un rempart contre la barbarie. En réalité, il fonctionne aujourd'hui comme un outil de domination sélective.
Il ne protège pas les faibles : il les encadre.
Il ne contraint pas les puissants : il les justifie.
Lorsqu'un État occidental viole une souveraineté, bombarde, impose des sanctions extraterritoriales ou soutient une occupation prolongée, le droit devient soudain «complexe», «contextualisé», «sujet à interprétation».
En revanche, lorsque ces mêmes actes sont commis par un adversaire géopolitique, le droit redevient clair, sacré, non négociable.
Ce double standard n'est pas une dérive.
C'est le cœur du système.
Les institutions internationales ne sont pas des arbitres : ce sont des théâtres. On y joue des rôles, on y récite des textes, on y produit de la légitimité symbolique. Mais les décisions réelles sont prises ailleurs, par ceux qui disposent de la force militaire, financière, technologique et médiatique.
Le message implicite est limpide :
le droit n'est pas au-dessus de la puissance - il en est l'émanation.
L'ère de l'impérialisme narratif
L'impérialisme moderne n'avance plus en uniforme colonial.
Il avance en langage.
Il ne conquiert plus seulement des territoires, mais des cadres de pensée.
Il ne s'impose plus seulement par les armes, mais par le récit.
Chaque guerre, chaque intervention, chaque opération clandestine est précédée - ou suivie - d'une construction discursive soigneusement calibrée :
- l'ennemi est diabolisé
- la complexité est effacée
- l'histoire est simplifiée
- l'émotion remplace l'analyse
Ce n'est pas un accident : c'est une stratégie.
Dans un monde saturé d'images, celui qui contrôle le récit contrôle la perception du réel.
Ainsi :
- une agression devient une «opération préventive»
- un siège devient une «pression sécuritaire»
- un effondrement d'État devient une «transition démocratique»
Le récit ne décrit plus la guerre : il la rend acceptable.
Ukraine, Gaza, Venezuela : la même matrice, des masques différents Ukraine
Le conflit est présenté comme une lutte absolue entre la civilisation et la barbarie. Toute analyse historique est suspecte, toute tentative de contextualisation assimilée à une complicité morale.
La guerre n'est plus un drame à résoudre, mais une croisade à prolonger.
Le droit international est brandi comme une arme idéologique, mais uniquement dans un sens. Les violations alliées sont invisibilisées. Les négociations deviennent immorales. La paix elle-même est suspecte.
Gaza
Ici, le droit international humanitaire est invoqué rituellement, puis vidé de toute substance.
Les civils meurent, mais le récit les dissout dans des catégories abstraites :
«dommages collatéraux», «boucliers humains», «zones complexes».
La force écrasante est légitimée par une narration sécuritaire permanente.
Le droit n'est plus une limite : il devient un décor.
Venezuela
Le cas vénézuélien révèle la phase ultime et la plus cynique du processus.
Après l'élection présidentielle de juillet 2024 - dont les résultats officiels ont reconduit Nicolás Maduro, malgré les accusations (non prouvées) de fraude portées par l'opposition et immédiatement relayées par Washington pour justifier une non-reconnaissance et une campagne d'ingérence massive -, Maduro s'est maintenu face à une pression internationale incessante, s'est fait introniser en janvier 2025, puis a résisté à toutes les formes d'agression hybride.
Jusqu'à ce que la puissance brute parle sans masque.
Le 3 janvier 2026, les États-Unis ont lancé des frappes aériennes massives sur Caracas et des sites militaires, capturé Maduro et son épouse Cilia Flores, et les ont exfiltrés du pays.
À l'heure où ces lignes sont écrites, le Conseil de sécurité de l'ONU ne s'est pas réuni en urgence. La Chine et la Russie ont dénoncé une violation flagrante de la souveraineté vénézuélienne, tandis que plusieurs États d'Amérique latine ont exprimé leur «profonde préoccupation». Washington, de son côté, évoque une «opération de stabilisation» sans fournir de base juridique publique.
Le prétexte ?
Narco-État, menace régionale - le même récit recyclé depuis des années, amplifié par les allégations électorales jamais vérifiées de manière indépendante.
La réalité ?
L'impatience face à un État souverain qui refuse l'alignement, protège ses ressources pétrolières et s'allie à Moscou, Pékin et Téhéran.
La souveraineté n'est plus même conditionnelle : elle est annulée par la force quand elle gêne.
