05/01/2026 arretsurinfo.ch  9min #300921

 De violents raids aériens américains sur Caracas et des bases militaires vénézuéliennes

L'empire de l'arrogance et de la brutalité de Trump

L'action de Trump au Venezuela pourrait indiquer des mois de turbulences mondiales. Crédit photo : EPA

Par  Jeffrey Sachs

La stratégie de sécurité nationale (NSS) 2025 récemment publiée par le président  Donald Trump,se présente comme un plan directeur pour le renouveau de la puissance américaine. Elle est dangereusement erronée à quatre égards.

Premièrement, le NSS est ancré dans la grandeur : la conviction que les  États-Unis jouissent d'une suprématie inégalée dans toutes les dimensions clés du pouvoir. Deuxièmement, elle repose sur une vision nettement machiavélique du monde, traitant les autres nations comme des instruments à manipuler à l'avantage américain.

Troisièmement, elle repose sur un nationalisme naïf qui rejette  le droit international et les institutions comme des charges à la souveraineté américaine plutôt que comme des cadres qui renforcent ensemble la sécurité américaine et mondiale.

Quatrièmement, elle illustre les méthodes musclées dont Trump use avec la  CIA et l'armée. Quelques jours après la publication de la NSS, les États-Unis ont saisi sans vergogne un supertanker transportant du  pétrole vénézuélien en haute mer, sous le fallacieux prétexte que le navire aurait précédemment violé les  sanctions américaines contre l'Iran.

Cette saisie n'était pas une mesure défensive contre une menace imminente. Il est par ailleurs illégal de saisir des navires en haute mer en raison des sanctions unilatérales américaines. Seul le Conseil de sécurité des Nations unies dispose d'une telle autorité. Cette saisie est donc un acte illégal dans le but de provoquer un changement de régime au  Venezuela. Elle intervient après la déclaration de Trump affirmant avoir ordonné à la CIA de mener des opérations secrètes au Venezuela pour déstabiliser le régime.

Agir en tyran ne renforcera pas la sécurité américaine. Au contraire, ces agissements l'affaibliront sur les plans structurel, éthique et stratégique. Une grande puissance qui effraie ses alliés, contraint ses voisins et méprise les règles internationales finit par s'isoler.

En d'autres termes, la NSS n'est pas seulement un acte d'orgueil sur le papier. Elle se traduit par des agissements peu scrupuleux.

Après une lueur de réalisme, place à l'arrogance

Pour être franc, la NSS contient des éléments de réalisme souhaités depuis longtemps. Elle reconnaît implicitement que les États-Unis ne peuvent ni ne doivent tenter de dominer le monde, et elle admet à juste titre que certains alliés ont entraîné  Washington dans des guerres coûteuses qui n'étaient pas dans l'intérêt des États-Unis. Elle prend également ses distances, du moins sur le plan rhétorique, vis-à-vis de la croisade dévorante des grandes puissances. La stratégie rejette ainsi l'idée fantaisiste selon laquelle les États-Unis pourraient ou devraient imposer un ordre politique universel.

Mais cette modestie a été de courte durée. Le document réaffirme rapidement que l'Amérique est dotée de "l'économie la plus importante et la plus innovante au monde", de "la finance la plus performante au monde" et de "la  technologique la plus avancée et la plus rentable au monde", le tout soutenu par "l'armée la plus puissante et la plus compétente au monde".

Ces affirmations ne sont pas de simples déclarations patriotiques, elles justifient le recours à la domination américaine pour imposer ses conditions aux autres. Les petits pays feront les frais de cette arrogance, car les États-Unis ne peuvent vaincre les autres grandes puissances, notamment parce qu'elles sont dotées de l'arme nucléaire.

Le machiavélisme flagrant de la doctrine

La grandiloquence de la NSS est indissociable d'un machiavélisme flagrant. La question ne porte même pas sur la coopération entre les États-Unis et d'autres pays dans leur intérêt mutuel, mais sur la manière dont l'influence américaine — sur les marchés, la finance, la technologie et la sécurité — peut être exploitée pour extorquer un maximum de concessions aux autres pays.

Cet aspect est particulièrement évident dans la partie de la NSS consacrée à l'hémisphère occidental, qui énonce un "corollaire Trump" à la doctrine Monroe. Le document précise que les États-Unis veilleront à ce que l' Amérique latine "reste à l'abri de toute incursion étrangère hostile ou de toute prise de contrôle de ses actifs clés", et que les alliances et l'aide seront subordonnées à la "réduction de l'influence hostile extérieure". Cette "influence"

fait clairement référence aux investissements, aux  infrastructures et aux prêts chinois.

La NSS est explicite : les accords conclus par les États-Unis avec les pays "les plus dépendants de nous et sur lesquels nous exerçons donc la plus grande influence"

doivent se traduire par des contrats d'exclusivité pour les entreprises américaines. La politique américaine doit "tout mettre en œuvre pour évincer les entreprises étrangères" qui construisent des infrastructures dans la région et remodeler les institutions multilatérales de soutien au développement, telles que la  Banque mondiale, pour servir "les intérêts américains".

Les gouvernements latino-américains, qui  commercent intensivement avec les États-Unis et la Chine, se voient ainsi dire : "Soit vous traitez avec nous et non avec la Chine, soit vous en subirez les conséquences".

Une telle stratégie est naïve. La Chine est en effet le principal partenaire commercial de la plupart des pays du monde, y compris de nombreux pays de l'hémisphère occidental. Les États-Unis ne pourront évidemment pas contraindre les pays d'Amérique latine à expulser les entreprises chinoises, mais s'ils tentent de le faire, ils porteront ce faisant gravement atteinte à la crédibilité de leur diplomatie.