Le droit international ? Muet ou complice.
L'ingérence n'est plus dissimulée : elle est assumée comme «restauration de la démocratie» par ceux qui viennent de bombarder un pays sans déclaration de guerre.
Dans ces trois situations, le schéma est identique :
La puissance impose, le récit absout, le droit suit ou se tait.
Au Venezuela, il ne suit même plus :
il est piétiné ouvertement.
L'événement vénézuélien ne crée pas une rupture : il officialise une logique déjà à l'œuvre. Il ne révèle pas un excès, mais la règle désormais assumée. Ce qui se faisait sous le masque du droit se fait désormais à visage découvert.
Le Sud global : fin de la soumission narrative
Ce que les chancelleries occidentales refusent encore d'admettre, c'est que ce jeu est désormais massivement démasqué dans le Sud global.
Pour des sociétés marquées par la colonisation, les coups d'État téléguidés, les guerres humanitaires dévastatrices, le discours occidental sur les valeurs universelles sonne creux. Il est perçu non comme une promesse, mais comme une menace.
Le résultat est visible :
- rejet de l'alignement automatique
- effondrement du soft power occidental
- montée de coalitions alternatives
- désaffection envers les institutions dominées par l'Occident
La Chine n'a pas besoin d'être vertueuse pour apparaître crédible : il lui suffit de ne pas moraliser, de ne pas bombarder au nom du bien, de ne pas humilier publiquement ses partenaires.
La Russie, malgré ses contradictions, capitalise sur une chose essentielle : elle attaque le récit occidental là où il est le plus fragile - son hypocrisie.
L'Occident face à sa faillite morale auto-infligée
L'Occident n'est pas affaibli par ses ennemis.
Il est affaibli par son propre discours retourné contre lui.
À force de proclamer des principes qu'il ne respecte pas, il a transformé chaque violation en preuve à charge. À force de se présenter comme arbitre moral, il a rendu chaque exception insupportable.
La conséquence est brutale :
- la parole occidentale ne fait plus autorité
- la norme n'est plus crédible
- la légitimité se délite
La puissance reste, mais elle est nue.
Et une puissance nue inquiète plus qu'elle ne rassemble.
L'agression contre le Venezuela le 3 janvier 2026 en est la preuve irréfutable :
quand le récit ne suffit plus, la bombe parle.
Un monde post-droit, post-illusion, pré-chaotique
Nous n'entrons pas dans un monde anarchique, mais dans un monde désenchanté.
Les règles ne disparaissent pas : elles cessent d'être crues.
Le véritable basculement est là :
- le droit n'est plus perçu comme une protection
- le récit n'est plus perçu comme une vérité
- la légitimité n'est plus donnée - elle est disputée
Dans ce monde, seuls survivent ceux qui comprennent la grammaire réelle du pouvoir :
- la force ouvre le champ du possible
- le récit fixe les limites du pensable
- le droit sert d'alibi
Le retour brutal du réel politique «La puissance fait le droit, le récit fait la légitimité»
n'est pas un slogan cynique.
C'est l'épitaphe d'un ordre international qui se prétendait moral mais fonctionnait comme un empire.
Le XXIᵉ siècle ne sera pas celui du triomphe du droit.
Il sera celui de la lutte pour le sens, de la guerre des récits, de la confrontation entre puissances qui ne cherchent plus à convaincre par la loi, mais à imposer leur version du monde.
Dans cet univers :
- ceux qui n'ont ni puissance ni récit disparaissent
- ceux qui ont la puissance sans récit deviennent des parias
- ceux qui maîtrisent le récit sans puissance restent des commentateurs
La question n'est donc plus : qui a raison ?
Mais : qui peut imposer sa version de la réalité - et à quel prix ?
Venezuela : la puissance nue en action
Au Venezuela, le 3 janvier 2026 a rappelé une loi implacable :
ni le droit ni le récit n'empêchent la puissance de s'imposer.
Quand un État refuse l'alignement et protège ses ressources, la logique du pouvoir prime sur toute légitimité déclarée.
Cette date est devenue un exemple cruel et vivant que, dans l'ordre international contemporain, la puissance et le récit ne sont pas des abstractions : elles s'incarnent dans des vies, des villes et des nations.
Le dernier voile est tombé.
Ce qui demeure, c'est la réalité nue du système :
la force impose, le récit absout, le droit se tait.