Une pratique si grossière que même les alliés les plus proches s'en alarment.

La NSS proclame une doctrine de "souveraineté et de respect", mais son comportement réduit en réalité ce principe à la souveraineté des États-Unis et à la vulnérabilité des autres États. Ce qui est encore plus surprenant, c'est que cette nouvelle doctrine effraie désormais non seulement les petits États d'Amérique latine, mais aussi les alliés les plus proches des États-Unis en Europe.

Dans un revirement spectaculaire, le Danemark, l'un des alliés les plus fidèles des États-Unis au sein de l' OTAN, a ouvertement déclaré que Washington représente une menace potentielle pour la sécurité nationale du pays. Les responsables danois de la Défense ont publiquement déclaré qu'il ne fallait pas s'attendre à ce que Washington, sous Trump, respecte la souveraineté du Royaume du Danemark sur le  Groenland, et que le  Danemark doit désormais se préparer à l'éventualité d'une tentative des États-Unis de s'emparer de l'île par la force.

Cette situation interpelle à plusieurs niveaux. Le Groenland accueille déjà la base aérienne américaine de Thulé et fait partie intégrante du système de sécurité occidental. Le Danemark n'est pas anti-américain et ne cherche pas à provoquer Washington. Il réagit simplement de manière rationnelle à cette nouvelle donne où les États-Unis sont devenus imprévisibles, même envers leurs prétendus alliés.

Que Copenhague envisage des mesures défensives contre Washington en dit long. Ceci suggère que la légitimité de l'architecture de sécurité dirigée par les États-Unis se dissout de l'intérieur. Si même le Danemark estime devoir se protéger des États-Unis, le problème ne concerne plus seulement la vulnérabilité de l'Amérique latine. Il s'agit d'une crise systémique de confiance entre des nations qui voyaient autrefois les États-Unis comme le garant de la stabilité, mais les voient désormais comme un agresseur potentiel ou probable.

En bref, la NSS canalise l'énergie auparavant consacrée à la confrontation entre grandes puissances vers l'intimidation des petits États. Si les États-Unis se montrent un peu moins enclins à lancer des guerres coûtant des milliards de dollars à l'étranger, ils sont en revanche plus prompts à recourir à des mesures coercitives telles que les sanctions, les saisies d'actifs et la piraterie en haute mer.

Les grands absents : le droit, la réciprocité et le respect

Le pire vice de la NSS est sans doute ce qu'elle omet : un engagement envers le droit international, la réciprocité et le respect élémentaire comme fondements de la sécurité américaine.

La NSS perçoit les structures de gouvernance mondiale comme des obstacles à l'action américaine. Elle rejette la coopération climatique, la qualifiant d'"idéologie", voire de "canular", comme l'a récemment déclaré Trump à l'ONU. Elle minimise l'importance de la Charte des Nations unies et traite les institutions internationales comme des instruments à placer sous influence américaine. Pourtant, ce sont précisément les cadres juridiques, les traités et les règles prévisibles qui ont historiquement protégé les intérêts américains.

Les Pères fondateurs des États-Unis l'avaient bien compris. Après la guerre d'indépendance, les treize nouveaux États souverains ont rapidement adopté une constitution pour mutualiser des pouvoirs clés en matière de  fiscalité, de défense et de diplomatie, et pas pour restreindre leur souveraineté, mais pour la garantir en créant le gouvernement fédéral américain. Après la Seconde Guerre mondiale, la politique étrangère du gouvernement américain a suivi la même logique avec l'ONU, les accords de Bretton Woods, l'Organisation mondiale du commerce et les accords sur le contrôle des armements.

La NSS de Trump rompt désormais avec cette logique. Elle considère la liberté de contraindre les autres comme l'essence même de sa souveraineté. La saisie du pétrolier vénézuélien et les inquiétudes du Danemark sont, de ce point de vue, des illustrations de cette nouvelle politique.

Athènes, Mélos et Washington

Une telle morgue reviendra hanter les États-Unis. L'historien grec antique Thucydide rapporte en effet que, lorsque l'Athènes impériale affronta la petite île de Mélos, en 416 av. J.-C., les Athéniens déclarèrent : "Les forts font ce qu'ils peuvent et les faibles souffrent ce qu'ils doivent". Mais l'arrogance d'Athènes causa également sa perte. Douze ans plus tard, en 404 av. J.-C., Athènes est tombée aux mains de Sparte. L'arrogance, la présomption et le mépris des petits États dont fit preuve Athènes ont galvanisé l'alliance qui a finalement causé sa perte.

La NSS 2025 tient un discours tout aussi arrogant. Cette doctrine privilégie le pouvoir au droit, la coercition au consentement et la domination à la diplomatie. Agir en tyran ne renforcera pas la sécurité américaine. Pire encore, ce comportement l'affaiblira sur les plans structurel, éthique et stratégique.

Une grande puissance qui effraie ses alliés, contraint ses voisins et méprise les règles internationales finit par s'isoler.

La stratégie de sécurité nationale des États-Unis devrait se fonder sur des prémices radicalement différentes : reconnaître l'existence d'un monde pluraliste, admettre que le droit international renforce la souveraineté plutôt que de l'affaiblir, comprendre que la coopération mondiale en matière de climat, de santé et de technologie est indispensable, et saisir que l'influence mondiale des États-Unis repose plus sur la diplomatie que sur la coercition.

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